Le cheval orphelin et la guerre (Texte "Histoire du cheval" de Jacques Prévert)

lundi 16 janvier 2017.
 

Ce poème fait partie de notre série Poèmes contre la guerre

Braves gens écoutez ma complainte

Écoutez l’histoire de ma vie

C’est un orphelin qui vous parle

Qui vous raconte ses petits ennuis

Hue donc...

*****

Un jour un général

Ou bien c’était une nuit

Un général eu donc

Deux chevaux tués sous lui.

Ces deux chevaux c’étaient

Hue donc...

*****

Que la vie est amère

C’étaient mon pauvre père

Et puis ma pauvre mère

Qui c’étaient cachés sous le lit

Sous le lit du général qui

Qui s’était caché à l’arrière

Dans une petite ville du Midi.

Le général parlait

Parlait tout seul la nuit

Parlait en général de ses petits ennuis

Et c’est comme ça que mon père

Et c’est comme ça que ma mère

Hue donc...

*****

Une nuit donc morts d’ennui.

Pour moi la vie de famille était déjà finie

Sortant de la table de nuit

Au grand galop je m’enfuis

Je m’enfuis vers la grande ville

Où tout brille et tout luit

En moto j’arrive à Sabi en Paro

Excusez moi je parle cheval

Un matin j’arrive à Paris en sabots

Je demande à voir le lion

Le roi des animaux

Je reçois un coup de brancard

Sur le coin du naseau

Car il y avait la guerre

La guerre qui continuait

On me colle des oeillères

Me v’là mobilisé

Et comme il y avait la guerre

La guerre qui continuait

La vie devenait chère

Les vivres diminuaient

Et plus il diminuaient

Plus les gens me regardaient

Avec un drôle de regard

Et les dents qui claquaient.

Ils m’appelaient beefsteak

Je croyais que c’était de l’anglais

Hue donc...

*****

Tous ceux qu’étaient vivants

Et qui me caressaient

Attendaient que j’sois mort

Pour pouvoir me bouffer.

Une nuit dans l’écurie

Une nuit où je dormais

J’entends un drôle de bruit

Une voix que je connais

C’était le vieux général

Le vieux général qui revenait

Qui revenait comme un revenant

Avec un vieux commandant

Et ils croyaient que je dormais

Et ils parlaient très doucement.

Assez assez de riz à l’eau

Nous voulons manger de l’animau

*****

Y’a qu’à lui mettre dans son avoine

Des aiguilles de phono.

Alors mon sang ne fit qu’un tour

Comme un tour de chevaux de bois

Et sortant de l’écurie

Je m’enfuis dans les bois.

*****

Maintenant la guerre est finie

Et le vieux général est mort

Est mort dans son lit

Mort de sa belle mort

Mais moi je suis vivant et c’est le principal

Bonsoir

Bonne nuit

Bon appétit mon général.


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