Pourquoi le Nord Aveyron est-il aussi ancré à droite ? Des Chouans et pétainistes à Sarkozy et Le Pen

mercredi 31 mai 2017.
 

Pierre Laurens pose dans son message une question qui mérite vraiment réflexion : Quelle est l’origine d’une telle mainmise de la droite sur le Nord Aveyron et l’Aubrac ? . Il a raison de regarder les résultats de ces présidentielles, très favorables à Nicolas Sarkozy sur ce secteur, dans un contexte plus général d’ancrage à droite. En effet, ces cantons ont connu d’autres vagues blanches. Ceci dit, une fois précisé ce cadre, il sera intéressant d’analyser les raisons de cette vague-ci.

1) Comment expliquer cette force du vote Sarkozy sur ton canton ? Un phénomène général sur tout le Nord Aveyron et tout l’Aubrac

Les communes du Nord Aveyron ont largement voté pour ce second tour des élections présidentielles 2007 en faveur de Nicolas Sarkozy, c’est un fait :

* 77,22 % sur le canton de Laguiole, coeur de l’Aubrac, avec 84, 80% sur la commune de Montpeyroux et 81,16 % sur celle de Curières.

* 73,62% dans le canton de Sainte Geneviève sur Argence avec 83,23% sur Lacalm et 82,61% sur Alpuech.

* 70,50% sur le canton de Saint Chély d’Aubrac

* 70,22% sur le canton de Mur de Barrez avec 80,05% à Thérondels.

* 70,14% sur le canton de Saint Amans des Côts avec par exemple 80,88 sur la commune de montagne d’Huparlac et 59, 68% dans la commune de vallée de Montézic.

Ces cantons ont toujours majoritairement voté à droite. Ceci dit, cette élection est caractéristique par l’aspect généralisé du phénomène :

* sur des communes et bureaux qui donnaient souvent de 45 à 55 % de leurs voix à la gauche et qui ont nettement voté à droite ce coup-ci : Montézic, Graissac, Banhars (commune de Campouriez), Espeyrac...

* sur les cantons de la vallée, voisins de l’Aubrac comme Estaing ( 68,29%), Espalion (63,71% avec 80,86% au Cayrol et 79,20% à Lassouts), Saint Geniez d’Olt ( 66,75% avec 82,39% à Aurelle Verlac)

* sur l’Aubrac lozérien autant que sur l’Aubrac aveyronnais. Dans ce département de la Lozère, nous pouvons relever les résultats significatifs de Sarkozy pour le canton de Nasbinals (79,78%) particulièrement sur les communes rurales de Grandvals (90,74%), Prinsuéjols ( 86,96%), Recoules (83,94%). Même constat sur le canton de Fournels (78,33%) avec parmi ses dix communes celles de Chauchailles ( 86,84%), Brion ( 82,76%), Arzenc (80%), La Fage Montivernoux (80,14%)

* sur l’Aubrac cantalien autant que sur l’Aubrac aveyronnais ou lozérien. Sur le vaste canton de Chaudesaigues, on peut relever au second tour le pourcentage sarkozien sur Saint Rémy de Chaudesaigues (86,54%). Pour le premier tour, signalons la commune de Deux Verges avec 41,03% pour Bayrou, 38,46% pour Sarkozy, 12,82% pour Le Pen ... et à gauche 0% pour Royal (0 voix), 1 suffrage pour Besancenot et 1 pour Bové.

* sur ces terres où le MRP, le Centre démocrate puis l’UDF firent de bons résultats, Nicolas Sarkozy prend une bonne partie de cet électorat au premier tour et la quasi totalité au second. Un des signes de la faiblesse de la gauche sur cette élection dans le secteur, c’est aussi sa faible progression du premier au second tour.

2) Quelles sont les principales raisons de ce fort vote Sarkozy ?

* comme nous venons de le voir l’identité politique conservatrice d’un vaste secteur géographique à la fois compact et éloigné de tout fief de la gauche. Dans les villes proches comme Espalion dont la composition sociale pourrait permettre un bon score de la gauche, l’alliance de dirigeants de celle-ci avec le centre droit a depuis longtemps cassé toute politisation spécifique ; aussi les résultats de Ségolène Royal pour ce second tour ne sont guère supérieurs à ceux des petites communes rurales les plus arriérées.

* un important pourcentage de la population appartenant à des catégories sociales qui ont largement voté pour Sarkozy ( 82% pour les artisans commerçants ; 67% pour les agriculteurs). On peut d’ailleurs relever que la Confédération paysanne réalise dans certaines communes de bons résultats que l’on ne retrouve pas du tout sur ce vote où seuls un ou deux cadres balayés ont voté à gauche.

* un fort pourcentage de catholiques pratiquants réguliers (85% pour la droite au premier tour au niveau national)

* des rapports sociaux qui ont longtemps été marqués par des rapports de dépendance personnelle avec un rôle des notables presque aussi fort qu’en 1788.

* les moyennes montagnes d’habitat dispersé donnent souvent de forts résultats pour la droite en France comme en Europe. Pour rester près de chez toi, la Margeride cantalienne et lozérienne présente des similitudes ( pour Sarkozy au second tour : 83,3 % à La Villedieu, 82% à Ribennes, 80,65 au Malzieu...)

