Science et religion : la thèse du « dessein intelligent »

lundi 12 avril 2010.
 

Le « dessein intelligent » (1re partie) : l’argumentation

La publication, en 1859, de l’œuvre majeure de Charles Darwin L’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle, ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie (On the Origin of Species by Means of Natural Selection, or the Preservation of Favoured Races in the Struggle for Life) eut un succès immédiat dans le monde scientifique, auquel elle apportait une explication rationnelle du mécanisme de l’évolution des êtres vivants. En revanche, la réaction des diverses instances religieuses fut bien entendu hostile : Après une première attaque contre le dogme biblique provoquée par la théorie Copernicienne (la fin du géocentrisme) au XVIe siècle, la théorie de l’évolution représentait une menace plus grave encore, puisque mettant à mal un article fondamental de la foi, la création divine.

C’est aux Etats-Unis, que la réaction se manifesta le plus vivement, dès que la théorie darwinienne commença à être enseignée dans les écoles c’est à dire à partir des années 1920. Les Etats les plus conservateurs tentèrent d’abord d’interdire purement et simplement cet enseignement, mais en 1968, après diverses péripéties, la Cour Suprême des Etats-Unis invalida les lois antiévolutionnistes, au motif que l’interdiction d’un enseignement au nom d’une religion violait l’article de « non étatisation religieuse » (Establishment Clause) du 1er Amendement de la Constitution. Les créationnistes adoptèrent alors une nouvelle tactique : jeter le doute sur la validité de la théorie de l’évolution, et proposer le créationnisme biblique comme une théorie alternative qu’il serait nécessaire d’enseigner simultanément avec l’évolution, au nom du pluralisme idéologique. De nouvelles lois dans ce sens furent votées dans divers Etats, mais en 1987, la Cour Suprême les invalida à nouveau, toujours au nom de l’Establishment Clause, considérant que derrière l’argument du pluralisme se cachait en fait la promotion d’une doctrine religieuse particulière.

En dépit de cet échec au plan législatif, le créationnisme américain est resté vivace : d’après des sondages concordants, 40% des personnes interrogées affirment que l’Homme aurait été créé par Dieu sous sa forme actuelle, sans avoir subi aucune évolution ! Ce créationnisme, s’appuyant sur des organismes richement financés (Institute for Creation Research, Creation Research Society, etc.), pratique un lobbying actif et très efficace, tant dans la sphère politique qu’auprès des parents d’élèves. Ceux-ci sont en effet très influents dans les Conseils Scolaires (Boards of Education) qui, dans un système éducatif très décentralisé, déterminent les programmes au niveau local, via le choix des manuels scolaires.

Pour autant, cette nébuleuse créationniste ne forme pas un ensemble homogène. Les croyants les plus stricts, pratiquant une lecture littérale de la Bible, affirment que le monde a été créé en six jours, il y a moins de 10.000 ans, au prix d’une argumentation (Kent Hovind, Creation Science Evangelism) qui est difficilement soutenable. Pour d’autres exégètes, les « jours » de la Genèse seraient à interpréter comme de très longues périodes, ce qui lève en partie les objections géologiques. D’autres, enfin, acceptent au moins partiellement le principe de l’évolution, mais en la déclarant soumise à des interventions divines continues, ou encore seulement occasionnelles… Seul point commun, tous vénèrent le Dieu de la Bible.

C’est dans ce contexte que s’est développé, depuis une vingtaine d’années, le mouvement de l’Intelligent Design (dessein intelligent, ou conception intelligente), sous l’impulsion d’un organisme doté de gros moyens, le Centre pour le Renouveau Scientifique et Culturel (Center for the Renewal of Science and Culture), fondé par une puissante institution créationniste, le Discovery Institute.

1. Les arguments du « dessein intelligent »

Par rapport aux courants créationnistes antérieurs qui étaient ouvertement religieux, le mouvement de l’Intelligent Design se démarque en se présentant comme une démarche scientifique, indépendante de toute religion, et n’ayant d’autre but que de proposer une théorie alternative à la vision strictement naturaliste exprimée par le darwinisme, sans contester toutefois le principe d’évolution lui-même. Le concept fondamental de cette démarche est que « certains aspects de l’univers et des êtres vivants présentent les caractères spécifiques de produits résultant d’une conception intelligente, par opposition à un processus non dirigé tel que celui de la sélection naturelle » (The Discovery Institute). Mais de là à nommer le (ou les) auteur(s) de cette « conception intelligente », il y a un pas que les tenants de l’Intelligent Design se refusent à franchir.

