9 février 1930 : Suicide de Paul Levi, le Jaurès allemand, et occasion manquée du socialisme mondial entre 1919 et 1923

mercredi 13 février 2019.
 

Il y a 80 ans mourrait l’un des plus grands militants socialistes du XXe siècle : Paul Levi, l’héritier politique de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht. Epuisé par son combat pour le redressement de la gauche allemande, il s’est suicidé à Berlin le 9 février 1930. C’est la fin d’un parcours politique incroyablement dense qui a vu Levi appartenir successivement -et dans les deux sens !- aux trois grands partis de gauche allemands en l’espace de 8 ans...

Paul Levi, s’il a embrassé le camp des opprimés, n’a rien d’un ouvrier. C’est un intellectuel brillant et un avocat réputé. Mais le dandy est aussi à l’aise dans les salons qu’en meeting, car c’est aussi un militant éprouvé. Il rentre à 15 ans au Parti social-démocrate d’Allemagne et rejoint son aile gauche. Le SPD de l’époque, c’est plus d’1 million d’adhérents, 5 millions d’électeurs, près de 90 publications, la direction des syndicats et des organisations de masse… Rosa Luxemburg ne fait pas dans la fanfaronnade lorsqu’elle affirme que « le parti social-démocrate n’est pas lié aux organisations de la classe ouvrière, il est lui-même le mouvement de la classe » !

Ce modèle organisationnel pour les socialistes du monde entier a toutefois son pendant. Le SPD développe en effet dès le début du XXe siècle une sorte de conservatisme d’appareil et tend à adopter une politique de plus en plus réformiste, que les formules marxistes intransigeantes peinent à camoufler lors des congrès successifs. C’est cette routine administrative éloignant le parti de son idéal révolutionnaire que critiquent Levi et ses camarades. Comme tous ses amis internationalistes, Levi est accablé par le drame du 4 août 1914, jour où le groupe parlementaire, malgré les réticences de Liebknecht, vote les crédits de guerre, au nom de la survie de l’appareil social-démocrate, construit patiemment au grand jour pendant tant d’années, et qui imploserait dans la clandestinité.

Paul Levi arrive alors pour la première fois sous le feu des projecteurs en défendant sa camarade Rosa attaquée pour « propagande antimilitariste ». Il est son avocat depuis 1913 et appartient alors au premier cercle des amis de Rosa Luxemburg qui commence à établir des contacts avec d’autres groupes refusant la guerre impérialiste et la trahison de la direction du SPD. Levi entre vite dans le comité de rédaction des Lettres de Spartakus, feuille clandestine qui se veut l’organe de reconstruction du parti. Il se fait exclure avec toute l’opposition en 1916 qui crée en 1917, l’USPD (parti social-démocrate indépendant), dirigé par des socialistes pacifistes, quoique modérés. Malgré le renforcement du nouveau parti, les faits sont là. Selon Pierre Broué, en 1918, les Spartakistes et leurs amis n’ont pas réussi à constituer « une organisation propre, capable de répondre aux besoins et aux aspirations des masses, d’unifier les mots d’ordre, de centraliser l’action. La paix et la révolution vont les prendre de vitesse » [2].

Car tout va très vite. En 1918, les grèves dures, politiques, se multiplient en Allemagne et la révolution finit par exploser à la fin octobre. Paul Levi, comme tous les militants de la gauche de l’USPD, est pris au dépourvu par l’apparition de milliers de conseils ouvriers dans toute l’Allemagne. Au grand dam de Levi et de Rosa, la base spartakiste, impuissante car éloignée des masses encore largement influencées par le SPD et l’USPD, sombre dans un gauchisme infantile, cette « maladie » qui va faire tant de mal aux révolutionnaires allemands.

