7 octobre 2006 : L’assassinat d’Anna Politkovskaïa, symptôme des limites considérables de la démocratie en Russie

dimanche 7 octobre 2018.
 

Assemblés dimanche 8 octobre place Pouchkine, des centaines de Moscovites ont rendu hommage à la journaliste Anna Politkovskaïa, assassinée, samedi après-midi, dans la cage d’escalier de son immeuble, rue Lesnaïa, au centre de la capitale russe. Critique hardie de Vladimir Poutine, journaliste de terrain, écrivain reconnue à l’étranger, Anna Politkovskaïa, 48 ans, mère de deux enfants, a été tuée de plusieurs balles à bout portant par un homme embusqué alors qu’elle sortait de l’ascenseur.

Un rassemblement en hommage à la journaliste aura lieu mercredi 11 octobre à 17 h 30 sur le parvis de Notre-Dame.

La police, qui a évoqué un "travail de professionnel", est à la recherche d’un tueur à gages. Une vidéo tournée par l’une des caméras de surveillance montre l’image d’un homme vêtu de sombre et coiffé d’une casquette qui entre et sort de l’immeuble. Un pistolet Makarov - arme attitrée des forces de l’ordre russes - et quatre douilles ont été retrouvés près du corps. Pour le parquet, comme pour les journalistes, le meurtre d’Anna Politkovskaïa est lié à ses activités journalistiques.

Dans la rédaction du journal Novaïa Gazeta où elle travaillait, on n’attend pas grand-chose de l’enquête en cours. Aucun des assassinats survenus en Russie ces dernières années n’a jamais été résolu. Choquée, la rédaction du journal d’opposition dit vouloir mener sa propre enquête. Une récompense de 930 000 dollars (745 000 euros) a été mise sur la table par l’un des principaux actionnaires du titre, le député Alexandre Lebedev - l’autre actionnaire étant l’ex-président de l’URSS, Mikhaïl Gorbatchev.

Les proches d’Anna Politkovskaïa n’ignoraient pas qu’elle recevait en permanence des menaces de mort. A une époque, la rédaction avait même dû engager des gardes du corps. La journaliste - qui n’aimait guère à s’étaler sur les risques qu’elle encourait - avait récemment raconté à une amie les pressions exercées par le Kremlin sur sa direction pour l’évincer. Mais Dmitri Mouratov, rédacteur en chef, n’avait pas cédé.

SILENCE DU PRÉSIDENT RUSSE

Correspondante de guerre pour Novaïa Gazeta depuis 1999, Anna Politkovskaïa était la seule journaliste russe à se rendre régulièrement en Tchétchénie et au nord du Caucase, des zones maintenues dans un véritable huis clos depuis le déclenchement de la seconde guerre russo-tchétchène, il y a huit ans. Dans ses articles, elle s’élevait contre la dérive autoritaire du président russe, les conscrits battus à mort ou la corruption des fonctionnaires.

Dernièrement, elle s’était dite prête à témoigner contre Ramzan Kadyrov, premier ministre tchétchène et homme fort du Kremlin en Tchétchénie. Par ailleurs, Novaïa Gazeta était sur le point de publier, photos à l’appui, son reportage sur les exactions perpétrées par les milices de M. Kadyrov. "Des reportages comme celui là, il y en a eu beaucoup (...). Je ne pense pas que ce soit la raison de son assassinat", a expliqué son collègue, Viatcheslav Izmaïlov. "C’est un assassinat politique, cela ne fait aucun doute, et les autorités n’y sont pas étrangères", a lancé Valeri Borchtchev, du parti d’opposition Iabloko.

Rentré dimanche de Saint-Pétersbourg, le président russe s’est muré dans le silence au moment où la communauté internationale multipliait les condamnations. "Bush nous a offert ses condoléances, mais Poutine ne dit rien", a souligné Vitali Iarochevski, de Novaïa Gazeta.

Qui a fait tuer Anna ? Le député indépendant Vladimir Ryjkov met en avant "la piste tchétchène". Le journaliste Viatcheslav Izmaïlov n’exclut pas une "vengeance" du FSB (ancien KGB) ou du GRU (renseignement militaire). Alexei Pouchkov, vedette de la télévision, y voit un coup des "services secrets étrangers" avides d’une nouvelle "révolution orange".

D’autres rappellent que la journaliste figurait sur la liste des personnes "à abattre" publiée sur les sites de groupuscules fascistes. Pour Grigori Iavlinski, qui dirige le parti Iabloko, cet assassinat est dû à "l’atmosphère de psychose, de chauvinisme et de nationalisme qui règne dans le pays". Place Pouchkine, un ancien dissident explique que "l’hystérie anti-géorgienne, le soutien croissant du pouvoir aux mouvements d’extrême droite et l’assassinat d’Anna Politkovskaïa ne font qu’un".

Marie Jégo Article paru dans l’édition du 10.10.06


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