L’argument selon lequel la complexité et les remarquables ajustements de la nature prouveraient l’intervention d’un créateur remonte aux philosophes Grecs (Héraclite, Platon, Aristote), plusieurs siècles avant notre ère. Dans la Chrétienté, cet argument fut repris notamment par Thomas d’Aquin (Summa Theologiae) au XIIIe siècle, et cinq siècles plus tard par le philosophe anglais William Paley (Natural Theology, 1802). C’est à ce dernier que l’on doit « l’analogie de l’horloger » : Si, sur un chemin de campagne, au milieu des cailloux qui en sont des éléments naturels, on trouve soudain une montre, on ne peut que conclure que cet objet, parce qu’il est fait d’éléments finement ajustés dans un but précis (et même si on en ignore l’usage), résulte, à la différence des cailloux, d’une conception intelligente. Il en est de même si l’on considère la complexité fonctionnelle et les ajustements précis caractéristiques des diverses adaptations des êtres vivants : il a fallu un « horloger ».

Un exemple souvent cité par les créationnistes et repris par les avocats de l’Intelligent Design est celui de l’œil humain, si parfaitement agencé, avec ses muscles, son iris, son cristallin, sa rétine et son nerf optique, qu’on imagine mal, intuitivement, qu’il puisse avoir résulté d’une série de petites mutations génétiques au hasard… il doit donc être le fruit d’une conception intelligente.

Sous un habillage scientifique, les arguments en faveur du dessein intelligent développés ci-après reprennent, en gros, cette analogie de l’horloger.

a. Une vie improbable

Un premier argument avancé est que les propriétés physicochimiques dont la combinaison a permis l’apparition de la vie sur terre, étaient, a priori, hautement improbables. On a par exemple montré que, si certaines constantes atomiques, telles que les forces de cohésion nucléaires ou encore les forces électromagnétiques entre électrons et protons, différaient de ce qu’elles sont, ne fut-ce que de quelques pour cent, les atomes et molécules constituant l’univers seraient radicalement différents et la vie que nous connaissons serait impossible. La conclusion de cet argument est que, pour permettre cette vie et la nôtre en particulier, un ajustement aussi précis n’a pu être fait que par une conception intelligente.

Second argument, les molécules intervenant dans les fonctions biologiques, l’ADN en particulier, présentent une « complexité structurée » (specified complexity) qui est la propriété caractéristique des produits d’une action intelligente. Cet argument a été développé par le mathématicien William A. Dembski (The Design Inference, 1998). Selon son raisonnement, des produits structurés mais simples (un cristal par exemple) résultent de l’action des lois physiques ; des produits complexes, mais sans architecture définie (par exemple l’arrangement des éléments d’une roche granitique) sont l’effet du hasard. Mais un objet à la fois complexe et de structure bien définie, tel qu’un texte poétique ou une séquence codante d’ADN, ne peut résulter ni d’une loi physique (parce que complexe) ni du hasard (parce que structuré), et ne peut donc qu’être le fruit d’une conception intelligente.

Sur la base de ce raisonnement et en utilisant la théorie de l’information, Dembski a proposé une formulation mathématique du degré de « complexité structurée » d’un objet en fonction inverse de la probabilité de son obtention par tirage au hasard de ses éléments. En dessous d’un certain seuil de probabilité, qu’il appelle « seuil universel », il considère la conception intelligente comme certaine.

b. Une complexité irréductible

Un autre argument de l’Intelligent Design s’attaque au fonctionnement de la sélection naturelle. Il est basé sur le concept de « complexité irréductible » (irreducible complexity), dû au biochimiste Michael J. Behe (Darwin’s black box, 1996). Selon lui, de nombreux organes ou systèmes vivants présentent une « complexité irréductible », c’est-à-dire qu’ils sont composés de plusieurs parties, toutes nécessaires au fonctionnement de l’ensemble, à l’image d’une tapette à souris, dont aucun élément ne peut être enlevé sans la mettre, ipso facto, hors service. A titre d’exemple, Behe cite le flagelle qui permet la motilité de certaines bactéries, et qui est constitué de nombreuses protéines ayant chacune leur fonction propre et indispensable à la bonne marche de l’ensemble.