Le KPD(S), parti communiste héritier du groupe « Spartakus », est créé dans le tourbillon de décembre 1918. Mais il est déjà trop tard : la dualité entre pouvoir révolutionnaire (les conseils) et gouvernement provisoire SPD touchait à sa fin. Levi, qui en avait tant discuté avec Lénine en Suisse pendant la guerre, avait eu raison contre Rosa. La scission avec l’USPD avait été trop tardive et réalisée dans la précipitation. La « centrale » spartakiste, regroupant des militants historiques et dont Levi fait naturellement partie, doit en effet faire face à une base sectaire qui refusent de travailler dans les syndicats réformistes considérés comme « réactionnaires » et qui n’entend pas participer aux élections qu’elle considère comme l’ultime rempart de la bourgeoisie… Le KPD, nain politique par rapport aux deux partis socialistes, tente à contretemps de soulever la classe ouvrière contre le gouvernement SPD modéré, soutenu faute de mieux par les militaires, la droite et les nationalistes. Les coups de force des Spartakistes sont réprimés dans le sang et le parti perd en quelques semaines ces trois dirigeants, qui n’avaient pas voulu déserter leur poste malgré leur hostilité à la ligne suicidaire adoptée au congrès de fondation. Rosa et Liebknecht sont assassinés par des corps-francs d’extrême-droite le 15 janvier 1919 et Léo Jogiches, passé dans la clandestinité, est arrêté puis abattu sommairement le 10 mars. Levi, à son corps défendant, devient de fait le dirigeant d’une KPD clandestin dont il réprouve l’esprit aventuriste et le gauchiste.

Pour lui, « c’était une erreur de croire que quelques troupes d’assaut du prolétariat pouvaient remplir la mission historique qui est celle du prolétariat ; […] seul l’ensemble de la classe prolétarienne de la ville et de la campagne peut s’emparer du pouvoir politique ». Il est grand temps de reconstruire le parti sur ses bases saines et de remettre le Parti sur les rails de la légalité afin d’agir enfin au grand jour. Pour sauver ce qui peut l’être, Levi se résout à aller à la scission avec la gauche du KPD. L’opposition à la centrale Levi refuse les formes d’organisations anciennes que sont les partis et les syndicats, jugés périmées depuis le début de la révolution des conseils de novembre 1918. Ces « communistes de gauche » estiment que les « révolutionnaires » doivent créer des « unions » d’entreprises à même de faire jaillir la spontanéité des masses trompées par les « bonzes » syndicaux, socialistes ou encore communistes. Levi est effrayé par ces positions constituant « un retour en arrière, vers l’aube du mouvement ouvrier ». La purge est finalement réalisée en octobre 1919. Elle fait perdre au KPD plus de la moitié de ses membres, mais l’outil politique est préservé. Pour Levi, c’est l’essentiel. Une fois l’opposition exclue, il devient envisageable de s’adresser à l’USPD -fort de 750 000 adhérents !-, et surtout à son aile gauche, pour réunifier les authentiques socialistes en un seul parti.

Ce second combat de Levi -la conquête de la majorité des Indépendants- va permettre la création d’un parti de masse. Le premier rapprochement est précipité par les événements. En mars 1920, à l’appel des syndicats, la grève générale s’impose face à des militaires factieux qui avaient pris le pouvoir à Berlin et mis en fuite le gouvernement de coalition dont faisait partie le SPD. Stupeur, le KPD ne s’exprime dans Le Rote Fahne que deux jours après le putsch de Kapp… pour refuser de combattre les factieux et pour dénoncer l’opportunisme des bureaucrates syndicaux et des « sociaux-traîtres » ! En l’absence de Levi, alors emprisonné, le Parti retombe dans ses travers en ne voyant que les appareils politiques là où il faudrait voir les millions de travailleurs influencés par leurs mots d’ordre… Pour la direction du KPD, l’arbre réformiste cache décidément la forêt que constituent les millions de salariés allemands ! Furieux, Levi, alors en prison, envoie une lettre enflammée à une centrale dont l’intransigeance verbale cache en réalité la passivité coupable, ainsi que son incapacité à penser la nouveauté, à savoir cette unité du salariat allemand dans la grève de masse. Après la fuite de Kapp et de ses acolytes, les syndicats proposent la création d’un « gouvernement ouvrier » représentant les masses victorieuses. Le délégués du KPD présents lors du comité de grève berlinois et la gauche des Indépendants se montrent plutôt favorables à cette option. Malgré ses hésitations, le KPD, cette fois sur les positions de Levi, publie le 23 mars une « déclaration d’opposition loyale » en cas de mise en place d’un gouvernement SPD-USPD décidé à combattre la réaction. L’USPD décline finalement l’offre des syndicats, mais la « déclaration » crée un précédent de taille. La centrale Levi innove, tente de trouver des passerelles entre les revendications immédiates et la question de la prise du pouvoir, malgré le conservatisme de l’appareil gauchiste du KPD qui ne met pas longtemps à dénoncer l’opportunisme de Paul Levi…

