Baudelaire poète : une «  puissance de germination  »

vendredi 1er septembre 2017.
 

- 31 août 1867 : Décès de Baudelaire

- A) Baudelaire dans la révolution

- B) Baudelaire, vie héroïque

A) Baudelaire dans la révolution

Source : http://www.la-presse-anarchiste.net...

La Révolution de février 1848 — à la fois « accidentelle et inévitable », selon M. Ch. Pouthas [1] — en instituant la liberté de la presse allait faire éclore une foule considérable de journaux et de placards. C’est ainsi que pas moins de 274 organes nouveaux voient le jour de février à juin 48.

La plupart sont de format modeste, mal imprimés et éphémères. « Leurs titres reflètent, note M. Emile Tersen [2], la terminologie de l’époque ». Il y a profusion de Républiques (française, rouge, vraie…), de Peuples (l’Ami, le Représentant, le Bon Sens…). L’influence de 89 se fait aussi sentir : Le Robespierre, Le Vieux Cordelier, Le Journal des Jacobins, deux Père Duchêne, une Mère Duchêne et même un Petit-fils du Père Duchêne. La presse féminine, et violemment féministe, fait par ailleurs son apparition : La voix des Femmes, La République des Femmes, plaisamment sous-titrée « journal des cotillons »…

* * * *

A la veille de la Révolution, Baudelaire se débat, quant à lui, dans des difficultés financières presque tragiques. Il écrit à sa mère pour l’apitoyer et solliciter un prêt : il vient de passer trois jours au lit, tantôt faute de linge, tantôt faute de bois ou de pain.

Le second mari de Mme veuve Baudelaire, le général Aupick (commandant de l’Ecole Polytechnique, grâce à la protection des princes d’Orléans) est l’objet de la haine vigilante, et semble-t-il assez peu fondée de son beau-fils.

Arrive février 48 : les soulèvements, la mitraille… L’émeute séduit Baudelaire, comme l’avait séduit, en 1846, le « Chant des Ouvriers » de son ami Pierre Dupont :

« Nous dont la lampe le matin

Au clairon du coq se rallume,

Nous tous qu’un salaire incertain

Ramène avant l’aube à l’enclume… »

Il semble s’abandonner à l’une de ces ivresses dont il clame la nécessité quotidienne dans ses Petits poèmes en prose. « L’ivresse révolutionnaire est à sa portée, constate Pascal Pia [3], l’excitation qu’il y trouve s’accroît du furieux plaisir de faire pièce à son beau-père. » Plus tard, dans Mon cœur mis à nu, il avouera qu’aucune conviction politique ne l’animait durant les journées de février :

« Mon ivresse en 1848.

De quelle nature était cette ivresse ?

Goût de la vengeance. Plaisir naturel de la démolition.

Ivresse littéraire ; souvenir des lectures. »

Mais présentement, Baudelaire — l’anti-républicain, le dandy flegmatique, le témoin détaché des événements politiques — est avec le peuple, aux barricades, parmi les insurgés. Un témoin l’a vu, carrefour de Buci, « porteur d’un beau fusil à deux coups et d’une superbe cartouchière de cuir jaune » [4]. Il harangue la foule et lance cet étonnant cri de guerre :

— Allons fusiller le général Aupick !

Il adhère à la Société Républicaine Centrale de Blanqui, et fonde le 27, avec ses amis Chamfleury et Toubin, Le Salut public. Une feuille socialisante qui n’aura que deux numéros mais qui n’en est pas moins l’une des plus curieuses et des plus significatives de cette période. Le siège de la rédaction est au second étage du café Turlot (depuis la Rotonde). Voici comment Charles Toubin, l’un des trois « rédacteurs-propriétaires », rapporte la naissance du journal :