Le raisonnement de Behe est alors le suivant : Comment imaginer qu’un tel système ait pu être mis au point par améliorations successives, comme le voudrait la théorie de l’évolution, sachant que tout système précurseur, donc incomplet, ne pouvait qu’être non fonctionnel, et par suite ne pouvait présenter aucun avantage ? Si en effet la sélection naturelle peut faire des choix entre des innovations plus ou moins efficaces, elle ne saurait en revanche favoriser une innovation qui, quel que soit son intérêt potentiel, n’a aucune utilité immédiate. La conclusion de ce raisonnement est analogue à celle des arguments précédents : puisque la « complexité irréductible » ne peut pas s’expliquer par l’effet du hasard et de la nécessité, elle démontre donc l’intervention d’une conception intelligente.

2. Les objections scientifiques

Les arguments avancés par les tenants du dessein intelligent ont fait l’objet de diverses critiques de la part des scientifiques. Ceux-ci font tout d’abord remarquer que l’analogie offre plus une technique didactique qu’un mode de raisonnement fiable. En particulier, l’analogie de l’horloger est trompeuse : la montre trouvée sur le chemin est interprétée intuitivement comme un artefact non seulement parce qu’elle diffère radicalement des cailloux qui l’entourent, mais aussi et surtout parce que, même si l’on n’a jamais vu une montre auparavant, on sait a priori qui a pu réaliser un tel artefact, à savoir l’être humain. Les créationnistes, eux, postulent un concepteur intelligent inconnu, ce qui n’est pas du tout la même chose. Plus précisément, en termes probabilistes, l’utilisation d’un événement pour valider une cause possible qui aurait rendu celui-ci plus probable (application du théorème de Bayes) implique qu’à cette cause puisse être affectée a priori une probabilité significative, ce qui n’est évidemment pas le cas en l’espèce. Cette lacune, à elle seule, suffit à invalider non seulement l’analogie proposée par William Paley, mais aussi l’ensemble des raisonnements tendant à « prouver » l’existence du créateur à partir de ses créatures supposées.

a. L’usage abusif des probabilités

Le fait que la vie sur terre soit dépendante de constantes physiques très particulières n’est nullement contesté par les scientifiques. Ce qu’ils contestent, c’est l’usage abusif, a posteriori, du calcul des probabilités. Même si la probabilité a priori qu’une planète donnée puisse héberger la vie telle que nous la connaissons est infime, il y a dans l’univers actuellement observable des millions d’étoiles avec leurs satellites, et nous ignorons ce qu’il y a au-delà. Nous ignorons aussi si d’autres formes de vie, radicalement différentes de la nôtre, peuvent exister ailleurs. Le fait est simplement qu’à l’instar des rescapés des grandes catastrophes, nous nous trouvons être, par définition, là où la vie était possible. Dans la ville de Saint-Pierre (Martinique) rasée par l’éruption explosive de la Montagne Pelée (8 mai 1902 : 28.000 morts), on retrouva un survivant : Suite à une rixe et en état d’ivresse, il avait été mis la veille au soir, et bien contre son gré, au seul endroit ayant pu offrir une protection suffisante : le cachot de la prison.