* enfin, une histoire particulière. Je m’en tiendrai ici à rappeler brièvement celle des cantons aveyronnais de l’Aubrac que je connais mieux que pour les départements voisins.

3) Le Nord Aveyron a connu quatre périodes d’écrasement de toute velléité progressiste

- A la Renaissance, le Haut Rouergue avait gardé une structure sociale arriérée avec des paysans connaissant des conditions de vie moyennageuses. Aussi, l’adhésion au protestantisme d’une bonne partie de ceux-ci durant les Guerres de religion a pris la forme d’une sorte de 1789 précoce avec assaut des châteaux, titres seigneuriaux brûlés... Comme le signalent les historiens, ces Guerres de religion ont eu en Aveyron un caractère encore plus violent qu’ailleurs. Or, elles se sont de fait terminées sur le Nord Aveyron, y compris après l’accession au trône de Henri IV par un choix national de laisser l’Eglise et les féodaux reprendre une main-mise totale sur le secteur ( choix de l’évêque parmi les dévôts...) pendant deux siècles ; j’en tremble d’effroi, rien que d’y penser.

- Des Guerres de religion à 1789, la France connaît un processus de sortie progressive de la féodalité, dans les rapports de propriété, dans les rapports sociaux, dans le rôle de l’argent, dans les structures familiales ( évolution vers des familles mononucléaires)... Sur le Nord Aveyron, c’est exactement l’inverse, avec le grand bâtiment de ferme qui abrite en autarcie une famille large et les domestiques... comme si la suprématie de l’Eglise sur la vie locale avait figé l’évolution historique. Une moyenne bourgeoisie terrienne se forme mais elle ne fait que singer les féodaux dans son rôle social. Plusieurs textes fin 18ème, début 19ème montrent bien la façon dont cette société continue à être structurée par des rapports de domination de personne à personne, sans conséquence significative de la circulation monétaire. Il faut jeter un coup d’oeil sur les textes des débats entre ultramontains et gallicans du Haut Rouergue pour se faire une idée de leur extériorité par rapport au monde réel. Leur ressemblance avec les talibans est d’ailleurs notable sur plusieurs plans. En 1789, les droits féodaux étaient devenus quasi inexistants dans une grande majorité du pays ; tel n’est pas du tout le cas sur le Haut Rouergue.

- En un millénaire, le seul moment où le rapport de forces s’est inversé, c’est durant la Révolution de 1789-1795. Les trois villes limitrophes de Mur de Barrez, Entraygues et Saint Geniez accueillent beaucoup d’ex "mendiants" de l’Aubrac et deviennent des fiefs robespierristes extrêment actifs. Saint Côme devient Montagne sur Lot en référence aux Montagnards. Saint Chély se rebaptise Vallée Libre et Estaing choisit Marot sur Lot. Ceci dit, ces républicains avancés se heurtent à deux courants aussi forts qu’eux : e d’une part les Chouans qui réussissent à constituer une armée tenant à un moment donné une bonne partie du secteur, d’autre part une petite et moyenne bourgeoisie locale ( en particulier sur la Viadène) qui "se remplit les poches au mieux" et " attend que ça passe".

Dès l’Empire, l’Eglise fait un très gros effort pour reconquérir un de ses fiefs historiques. Surtout, à la Restauration, la répression contre tout indice de souvenir républicain va être extrêmement dure de 1815 à 1875. Même durant la Deuxième République (1848), j’ai été surpris de découvrir par exemple que deux hommes dénoncés pour avoir parlé entre eux de "république rouge" ( par quelqu’un passant près de la fenêtre ouverte) avaient été arrêtés par la gendarmerie, menottés et conduits comme des bandits de Laguiole à Espalion. Ce type de répression lamine une région, oblige ceux qui pensent autrement à partir un jour ou l’autre.

- Le mouvement républicain a connu un petit succès dans les années 1875 à 1938. Ceci dit, l’ossature économique et sociale stable du pays était représentée par les moyens et gros propriétaires terriens (avec leurs ouvriers agricoles comme hommes de main) ; or, de 1870 à 1914 puis de 1925 à 1944, l’Eglise les a organisés, politisés, motivés, mis en branle sur des bases idéologiques fascistes traditionnalistes. A cela s’ajoute d’une part le grand nombre de morts parmi les paysans républicains locaux en 14-18, d’autre part les diverses faiblesses des députés républicains qui se faisaient élire puis oubliaient leurs électeurs, enfin le fait que l’évolution économique a conduit les familles pauvres à s’exiler pour Paris, vendant les terres aux gros propriétaires. De 1940 à 1944, il ne fait aucun doute pour moi, que le Nord Aveyron constitue un bastion idéologiquement fasciste. Beaucoup d’élus locaux se positionnent sur une critique de droite de Pétain, certains parmi les plus influents appelant par exemple à liquider physiquement les Républicains ou à en finir avec les enfants juifs oubliés par les Allemands. A la Libération, tout ce beau monde a été laissé tranquille ; aussi, il n’y a guère eu de discontinuité par exemple au niveau des notables et élus locaux entre 1942 et 1968. Au début des années 60, des prêtres du Nord Aveyron étaient encore royalistes légitimistes d’idéologie fasciste traditionaliste.

4) Le poids des rapports sociaux de dépendance personnelle sur l’orientation politique


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