« Le choix du titre fut bientôt fait. Baudelaire proposa celui de Salut public qui me parut trop vif, mais mes deux collaborateurs me firent remarquer qu’en révolution il faut parler haut pour se faire entendre. La question d’argent présenta un peu plus de difficulté ; on était à la fin de février, Chamfleury avait juste quarante sous sur lesquels il fallait vivre jusqu’au 1ermars. Baudelaire avoua que depuis le 6 janvier précédent, il avait épuisé son premier trimestre… Nous pouvions, mon frère Eugène et moi, en nous saignant à blanc, disposer de 80 à 90 francs, et ce fut avec cette importante mise de fonds que fut fondé Le Salut public. »

Dans les extraits suivants des deux livraisons du Salut public, si l’on ne peut affirmer que tel ou tel passage est entièrement de Baudelaire, on s’accordera cependant à retrouver son style et sa pensée. On reconnaîtra enfin que ces documents, à peu près inédits, éclairent d’un jour nouveau un aspect singulièrement méconnu du poète hautain et magnificent des Fleurs du mal.

« La beauté du peuple

« Depuis trois jours la population de Paris est admirable de beauté physique. Les veilles et la fatigue affaissent les corps, mais le sentiment des droits reconquis les redresse et fait porter haut toutes les têtes. Les physionomies sont illuminées d’enthousiasme et de fierté républicaine. Ils voulaient, les infâmes, faire la bourgeoisie à leur image — tout estomac et tout ventre — pendant que le peuple geignait la faim. Peuple et bourgeoisie ont secoué du corps de la France cette vermine de corruption et d’immoralité ! Qui peut voir des hommes beaux, des hommes de six pieds, qu’il vienne en France ! Un homme libre, quel qu’il soit, est plus beau que le marbre et il n’y a pas de nain qui ne vaille un géant quand il porte le front haut et qu’il a le sentiment de ses droits de citoyen dans le cœur. »

« Aux prêtres !

« Au dernier siècle, la royauté et l’Église dormaient fraternellement dans la même fange, quand la Révolution fondit sur elles et les mit en lambeaux.

« Inconvénient des mauvaises compagnies, se dit l’Eglise ; on ne m’y reprendra plus.

« L’Église a eu raison. Les rois, quoi qu’ils fassent, sont toujours rois, et le meilleur ne vaut pas mieux que ses ministres.

« Prêtres, n’hésitez pas : jetez-vous hardiment dans les bras du peuple. Vous vous régénérerez à son contact, il vous respecte, il vous aimera. Jésus-Christ, votre maître est aussi le nôtre ; il était avec nous aux barricades, et c’est par lui, par lui seul, que nous avons vaincu. Jésus-Christ est le fondateur de toutes les républiques modernes ; quiconque en doute n’a pas lu l’Évangile. Prêtres, ralliez-vous hardiment à nous ; Affre et Lacordaire vous en ont donné l’exemple. Nous avons le même Dieu : pourquoi deux autels ? »

Et le second et dernier Salut public (orné d’une vignette de Courbet « qui servira à distinguer leur feuille d’une autre qui s’est emparée du même titre ») se termine sur ces lignes de ferveur républicaine :

« Décidément la Révolution de 1848 sera plus grande que celle de 1789 ; d’ailleurs elle commence où l’autre a fini. VIVE LA RÉPUBLIQUE ! »

* * * *

Le Salut public mort-né, ou peu s’en faut, apparaît en avril la Tribune nationale. Baudelaire rétrograde au rang de secrétaire de rédaction. La Tribune qui s’affirmait primitivement démocrate-socialiste se mue bientôt en organe conservateur ! Entre temps, de l’argent frais était arrivé par le canal d’un nouveau directeur, Combarel de Leyval, ancien député sous la monarchie… La Tribune a vécu douze numéros. Presque un succès ! Mais Baudelaire tire toujours le diable par la queue.

