3 février 1960 : 57 ans aprés Greensboro, la gauche américaine perd la mémoire

lundi 5 février 2018.
 

La splendeur de la gauche américaine durant les années 60, reflétée par les avancées dans la justice sociale, s’est éteinte par sa dépendance à des organisations privées et son incapacité à transformer les impulsions militantes soit en force politique cohérente, soit en force de gouvernement .

La gauche progressiste et radicale américaine, saignée par les persécutions maccarthyste des années 1950, a connu une renaissance spectaculaire dans ces années 1960.

Le 1 er Février 1960, en violant les règles qui stipulaient que les Noirs devaient manger debout, quatre étudiants du lycée agricole et technique de Caroline du Nord se sont assis dans la cafétéria du magasin Woolworth de Greensboro.. Le lendemain, ils étaient vingt-cinq.

Le 3 février, acte hautement symbolique, quatre étudiantes blanches se sont joints à eux. Peu après, le mouvement s’est étendu à quinze villes dans neuf États du sud des Etats-Unis. Le 25 Juillet, après avoir subi des pertes de 200000 $, le magasin (une succursale d’une chaîne nationale) a officiellement renoncé à ses règles ségrégationnistes. Ces événements ont conduit à un véritable séisme dans le pays et ont marqué le point de départ d’une restructuration profonde de la société.

En avril 1960, dans l’objectif de développer et de structurer le mouvement, a été créé le Comité de coordination des étudiants non-violents (SNCC, en anglais) dans la ville de Raleigh, à 130 miles de Greensboro. Bob Moses, son premier directeur de campagne, s’est dit impressionné par « l’aspect sombre, la colère de la détermination » des militants qui contrastait avec l’expression de « peur et de soumission » que montraient les images de manifestants dans les états du sud.

Ce printemps-là s’est réunie, à Ann Arbor, Michigan, la première conférence des Etudiants pour une Société Démocratique (SDS, en anglais), qui jouera un rôle clef dans l’organisation de l’opposition à la guerre au Vietnam. En Mai, les étudiants de l’Université de Californie à Berkeley, ont traversé la baie pour se réunir au pied de l’escalier de la municipalité de San Francisco et huer la très MacCarthyste Commission d’Investigation de la Chambre des Représentants sur les activités « anti-américaines »( House Committee on Un-American Activities, HUAC). La disproportion de moyens employés par les forces de l’ordre pour disperser la foule a provoqué un retournement dans l’opinion publique et a mis un terme à la persécution des communistes.

En quatre courtes années, le mouvement des droits civiques a forcé le président Lyndon Johnson à signer un ensemble de lois qui ont changé la Constitution Américaine et proscrit la discrimination raciale. Dès 1965, les rues de Washington bouillaient du bruit des manifestations contre la guerre du Vietnam. À la fin de la décennie, la société américaine dans son ensemble a connu une profonde mutation.

Une relecture scrupuleuse et sans compromis de l’histoire du pays, remettait en question l’Empire américain et sa Doctrine de la sécurité nationale : les secrets et l’infamie du Bureau Fédéral d’Investigations (FBI) et de l’Agence Centrale d’Intelligence (CIA) sont venus à la lumière, on dénonçait l’utilisation des connaissances développées dans les universités à des fins militaires ; les mutineries se succédaient par parmi soldats envoyés au Vietnam, l’avocat Ralph Nader et son association Public Citizen interrogeaient la société de consommation. En 1974, le président Richard Nixon a été contraint de démissionner, le mouvement gay et lesbien affirmait son pouvoir et la gauche semblait en mesure de jouer un rôle politique central à la fin du XXe siècle.

Un changement si radical n’a pas surgi de nulle part. En 1958, il y avait un boycott des cafés à Oklahoma City. Sa promotrice, Clara Luper, avait été frappée par l’exemple de Rosa Parks, célèbre pour avoir refusé de céder sa place dans un autobus à un homme blanc à Montgomery, en Alabama en 1955. Cet événement a marqué l’entrée de Martin Luther King en politique. Parcs et King avaient participé aux séminaires de l’Highlander Folk School, un institut créé par des chrétiens de gauche prochent du Parti communiste.

Une lente Extinction

Ainsi, le développement des gauches américaines en 1960 s’inscrit dans une histoire de luttes pour la justice sociale et contre les discriminations raciales. Cependant elles seront victime de leur incapacité à transformer la force d’impulsion militante en force de gouvernement. Les différents courants de la gauche progressiste ont fusionné pendant un temps autour de la candidature présidentielle du sénateur pacifiste George McGovern, investi par le Parti Démocrate en 1972. Mais les dirigeants syndicaux, principaux bailleurs de fonds de la campagne, et les instances dirigeantes du parti ont abandonné ce candidat, en permettant ainsi la réélection du républicain Richard Nixon. En accédant à la Maison Blanche en 1977, le président Jimmy Carter a adopté la thèse du néolibéralisme et conduit le pays vers une nouvelle « guerre froide » en Afghanistan et en Amérique centrale, sans se heurter à l’opposition des mouvements « anti guerre » qui quelques années plus tôt avaient célébré la défaite de l’Amérique au Vietnam.

