Deux interprétations du Programme commun

lundi 30 juin 2014.
 

Deux scénarios du Programme Commun de gouvernement PC-PS-Radicaux de Gauche sont possibles. Dans l’un, l’usage des instruments est conforme au programme commun, mais pas le résultat. Dans le second, le résultat l’est dans le court terme, mais il ne dure pas.

Scénarios connus

Le premier scénario est le suivant. En réaction à la hausse substantielle des salaires, les entreprises augmentent leurs prix de vente, comme le programme commun les autorise à le faire. Pour les privées, c’est leur comportement normal, qu’elles se concurrencent ou non. Pour les nationales, c’est leur façon de financer ce coût (l’État, loin de les subventionner, accroît au contraire sa fiscalité sur toutes les entreprises, 2-7). Les consommateurs paient grâce à leurs nouveaux revenus. Mais cette hausse des prix pousse elle-même les salaires par l’échelle mobile indexée (1-1-1). Résultat final : le pouvoir d’achat des salaires change peu, et l’on a en outre une forte inflation avec tous ses coûts sociaux multiples (incertitude, perte de confiance, etc.).

Cette stagnation des salaires réels sera tellement contraire à l’intention qu’on aura sans doute recours à la seule façon de l’éviter : un contrôle des prix sérieux. Bien que ce soit une interprétation ultra-maximaliste du programme, qui ajoute seulement : " L’État contrôlera l’évolution des prix " après avoir dit que les entreprises les fixeront (2-9). C’est le second scénario, " chiloportugais ". Alors, le pouvoir d’achat des salaires augmente effectivement. Le déficit des entreprises est comblé par des prêts des banques, toutes nationalisées (2-2). Il en résulte une demande excédentaire nationale de biens de consommation (dès que l’économie n’est plus en sous-emploi profond). Une partie se satisfait par l’importation, d’où déficit extérieur, épuisement des réserves, et possibilité de continuer seulement avec des crédits étrangers qui ne sont pas accordés sans conditions politiques : on s’est mis entre les mains des grands prêteurs internationaux.

Les importations limitées, toute la demande excédentaire se porte sur les marchés intérieurs. Tout converge alors pour y faire pression sur les prix : les consommateurs se concurrencent pour acheter des biens avec leurs nouveaux revenus, les entreprises privées et publiques voudraient se libérer de la tutelle financière des banques, peu compatible avec leur " autonomie " promise par le programme, et des responsables politiques et administratifs conseillent de résoudre tous ces problèmes en " stabilisant les prix à un niveau supérieur ". Les prix n’y résistent pas : ils montent, plus vite que les salaires, et le pouvoir d’achat de ceux-ci retombe.

Ni périr ni trahir

Comme, dès le début, les revenus les plus élevés ont été restreints, et les plus bas (SMIC, personnes âgées) fortement relevés, cette chute affecte surtout les salaires et traitements des employés, ouvriers qualifiés, etc. Conséquence politique : la petite bourgeoisie lâche la gauche. Et les promoteurs du programme l’abandonnent ou sont renversés.

On aura reconnu le cœur de ce qui s’est passé au Chili et au Portugal. De façon brutale dans le premier et douce dans le second, tant pour l’inflation que pour le putsch qui met fin à la poussée à gauche (novembre 1975 au Portugal).

L’interprétation minimaliste du programme commun est, elle, viable. Elle améliore la situation, notamment par l’accroissement des niveaux de vie tout à fait les plus bas. Mais il est difficile de la considérer comme la " transition " vers une société différente que veut être le programme. D’autant que les pouvoirs explicitement gagnés par les travailleurs sont défensifs (licenciements, conditions de travail) plutôt qu’actifs (à part leurs représentants aux conseils d’administration des entreprises nationalisées, mais c’est bien indirect). Le type de société qui se profile au bout de ce chemin, c’est une Suède nationalisée.

En bref, le programme commun a une interprétation maximaliste, qui peut être imposée par des mouvements sociaux, mais qui ne dure pas plus que le moyen terme, et une interprétation minimaliste viable et réformiste. L’échec de l’interprétation maximaliste vient de l’interférence entre la forte redistribution et des phénomènes de marchés : redistribution par salaires gagnés et dépensés, fixation décentralisée des prix, crédits bancaires, échanges et crédits extérieurs, etc.

Cette analyse dégage quelques-uns des traits essentiels d’un programme de transition de gauche réussi.

Ni périr ni trahir. Ce n’est pas la peine de préparer les voies d’une amélioration profonde de société si cela ne doit durer qu’un ou trois ans. Mais ce n’est pas non plus la peine de retarder une transformation importante pour ne pas mettre en danger le pouvoir de gauche si ce délai doit s’allonger indéfiniment, débouchant sur une politique conservatrice de fait.

Il est donc essentiel, dans une telle période de changement profond, de considérer à chaque instant tous les termes de l’avenir. Pour progresser, les montagnards suivent le " principe des trois regards " : il faut regarder à la fois à 2, à 20 et à 200 mètres. De même, les problèmes, et donc les termes à envisager, se classent bien en échéances courtes, moyennes et longues. Des révolutionnaires obsédés par le court terme - la bataille politique quotidienne - et par le long terme - la vision d’idéal – risquent fort d’achopper sur le moyen terme.

D’autre part, la société ne peut changer profondément et durablement que si elle remplace assez vite toute une série de phénomènes de marché. Ceci est nécessaire à la fois comme moyen pour éviter les échecs décrits plus haut, et pour s’engager sérieusement vers des traits de société qui correspondent bien aux finalités.

En particulier, la distribution du produit de la société devra évoluer dans des directions bien définies. Elle devra sans tarder se faire plus selon les besoins et moins selon le travail, c’est-à-dire s’effectuer davantage par des transferts et services plutôt que par les salaires. Les prestations en monnaie devront souvent céder le pas à celles qui sont distribuées en nature. Et bien des consommations devront être collectives plutôt que privatisées.

Surtout, les travailleurs devront prendre vite un pouvoir vrai et important dans les choix de production. C’est encore le plus sûr clapet social contre les retours en arrière, les trahisons ouvertes ou camouflées du mouvement lancé, les " récupérations " et " normalisations " diverses.

Des entreprises gérées par leurs travailleurs, dont le revenu ne dépend pas du profit, ne sont plus motivées par celui-ci. Elles peuvent donc résoudre une part importante et croissante du problème crucial de l’information économique sur les besoins et les possibilités de la société par transferts directs d’informations entre elles et avec les consommateurs. C’est ce que l’on pourrait appeler une planification indicative décentralisée, possible dans ces conditions de gestion et de revenus [point qu’il évoque dans un de ses ouvrages, prônant l’obligation pour les entreprises sous contrôle de leurs travailleurs via la constitution de fonds salariaux similaires au projet PG d’échanger via des contrats à termes, pour éviter les erreurs d’une planification centrale autoritaire et du sous- ou mal-investissement chronique des marchés à coordination par prix libres]. C’est le cœur d’un mécanisme économique qui évite les défauts à la fois du capitalisme de marché, du plan bureaucratique et hiérarchisé soviétique et de l’autogestion de marché yougoslave où les travailleurs, se partageant les profits, poussent les prix de vente et l’inflation, n’embauchent pas leurs camarades chômeurs et se vendent à la hiérarchie technocratique.

Comment peut-on raisonnablement parler de " changer la vie" si l’on ne change pas au moins l’économie ?


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