Sur ces entrefaites, il apprend qu’un journal de province (c’est au diable, dans l’Indre !) réclame un rédacteur en chef. Et Baudelaire « le moins journaliste des poètes », ainsi que l’a dépeint un de ses contemporains, prend le coche pour Châteauroux. Mais non point seul. Une dame amie, de petite vertu et vaguement actrice, l’accompagne. Il la présentera à la ronde comme « Madame Baudelaire ». Les actionnaires de l’Indépendant de l’Indre (c’est le titre du journal) ont dressé les tréteaux d’un généreux banquet d’accueil. Ce poète chevelu, flanqué d’une belle fille un peu vulgaire, cravaté d’une grande écharpe rouge, les fait loucher. Ce n’est pas ainsi à Châteauroux qu’on imagine les publicistes parisiens. Et puis, ne le dit-on pas poète, de la race de ceux qui empêchent « les honnêtes gens de dormir tranquilles » — pour reprendre le mot fameux de Villiers de l’Isle Adam ?

Durant les agapes, l’invité d’honneur se montre de fort méchante humeur. On s’inquiète, on le questionne : « Monsieur Baudelaire, vous ne dites rien ? » Un regard glacé : « Messieurs, ne suis-je pas venu ici pour me faire le domestique de vos intelligences ? »

Au dessert, se déclenchent, comme mus par un mécanisme immuable, les discours — souhaits de bienvenue, conseils, mises en garde — des bons bourgeois provinciaux, soucieux de bonne chair, d’ordre, d’idées reçues, de paix sociale et de légalité. On a des mots pour stigmatiser les révolutionnaires, ceux de 89, comme ceux de la veille, les impardonnables trouble-fête des pansus et des timorés, les éternels nostalgiques de la justice et de la liberté dont l’espèce ne s’éteindra qu’avec l’extinction des mots et des maux qu’ils combattent. Notre poète se lève, et la voix sifflante, il entame : « Messieurs, dans cette révolution qu’on vient de flétrir devant vous, il y a eu un grand homme, le plus grand de cette époque. Et cet homme c’est Robespierre ! »

C’est un haut-le-cœur général. L’indignation se lit sur les visages rubiconds des convives que les liqueurs ne parviennent pas à rasséréner.

Le lendemain, Baudelaire se rend aux bureaux de l’Indépendant et réclame à l’imprimeur médusé « l’eau-de-vie de la rédaction » ! Et il pond, à la diable, un premier article vengeur et incendiaire… Dès le second numéro, on le prie poliment d’interrompre sa collaboration. Pour comble, les actionnaires venaient d’en apprendre de belles sur sa vie privée ! En le congédiant, le président du conseil d’administration, Me Ponroy, lui lance (on se croirait dans un drame bourgeois) :

— Monsieur, vous nous avez trompés ! Mme Baudelaire n’est pas votre femme : c’est votre favorite.

Et Baudelaire, superbe, de rétorquer avec une flamme ironique et furieuse au fond des yeux :

— Monsieur, la favorite d’un poète vaut bien la femme d’un notaire !

… Et il reprend la route de Paris,

« Promenant sur le ciel des yeux appesantis

Par le morne regret des chimères absentes. »

* * *

Paris, où l’« ordre » règne. Paris où la république bourgeoise qui a triomphé dans le sang (« Je ne crois plus à une République qui commence par tuer ses prolétaires », s’exclame George Sand) s’achemine sordidement et inéluctablement vers le 2 décembre 1851 [5] « En militaire habitué à traiter sans ménagement le « rebelle » algérien, il transpose son état d’esprit à l’« insurgé » parisien… »

Ce qui, évoquant des événements plus récents, rend superflu tout commentaire !".

Michel Boujut

Notes

[1] « Démocraties et capitalismes », t. XVI de la collection Peuples et Civilisations. Paris, 1941.

[2] « Quarante-Huit », Club français du livre, 1957.

[3] « Baudelaire par lui-même », Écrivains de toujours, Ed. du Seuil, 1956.

[4] J. Mouquet et W. T. Bandy : Baudelaire en 1848, Emile-Paul, 1946.

