12 février 1979 en Iran : la révolution populaire chasse le shah mais se fait confisquer le pouvoir par les religieux

mercredi 14 février 2018.
 

La chute du Shah. Révolution et contre-révolution (par Denis Collin)

Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, l’Iran est stratégique pour les puissances dominantes. Pas seulement parce que la première des rencontres entre les « trois grands » a lieu à Téhéran du 28 novembre au 1er décembre 1943. Alors que Reza Shah, le roi modernisateur avait proclamé la neutralité de l’Iran - en fait, il s’agissait d’une neutralité bienveillante à l’égard de l’Allemagne nazie - en 1941, l’URSS et la Grande-Bretagne l’obligent à abdiquer en faveur de son fils Mohamed Reza Pahlavi qui devient Shah d’Iran. L’Iran se trouve ainsi au centre des accords et conflits qui vont dominer l’histoire mondiale pour un demi-siècle. Ce pays est aussi stratégique pour le contrôle du pétrole. À la fin de la guerre, l’Iran connaît une vie politique intense. Le parti communiste Tudeh, appuyé sur l’Union Soviétique joue un rôle politique important, surtout dans les provinces à majorité azérie, pendant que se développent des mouvements nationalistes hostiles aux troupes étrangères installées sur le sol iranien. Des mouvements indépendantistes se développent en Azerbaïdjan et au Kurdistan iraniens. Soutenues au départ par l’URSS, des républiques sont proclamées qui s’effondreront quand l’URSS les abandonnera quand un accord russo-iranien sur le pétrole est signé fin 1946. À partir de là, l’influence soviétique ne cesse de régresser et en 1949, le Tudeh est mis hors la loi. Les États-Unis prennent alors de plus en plus d’importance dans la vie intérieure de l’Iran.

En 1951, Mossadegh, le chef d’un parti nationaliste, le Front National, devient Premier ministre. Il reçoit le soutien du clergé chiite et, appuyé sur les sentiments nationaux du peuple, il procède à la nationalisation du pétrole. Un complot monté en commun par les États-Unis et la Grande-Bretagne, l’opération Ajax, aboutit au blocus de la production pétrolière. Le chef des ayatollahs lâche Mossadegh qui est renversé et jeté en prison. Le pétrole est privatisé. Les compagnies US peuvent prendre pied en Iran en démantelant le monopole que la compagnie britannique exerçait avant la nationalisation. En 1954, un consortium international composé de compagnies française, hollandaise, britannique et américaine est créé pour gérer la production pétrolière de l’Iran.

Soutenu par les États-Unis, appuyé sur une police politique toute-puissante, Mohamed Reza Pahlavi lance une politique de « modernisation » à outrance du pays. Un semblant de façade démocratique se met en place par un bipartisme contrôlé par le pouvoir. Mais les conflits sociaux et nationaux persistent sous la façade d’un régime qui sombre dans la folie des grandeurs de fêtes de Persépolis. Pendant les années 60, le Tudeh est devenu le principal pilier de l’opposition en dépit de la répression dont il est la victime. Après la hausse brutale des cours du pétrole, le pays va vivre une croissance économique fulgurante grâce à la rente pétrolière en même temps que se poursuit l’intégration militaire de l’Iran dans le dispositif des États-Unis dans tout le Moyen Orient.

À la fin des années 1970, toutes les contradictions commencent à se focaliser : la répression et notamment la terrible Savak provoquent la haine de toutes les oppositions et de larges couches d’intellectuels. La modernisation heurte de plein fouet les sentiments religions et le clergé chiite est entré dans l’opposition – l’ayatollah Khomeiny est alors exilé en France.

Le 19 août 1978, la Savak incendie un cinéma à Abadan ; il y a 400 morts, brûlés vifs. Le lendemain 50 000 personnes défilent dans les rues de la ville en criant : « Shah, nous te brûlerons ». Le 8 septembre de la même année, ce sont plusieurs milliers de personnes qui défilent à Téhéran. L’armée réprime la manifestation et le Shah, en hélicoptère, supervise le massacre. Il y a 4000 morts. Le coup de force a été demandé par les États-Unis : c’est le président américain Carter qui a exigé du Shah qui mette fin au mouvement de protestation. Le message a été transmis le 5 septembre par l’ambassadeur d’Iran aux USA, Zahedi, qui est chargé des liens avec la CIA.

Les manifestations se multiplient. Les manœuvres politiques du change de Premier ministre n’y font rien. À partir du 24 septembre, ce sont les ouvriers qui entrent en scène avec la grève des travailleurs du pétrole qui réclament une augmentation de salaire de 50%. C’est l’élément décisif. La lutte pour la démocratie est en train de se transformer en soulèvement de toute la société contre le régime. Le 6 novembre 1978, un nouveau coup de force est tenté avec la mise en place d’un gouvernement militaire sous la direction du général Azhari. Mais la grève du pétrole qui avait été stoppée redémarre et se généralise. En décembre, les employés de la Banque Centrale ouvrent les comptes et rendent publics les noms des membres de la classe dirigeante qui ont transféré 2,4 milliards de dollars à l’étranger au cours des deux derniers mois...

On a présenté ce mouvement comme un mouvement dirigé par les religieux (c’est par exemple ce que fait le rédacteur de l’Encyclopedia Universalis – une encyclopédie qui ne vaut somme toute pas mieux que Wikipedia) alors que le simple rappel des faits et de leur chronologie suffit pour caractériser ce qui se passe : une révolution nationale populaire, dans laquelle les ouvriers jouent le rôle central. Et si on oublie cela, si on oublie le rôle des travailleurs du pétrole, on ne comprend rien à ce qui se passe aujourd’hui et on prend Ahmadinejad, ce sinistre fanatique, pour le représentant du « petit peuple » contre les méchants impérialistes. La vérité est tout autre : l’ordre capitaliste n’est maintenu en Iran que parce que les mollahs vont réussir à canaliser le mouvement et à le briser en mettant en place sous le nom de « République islamique » un cage d’acier anti-ouvrière, antidémocratique et obscurantiste.