La victoire unitaire du prolétariat allemand sur Kapp suscite un « petit vent frais » qui change radicalement la donne à gauche. Les troupes de l’USPD, voyant de nouveau s’ouvrir une perspective de victoire rapide après la grève générale de mars, se radicalisent et regardent de plus en plus vers Moscou. La bataille de l’adhésion est remportée par la gauche des Indépendants qui détiennent 60 % des mandats au congrès de Halle, en octobre 1920. La gauche de l’USPD fusionne en décembre avec le KPD(S) pour créer le VKPD, Parti communiste unifié d’Allemagne, fort de 350 000 adhérents. Paul Levi, nommé co-président du parti, exulte. « Ce n’est pas un événement allemand. Il n’y a plus d’événement allemand dans la révolution mondiale. Ce à quoi nous assistons, c’est à la formation du 1er membre important et constitué sur le plan de l’organisation de l’Internationale des opprimés ».

Levi s’oppose d’emblée aux partisans de « l’offensive » qui estime derrière Radek qu’un parti de masse comme le VKPD « a suffisamment de force pour passer tout seul à l’action ». Fidèle à Rosa, Levi rappelle que la tâche des révolutionnaires « est de conquérir les cœurs et les cerveaux de la classe prolétarienne et de tous ses organes ». De fait, la centrale Levi décide début 1921 de se faire l’écho d’une lame de fond unitaire venue des syndicalistes du parti et publie une « lettre ouverte », qui prolonge le « déclaration d’opposition loyale » de mars 1920 en appelant toutes les organisations ouvrières « à proclamer dans des assemblées leur volonté de se défendre ensemble contre le capitalisme et a réaction, de défendre en commun leurs intérêts » [3] . C’est la première formulation consciente du « front unique », cette tactique qui permettait de réunifier les travailleurs dans leur lutte commune malgré la scission du mouvement ouvrier consécutive à la révolution russe ! Ces scissions partaient du principe que la social-démocratie était un semi-cadavre politique que les masses allaient fuir pour rejoindre les « vrais » partis socialistes et partir sous leur direction à l’assaut du ciel. Mais, dès 1920, l’essoufflement de l’agitation révolutionnaire et la stabilisation du monde capitaliste imposaient une nouvelle tactique apte à aider les travailleurs à lutter ensemble, au coude à coude. La tactique du front unique, avec pour perspective la mise en place d’un gouvernement ouvrier, arrivait à point nommé. Lénine et Trotsky ne s’y trompaient d’ailleurs pas et approuvaient sans réserve cette « initiative politique modèle ». Mais l’unité de la gauche, impérieuse nécessité pour les salariés défendant leurs intérêts, ne parle pas aux gauchistes bureaucratiques élevés au petit lait de la rupture avec les opportunistes et de la lutte révolutionnaire… Le révolutionnarisme romantique les fait tellement plus rêver que le lent travail de propagande et d’organisation au cœur du salariat !