[5] Dans son remarquable « Quarante-Huit » (op. cit.), M. E. Tersen note à propos de Cavaignac — artisan de l’impitoyable répression :

B) Baudelaire, vie héroïque

Cent ans après la disparition, en 1867, de l’auteur des Fleurs du mal, l’intransigeante poésie de Charles Baudelaire garde plus que jamais intacte sa «  puissance de germination  », selon l’expression de Walter Benjamin.

«  Comme vous êtes loin, paradis parfumés,

Où sous un clair azur tout n’est qu’amour et joie,

Où tout ce que l’on aime est digne d’être aimé  », écrit Charles Baudelaire.

Né le 9 avril 1921 dans une famille de la bourgeoisie parisienne, il quitte les «  verts paradis des amours enfantines  » avec le remariage de sa mère, deux ans après la mort de son père, sénateur en retraite, à 68 ans. Caroline Dufaÿs, devenue Madame Aupick a 34 ans. Le futur «  poëte  », selon l’archaïque graphie du mot qu’il ne cessera de cultiver, a 8 ans. Sa vie familiale ira se dégradant. À 10 ans, il entre comme pensionnaire au collège royal de Lyon, où le lieutenant-colonel Jacques Aupick, son beau-père, est en garnison. C’est l’année de la première révolte des Canuts. En 1836, deux ans après la deuxième insurrection ouvrière matée dans le sang, la famille revient à Paris où le beau-père de Baudelaire est promu colonel. Charles entre, à 15 ans, comme pensionnaire au collège Louis-le-Grand. Les relations entre les deux hommes s’enveniment. À 18 ans, Baudelaire est renvoyé pour avoir refusé de dénoncer un camarade de classe. La fin de sa scolarité est difficile. Il obtient son baccalauréat de justesse au lycée Saint-Louis.

«  Si vous la rencontrez, bizarrement parée,/Se faufilant, au coin d’une rue égarée,/Et la tête et l’œil bas, comme un pigeon blessé,/Traînant dans les ruisseaux un talon déchaussé,/Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d’ordure,/Au visage fardé de cette pauvre impure  », écrira-t-il en souvenir de Sarah, dite la Louchette, une prostituée dont il s’éprend après être rentré en faculté de droit et en bohème au Quartier latin. Sa vocation poétique s’approfondit en même temps que sa rupture avec les valeurs de son milieu et de son époque. Il flambe. Son beau-père obtient d’un conseil de famille son embarquement sur un bateau en partance pour Calcutta, voyage censé l’assagir. Il revient au bout d’un an après avoir fait escale, à mi-parcours, à l’île Maurice et à La Réunion, avec un trésor d’images et de sensations mais aussi avec une syphilis dont il souffrira sa vie durant et qui finira par l’emporter. De retour à Paris, sa vie dissolue de dandy braque contre lui un nouveau conseil de famille qui place son héritage sous tutelle judiciaire. Rentier mais désargenté, il écrit comme critique d’art et journaliste et fréquente les milieux artistiques parisiens.

«  L’attitude originelle de Baudelaire est celle d’un homme penché  », écrit Sartre. Le jugement est sévère. L’homme est plutôt brisé que penché. Brisé par son beau-père. Brisé par sa classe. Brisé par son époque. C’est dans ces années qu’il rédige la plupart des poèmes des Fleurs du mal et qu’il s’éprend de Jeanne Duval ainsi que du haschich, de l’opium et autres «  paradis artificiels  ». Il traduit Edgar Allan Poe.

Charles Baudelaire a 30 ans au moment du coup d’État de Louis Napoléon Bonaparte, premier et unique président de la Deuxième République française. Honoré de Balzac est mort l’année précédente, un an après Poe et deux ans après Chateaubriand. Victor Hugo part en exil avec les derniers feux du romantisme français. Baudelaire, qui s’était senti appelé par la Révolution de février 1848 et qui avait pris part, sur les barricades et la plume à la main, à son «  ivresse  » révolutionnaire, rompt tout lien avec la politique pendant les années de triomphe de Badinguet.