Mais reprenons le fil des événements. Les 11 et 12 décembre 1978, trois millions de personnes défilent à Téhéran aux cris de « à bas le Shah ». La dictature de Pahlavi a perdu toute assise. Même si l’ambassadeur soviétique s’empresse d’affirmer que son pays préfère le Shah au chaos... De son côté, la Chine, dont le dirigeant Hua Kuo Feng a rendu visite au Shah en août, ne ménage pas son soutien au régime.1 Les tentatives d’aller vers une monarchie constitutionnelle se multiplient, en vain. De son exil, Khomeiny exige le départ du Shah. Le Tudeh qui, jusque-là restait « constitutionnaliste » réclame, lui aussi, la fin de la monarchie. En décembre 1978, Shapour Bakhtiar est nommé premier ministre. Mais le 16 janvier 1979, le Shah et sa famille sont contraints de quitter le pays. Le 1er février, Khomeiny revient d’exil.

Le 10 février, Bakhtiar tente la manière forte et il proclame la loi martiale. C’est la guerre civile. Les 11 et 12 février, le peuple se soulève. De nombreux éléments de l’armée rejoignent les insurgés. Les « syndicats » mis en place par le régime sont expulsés des entreprises. Les sièges du gouvernement, de l’armée et de la police sont pris d’assaut. Le dimanche 11 février au soir, Khomeiny désigne Medhi Bazargan comme premier ministre. La population est appelée alors à rendre les armes et à se serrer les coudes pour la reconstruction nationale.

Dès lors le régime des mollahs va se mettre en place, à travers encore de nombreux mois de crise et de batailles entre les fractions de la nouvelle caste dirigeante, reflétant la pression des masses qui n’acceptent pas passivement de suivre les « guides suprêmes ». Les grèves vont se poursuivre. Les ouvriers vont créer dans les entreprises des organes de combat, les « chouras » qui sont des sortes de conseils ouvriers ou de soviets. Le gouvernement intervient systématiquement pour empêcher l’élection démocratique de ces conseils. Il dissout les comités de grève élus et met à leur place des « conseils islamiques » dont les membres sont désignés. Partout où il le peut le gouvernement Bazargan cherche à maintenir les anciennes structures, dans les entreprises comme dans les administrations. Il protège les agents de la Savak en refusant publier leur liste. Normal : il va réintégrer ces « spécialistes » dans ses milices chargées de faire régner l’ordre islamique et de casser la gueule aux ouvriers récalcitrants. C’est dans ce milieu mêlant anciens tortionnaires au service du shah, fanatiques religions proches des sectes et éléments déclassés que l’actuel président Ahmadinejad va commencer son ascension politique. Ces fameux « gardiens de la révolution » se sont d’abord formés comme les organes de la contre-révolution contre la classe ouvrière – ils ne sont pas sans rappeler, mutatis mutandis, les corps francs de Noske, Ebert et Scheidemann envoyés contre la révolution spartakiste et d’où sortiront les SA...

Les mouvements indépendantistes eux aussi vont chercher à faire valoir leurs revendications. Les Kurdes et les Turkmènes profitent de l’effondrement de la monarchie pour tenter de faire valoir leurs droits nationaux. La politique de temporisation du PDKI (le principal parti des Kurdes iraniens, alliance d’une fraction nationaliste et d’une fraction stalinienne) permet au gouvernement central de Téhéran de gagner du temps. À la fin du mois de mars, c’est une véritable guerre à la population du Kurdistan que se livre le gouvernement, utilisant là encore massivement la milice parce que l’armée n’est plus assez sûre, de nombreux soldats refusant d’aller tirer sur leurs frères kurdes. Des processus semblables se déroulent dans la région Turkmène-Sahara et là encore c’est la milice dans laquelle il n’y a aucun Turkmène qui sera le fer de lance de la répression. Mêmes processus encore au Khûzistân, région à population majoritairement arabe qui ne cessera de manifester son hostilité au nouveau régime et qui est, encore aujourd’hui, un des bastions de la lutte contre la « mollahcratie ».

Le nouveau régime, qui a coiffé le mouvement révolutionnaire pour le briser tout en procédant à de larges nationalisations instaure un ordre de fer, ultra-réactionnaire sur le plan des libertés individuelles, impose sa loi « islamique » avec l’appui des autres forces politiques traditionnelles. La gauche nationaliste laïcisante du « Front National » rentre au gouvernement et le Tudeh soutient le nouveau régime comme « anti-impérialiste » : la chanson, on le voit, n’est pas nouvelle. Mais les mollahs sont très ingrats. Ils oublieront le soutien du Tudeh dès qu’ils le pourront et passeront à la répression la plus violente contre les militants de ce parti qui est toujours dans la clandestinité. Les « Moudjahiddines », bien qu’ils réclament la dissolution de l’armée et la formation d’une milice populaire, soutiennent sans réserve le nouveau pouvoir. Eux aussi seront payés en retour. Après la chute de Bani Sadr, ils seront pourchassés et traqués partout dans le monde – avec la bénédiction des États-Unis et de l’Union européenne qui les classent dans la liste des organisations terroristes.

Bref, la révolution de 1979 n’est pas une révolution khomeyniste, mais une révolution confisquée, brisée par Khomeiny et la hiérarchie religieuse qui reconstruit à son propre l’appareil d’État démantelé au départ de Pahlavi


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