Les critiques précédentes relatives à l’usage inadéquat du concept de probabilité et du raisonnement Bayesien s’appliquent également, bien entendu, aux travaux mathématiques de Dembski sur la « complexité structurée ». Ces travaux supposent en outre qu’une séquence d’ADN, si elle est obtenue aléatoirement, implique le tirage au hasard de chaque « lettre » indépendamment des autres. Or ce qu’on sait actuellement de l’ADN (redondance considérable, duplication possible de très grandes séquences, voire de chromosomes entiers) laisse à penser que son évolution a dû se faire par bonds successifs plutôt que par une suite continue de petites mutations ponctuelles. Des simulations sur ordinateur ont montré que, dans ce cas, la probabilité d’obtention d’une séquence donnée, après un grand nombre de générations, pouvait être beaucoup plus importante que Dembski ne l’estime.

b. La complexité est réductible

L’argument de la « complexité irréductible » de Behe repose sur une autre hypothèse, non dite et non vérifiée, à savoir que la nécessité de tous les éléments d’un système pour son fonctionnement implique que sans cela il ne peut servir à rien. Or, cette hypothèse, même dans l’analogie simpliste de la tapette à souris, est fausse : enlevez les éléments qui maintiennent le piège ouvert, et certes il ne fonctionnera plus comme tel, mais il pourra toujours constituer une excellente pince à papiers ! En biologie, cela signifie que l’évolution fait du neuf avec du vieux en modifiant et en combinant des éléments redondants utilisés antérieurement pour d’autres fonctions. Certains éléments facultatifs d’un système peuvent alors devenir indispensables dans un autre. On a pu par exemple montrer que certaines protéines qui interviennent dans la coagulation du sang sont des versions modifiées de protéines du système digestif. Même dans le flagelle bactérien cité par Behe, il existe des groupes d’éléments qui, chez d’autres bactéries, font partie d’organites différents, permettant de secréter ou d’injecter des toxines. La complexité biologique, parce qu’elle est redondante, et de ce fait réductible.

Ces considérations s’étendent aux organes des animaux. On a en effet découvert que le fonctionnement de l’ensemble des gènes intervenant dans la formation de certaines parties du corps était contrôlé par des gènes particuliers, dits « homéoboîtes », agissant en quelque sorte comme des commandes de sous-programmes dans un logiciel d’ordinateur. La mutation de tels gènes peut donc produire des organes redondants (on a obtenu expérimentalement des drosophiles avec une paire d’ailes surnuméraire) susceptibles d’évoluer ultérieurement vers des fonctions innovantes.

c. La preuve par l’imperfection

Par quelle évolution est apparu l’œil des vertébrés ? Les tenants du dessein intelligent ont beau jeu de faire remarquer qu’il n’y en a pas de trace fossile… Mais cet œil peut nous permettre de leur poser, à notre tour, d’intéressantes questions :

- Comment se fait-il que des poissons cavernicoles, vivant dans le noir le plus total, possèdent des yeux ?… des yeux aveugles, certes, passablement dégénérés et parfois même cachés sous la peau, mais des yeux ? N’eût-il pas été plus rationnel, pour un « concepteur intelligent », de ne doter d’yeux que les êtres qui en avaient l’usage ?

- Et comment se fait-il que les neurones connectés aux cellules visuelles de la rétine soient placés en avant d’elles et non derrière ? De ce fait, les fibres du nerf optique, rassemblées en faisceau, doivent repasser à travers la rétine, au « point aveugle », pour rejoindre le cerveau. Imagine-t-on un « concepteur intelligent » créant un récepteur photoélectrique avec un câblage aussi stupidement disposé ?

En réalité, mieux que par les réussites de l’évolution, c’est par ses échecs qu’on en apporte la meilleure preuve. Et l’échec le plus grave réside sans doute dans ce monstrueux gâchis : les espèces apparues au cours de l’évolution ont, dans leur immense majorité, disparu sans laisser de descendance : « l’arbre de l’évolution » ressemble à ces vieux thuyas dont les rameaux verts, à l’extérieur, cachent au centre un amas de branches mortes. Est-ce-là une « conception intelligente » ?

Par Jean-Marie Blanc

Le « dessein intelligent » (2e partie) : l’activisme

par Jean-Marie Blanc

Le mouvement de l’Intelligent Design (dessein intelligent) qui s’est développé depuis une vingtaine d’années aux Etats-Unis a pour but, tout en se présentant comme une démarche scientifique indépendante de toute religion, de montrer que les êtres vivants présentent les caractères spécifiques de produits résultant non d’une évolution naturelle, mais d’une conception intelligente. Dans un précédent article (Le « dessein intelligent » (1re partie) : l’argumentation), nous avons présenté un exposé critique des principaux arguments avancés à l’appui de cette thèse. Nous poursuivons ici notre étude par l’examen de l’Intelligent Design en tant que mouvement pseudo-scientifique d’inspiration théiste.