«  Vous ne m’avez pas vu au vote  ; c’est un parti pris chez moi. Le 2 décembre m’a physiquement dépolitiqué. Il n’y a plus d’idées générales. Que tout Paris soit orléaniste, c’est un fait, mais cela ne me regarde pas. Si j’avais voté, je n’aurais pu voter que pour moi  », écrit-il, amer et désabusé, à Narcisse Ancelle, son protecteur, au lendemain du référendum par lequel l’usurpateur porté par la grande finance française fit reconnaître sa dictature, sous l’égide du suffrage universel, avant de se faire couronner empereur.

«  Baudelaire aimait la Révolution  ; plutôt, il est vrai, d’un amour d’artiste que d’un amour de citoyen. Ce qu’il en aimait, ce n’était pas les doctrines, qui, au contraire, choquaient en lui un certain sens supérieur de mysticisme aristocratique  ; c’était l’enthousiasme, la fervente énergie qui bouillonnaient dans toutes les têtes et emphatisaient les écrits et les œuvres de toutes sortes  », écrit son ami Charles Asselineau dans la première biographie qui lui fut consacrée. Si Baudelaire professa à l’égard de la politique le mépris le plus ferme au cours des quinze années qui lui restait à vivre, radicalisant un dandysme intransigeant qui le fera détester des libéraux, des démocrates, des socialistes, des républicains, bref, dans sa perspective, des adorateurs du «  progrès  », «  grande idée moderne, comme une extase de gobe-mouches,  » selon ses propres termes, ce fut d’une manière plus dialectique que ne le colporte une légende faisant de celui qui fut l’ami de Courbet et de Delacroix un décadent. Définitivement converti au pessimisme religieux de Joseph de Maistre au lendemain du coup d’État, la rupture avec le sentimentalisme politique ne prit certes pas une forme politique chez le révolté quarante-huitard. Elle le prit chez d’autres, chez Marx et Engels notamment, ses stricts contemporains. Le beau-père de Baudelaire, figure haïe, ayant servi le Premier Empire, Louis-Philippe, Louis XVIII, Charles X et Napoléon III avec une dévotion sans faille, massacreur de la campagne d’Algérie, des canuts révoltés, de l’insurrection de mai 1839, qui deviendra ambassadeur, conseiller général du Nord et sénateur sous le Second Empire, fut plus constant. La leçon hégélienne du poème du Spleen de Paris Assommons les pauvres, est, quoique seule de son genre sous l’allégorie, claire cependant. La reconnaissance sociale de l’opprimé passe par une lutte intransigeante contre l’oppresseur. En prose non poétique, par la lutte des classes subalternes, bâtons du guignon cognant sec sur cannes et crosses vernies, contre des classes dominantes.

Les représentants de l’Empire ne se tromperont pas de cible qui feront condamner le «  réaliste  » en 1857, coupable d’avoir porté au jour le revers de la très narcissique société libérale de Napoléon le Petit, et qui le traiteront en «  chien crevé  » jusqu’à sa mort. Bref, payer le prix fort sa «  trahison de classe  » non pas politique au sens strict, mais esthétique et morale. Il faudra que l’Empire et les poussées monarchistes s’effondrent sous le poids de leur propre bêtise pour que l’«  albatros  » soit reconnu au-delà des cercles de l’avant-garde artistique de la fin du XIXe siècle et prenne son envol incontestable dans le ciel de la littérature française, la «  puissance de choc  » de sa poésie toujours intacte. La censure des «  poëmes  » condamnés des Fleurs du mal ne sera levée qu’en 1949.

«  La profonde originalité de Charles Baudelaire, c’est, à mon sens, de représenter puissamment et essentiellement l’homme moderne  ; et par ce mot, l’homme moderne, je ne veux pas désigner l’homme moral, politique et social. Je n’entends ici que l’homme physique moderne, tel que l’ont fait les raffinements d’une civilisation excessive  », écrit Paul Verlaine en 1865. Beaucoup d’entrées sont susceptibles d’être empruntées pour accéder au labyrinthe de l’œuvre poétique et critique foisonnante de Baudelaire. Elles sont trop nombreuses pour être seulement indiquées dans l’étroite mesure d’un article. Elles sont trop déconcertantes aussi, quand on parcourt la pensée et l’écriture de cet homme qui, animé d’une volonté systématique, réclamait par ailleurs, non sans ironie, qu’on compte le «  droit de se contredire  » pour le premier des «  droits de l’homme  ».