La tactique préconisée par la « lettre ouverte » fut combattue sans concession par les dirigeants de la gauche allemande et de l’Internationale. Comme lors du putsch de Kapp, l’inflexion unitaire d’un parti décidément tenté par le sectarisme suscite une résistance de l’appareil. Pour les gauches allemandes, qui trouvent un appui en Zinoviev, président de l’IC, Levi est devenu l’homme à abattre. Une coalition de mécontents parvient à le faire chuter en deux temps. Lors de la scission du Parti socialiste italien, Levi défend à Livourne son camarade Serrati, l’homme de masse du PSI, contre les « communistes de gauche » italiens Bordiga et Gramsci, protégés par l’appareil de l’IC, mais marginaux dans le prolétariat italien. Toujours, chez Levi, cette volonté d’être au plus prêt des salariés, dans leur lutte réelle, au cœur de la gauche. Il n’est pas surprenant que les gauchistes -allemands comme italiens- de l’époque aient exécré ce genre de militant ! De retour en Allemagne, Levi comprend que les grandes opérations contre lui sont lancées. Les sbires de Zinoviev, tels que Rakosi, futur stalinien de sinistre mémoire, sont présents à Berlin pour retourner la direction du KPD en vantant les mérites de la scission contre les « droitiers » incarnés par Lévi et son ami Serrati, qui n’a d’ailleurs pas été admis dans le PCI à Livourne. Le coup de théâtre se produit le 22 février 1921. Le comité central du KPD désavoue la position pro-Serrati de Levi qui démissionne avec Daümig, l’autre président venu des Indépendants, tout deux suivis par trois membre de la centrale.

C’est le début de la curée contre les « droitiers », soutenus par des dirigeants russes trop occupés par les derniers remous de la guerre civile. Les zinovievistes de l’IC ont les mains libres, notamment Béla Kun, si prompt à la « kunerie »… Les nouveaux émissaires d’une Internationale gagnée à la théorie de l’offensive arrivent en Allemagne fin février, bien décidés à « activer » le KPD et à recourir s’il le faut à la provocation pour sortir les masses de leur passivité ! Levi, démissionnaire et isolé, n’a plus qu’à attendre le fiasco… « L’action de Mars » est un échec, puisque la grève générale insurrectionnelle lancée par le KPD n’est évidemment pas suivie par des masses qui refusent l’ultimatum des communistes. Le désastre est tel que plus de la moitié des membres du KPD, traumatisés, disparaissent dans la nature. Levi a le malheur de critiquer l’aventurisme de la nouvelle direction et surtout des émissaires de l’IC dans une belle brochure Notre voie – Contre le putschisme. Il est finalement exclu pour indiscipline, malgré une magnifique défense en appel où il affirme qu’en Europe occidentale, les partis de gauche doivent être « des partis de masses ouverts, qui ne peuvent jamais être mu que dans la fluide invisible où ils baignent, dans l’interaction psychologique avec tout le reste de la masse prolétarienne ».

Levi, défait, rejoint l’USPD, puis le SPD en 1922. Ce n’est ni un retour à la case départ, ni une lente descente en enfer. Levi, de retour dans la « vielle maison », y anime un courant gauche qui a un rôle déterminant dans la crise révolutionnaire de 1923. Alors que les institutions s’écroulent sous les coups de boutoir de l’hyperinflation, Levi est de ceux qui affirment que « le pouvoir politique ne consiste pas dans l’occupation des sièges et l’obtention de voix au parlement, mais bien dans l’activité des masses populaires » et qu’il faut « par conséquent [être] pour la collaboration avec les communistes ». Malgré l’ultime chant du cygne de la révolution allemande, il continue le combat de sa vie, celui de l’unité de la gauche et de la conquête de la majorité du prolétariat. Levi anime des revues, édite les textes de Rosa et de Liebknecht et devient député SPD, sans jamais renoncer à ces idées [4] . Mais son exclusion du KPD ne lui permit jamais de revenir au centre de la scène politique. A ce titre, ce militant d’exception, à l’humanisme et aux qualités intellectuelles comparables à celles d’un Jaurès, fut une des plus grandes « occasions manquées » du mouvement ouvrier renaissant des années 1920. Sa mort en 1930 sonnait symboliquement comme la fin des espoirs et l’entrée de l’Europe dans la longue nuit du siècle.

Jean-François Claudon

Notes

[1] On ne trouve par exemple rien sur Paul Levi dans OTTOVITCH J. & NARINSKI M. (dir.), Kommintern : l’histoire et les hommes. Dictionnaire biographique de l’internationale communiste, l’Atelier, 2001…

[2] BROUE P., Révolutions en Allemagne. 1917-1923, Minuit, 1971.

[3] BROUE P., Histoire de l’Internationale communiste. 1919-1943, Fayard, 1997, p. 204-205.

[4] MAITRON J. & DROZ J., Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier international, t. 6, L’Allemagne, éditions ouvrières, 1990, p. 311.


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