La gauche a réussi à réagir dans les années 1980, en organisant la résistance aux guerres menées par Ronald Reagan en Amérique centrale. Elle a aussi soutenu la première candidature sérieuse d’un homme noir à l’élection présidentielle : Jesse Jackson. Le révérend baptiste et militant des droits civiques était à Memphis avec Martin Luther King quand il fut assassiné en 1968. Jackson, en étant en tête de la coalition “arc-en-ciel“ s’est présenté aux primaires du Parti Démocrate en 1984 et en 1988 avec un programme qui était une anthologie de toutes les idées progressistes revendiquée par les courants de gauche depuis le début des années 1960. Il n’a pas été investi par son parti, mais il a mobilisé des millions d’Américains..

À partir des années 90, le croissant pouvoir des organisations sans but lucratif et des fondations privées (Howard Heinz, Rockefeller, etc., qui financent des causes progressistes) a influencé l’effondrement de la gauche. Ces entités, formé par de riches investisseurs et exonérés d’impôts, accordent et retirent leurs subventions en fonction de leurs orientations politiques. Ainsi, les moyens « progressistes » et académiques doivent leur survie financière, leurs salaires, leurs locaux, etc., aux subventions qui peuvent être modifiées d’année en année..

Ainsi, lorsqu’en 1993, les syndicats et les groupes écologistes menacent de s’unir pour s’opposer à la ratification du traité du Traité de Libre-échange d’Amérique du Nord (ALENA) par le président Bill Clinton, les grandes fondations caritatives sont intervenues. Alors, les groupes ecologistes qui avaient reçu 40 $ millions de quelques mécènes liés à l’industrie pétrolière, environ la moitié de ce montant provenaient du Pew Charitable Trusts. Face à la pression de ses bailleurs de fonds, les opposants à l’ALENA n’ont pas résisté longtemps. Quand à commencer le nouveau millénaire, de ce mouvement ne restait plus que quelques groupes sans argent, les autres avaient été absorbés par le Parti Démocrate et les forces néolibérales.

Le mouvement féministe s’est aussi éloigné peu à peu des questions de justice sociale pour se concentrer sur la question du droit à l’avortement constamment remis en cause par la droite. Ce mouvement, largement financé par Hollywood, et qui professait un véritable culte pour le président Clinton, ne s’est pas fait entendre quand le président a approuvé la suppression de l’aide fédérale aux pauvres, dont jouissait une majorité de mères célibataires. En ce qui concerne le mouvement gay, très radical dans les décennies de 1970 et 1980, il milite actuellement surtout pour le mariage entre homosexuels, que certains d’entre eux voit, cependant, comme une forme de rapprochement avec les valeurs conservatrices de la famille.

Au fil du temps, les courants léninistes et trotskistes, qui offraient aux jeunes un accès aux rudiments de l’économie et la discipline d’une organisation, se sont réduits comme peau de chagrin. Ce déclin des cultures de gauche a contribué à l’émergence de générations peu formées au débat d’idées, ignorant les leçons de l’histoire et disposées à remplacer l’analyse des systèmes de la production par la théorie de complots divers ou par le catastrophisme climatique.

L’extinction d’une gauche capable de formuler des critiques dignes de ce nom explique les réactions exagérément personnalisées contre les politiques développées par le président George W. Bush et sa main droite, Richard Cheney, qui ont contribué à créer l’illusion que les démocrates représentaient une alternative réelle de changement et que l’un d’entre eux serait élu en 2008. Que ce soit Hillary Clinton, qui a adhéré aux politiques néolibérales des années 1990 (notamment la déréglementation des banques) ou Barack Obama, soutenu par les apports électoraux de Wall Street. Les circonscriptions les plus radicales dans le pays, souvent avec un fort pourcentage de la population noire, se sont mobilisés pour Obama et sûrement elles lui seront fidèles jusqu’à la fin de son mandat..

Le président actuel est entré à la Maison Blanche convaincu que la gauche soutiendrait sa gestion, qu’il fasse la guerre en Afghanistan, ou même qu’il ne fasse rien en matière de protection sociale ou de réforme financière. Dans un certain, le mauvais bilan de sa première année au gouvernement ne représente pas l’héritage de Greensboro, mais son oubli.

par Alexander Cockburn¡ Journaliste, co-directeur du bimensuel CounterPunch


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