Son sens des contrastes oscillant entre les deux pôles du spleen et de l’idéal, des tons purs les plus exotiques aux tons rompus les plus ocreux et sombres, est certainement ce qui caractérise le trait le plus remarquable de son œuvre. Le spleen qu’avait décrit Flora Tristan dans les rues de Londres, apathie maladive de l’homme moderne harassé par ses marches à travers le smog, est intériorisé. L’idéal, repoussé à l’horizon d’un avenir inaccessible par les poètes du «  mal du siècle  », est rejeté à l’origine, irrémédiablement. S’éloignant de l’interprétation mystique qu’en donne Baudelaire lui-même, Walter Benjamin en fait le symptôme de l’aliénation spécifique engendré par les fantasmagories de la société marchande capitaliste, à laquelle se trouve confronté le poète ainsi qu’à «  la dévalorisation de l’environnement humain par l’économie d’échange  ».

«  L’importance unique de Baudelaire vient de ce qu’il a été le premier, et le plus déterminé, à appréhender, dans les deux sens du terme, l’homme devenu étranger à lui-même  : à l’identifier et à lui fournir une cuirasse contre le monde réifié  », écrit le marxiste allemand  : «  En proie au spleen, on ne saurait mobiliser rien d’autre que le Nouveau, dont la mise en œuvre est la véritable mission du héros moderne. La grande originalité de la poésie de Baudelaire est alors qu’il y intègre effectivement l’exemple de l’héroïsme dans la vie moderne. Ses poèmes sont des missions accomplies, il n’est pas jusqu’à son découragement et sa langueur qui ne soient héroïques.  »

«  Toujours quand aux matins obscènes/Entre les jambes de la Seine/Comme une noyée aux yeux fous/De la brume de vos poèmes/L’île Saint-Louis se lève blême/Baudelaire je pense à vous  », écrit Aragon dans les Feux de Paris. Baudelaire, une œuvre et une vie héroïque donc, et non pas tant «  penchée  ». Mais l’œuvre parle pour elle-même par son inventivité musicale, grammaticale et métaphorique. Victoire tardive que Baudelaire refusera, elle deviendra la source où poètes et artistes de la génération qui suivit iront s’abreuver, insatiables, comme au nouvel Hippocrène. Victoire posthume définitive, elle se détache sur le fond de l’histoire littéraire par son incomparable originalité, élevée au rang d’une constellation inaltérable par ses lecteurs. Si son auteur boîte et trébuche quelquefois, pris entre les élans contradictoires de la modernité, du romantisme, du classicisme et de la provocation  ; pour qui sait voir après lui, c’est toujours lui qu’on aperçoit, les cheveux verts, sortant du Café Tabourey, près de l’Odéon, poursuivant la chanson inachevée.

Lire aussi : Edgar Poe, une «  révélation magnétique  »

Bibliographie sélective.

Walter Benjamin, Baudelaire, édition établie par Giorgio Agamben, Barbara Chitussi et Clemens-Carl Härle, traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau, la Fabrique éditions, 2013.

Jean-Paul Sartre, Baudelaire, Folio Essais, 1988. Dolf Oehler, le Spleen contre l’oubli, juin 1848  : Baudelaire, Flaubert, Heine, Herzen, Payot, «  Critique de la politique  », 1996.

Fredric Jameson, «  Baudelaire as Modernist and Postmodernist  : The Dissolution of the Referent and the Artificial “Sublime”  », dans Lyric Poetry  : Beyond New Criticism, Cornell University Press, 1985.

Jérôme Skalski, L’Humanité


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