I. Le cul-de-sac dialectique

L’analyse critique des arguments avancés par les tenants du dessein intelligent montre que ceux-ci exploitent systématiquement les zones plus ou moins obscures du champ de nos connaissances : origine de la vie, systèmes moléculaires complexes, lacunes paléontologiques… Historiquement, l’utilisation du surnaturel comme « bouche-trou » est aussi vieille que l’humanité, et n’a fait que reculer petit à petit devant les progrès scientifiques. Mais ceux-ci posent sans cesse de nouvelles questions, donc créent de nouvelles zones d’ombre. Autour d’elles, les controverses sont vives, et évidemment nécessaires à la démarche cognitive, mais elles sont réservées aux spécialistes compétents. Or, leurs débats, parce qu’ils sont incertains et complexes, n’intéressent guère les médias. Le discours de l’Intelligent Design, en revanche, s’adresse essentiellement au grand public, avec un message simple : « La théorie darwinienne présente des insuffisances que seule l’hypothèse d’une conception intelligente peut pallier ». Pour ce faire, la théorie de l’évolution est restreinte à la vulgate simpliste qu’en connaît le public, principalement le modèle de la microévolution (qui est largement dépassé), ce qui permet de présenter les phénomènes difficiles à expliquer comme autant de preuves d’un achoppement du concept même d’évolution naturelle. On assène alors le slogan : « L’évolution n’est qu’une théorie, pas un fait », formule qui exploite le mot « théorie » dans son sens courant d’une simple spéculation.

Or une théorie scientifique est tout autre chose : c’est un ensemble cohérent d’hypothèses explicatives rendant compte de phénomènes observés, qui doit présenter un certain nombre de qualités, notamment :

* de résulter de l’analyse logique de plusieurs observations, répétées et vérifiées ;

* d’être prouvable ou réfutable par l’expérimentation, soit directement, soit au travers de ses conséquences logiques, et d’être modifiable en fonction des données nouvelles ;

* et de respecter le principe de parcimonie, à savoir d’utiliser les hypothèses les plus simples, de manière à minimiser les nouveaux questionnements résultant de ces hypothèses.

Ces conditions découlent des principes du matérialisme scientifique. Il ne s’agit pas d’un dogmatisme philosophique, mais de la seule méthode permettant une démarche cognitive rationnelle. C’est, précisément, ce qui différencie fondamentalement la pensée scientifique de la pensée religieuse : alors que celle-ci, partant de doctrines générales qu’elle considère comme des vérités absolues, interprète les faits réels à la lumière de ces doctrines (quitte à rejeter tout élément factuel qui ne concorde pas avec elles), la démarche scientifique part au contraire de faits particuliers pour élaborer des théories explicatives plus générales, mais qui restent toujours des hypothèses réfutables ou modifiables. La thèse du dessein intelligent, qui n’est évidemment pas expérimentable, ni directement ni au travers de conséquences logiques, ne relève donc pas de la démarche scientifique et s’apparente plutôt à un mode de pensée de type religieux. Il est à remarquer, à ce propos, que les arguments proposés par les avocats de cette thèse, y compris les travaux mathématiques de Dembski, n’ont pas été publiés dans des revues scientifiques, où les manuscrits auraient dû être validés par un comité de lecture composé de spécialistes compétents.

Ce qui est plus grave encore, c’est que l’hypothèse d’une conception intelligente va à l’encontre du principe de parcimonie : pour résoudre des problèmes biologiques certes épineux mais d’essence naturaliste, cette hypothèse fait appel à une action surnaturelle et pose donc le problème, autrement plus embarrassant, qui est de savoir qui est l’auteur de cette action. Etait-ce un extra-terrestre venu d’une autre planète ?… Le dieu nordique Odin qui, dit-on, façonna la terre avec le corps d’un géant vaincu ?… Ou encore Brahmâ, le dieu créateur hindou ?… Gaïa, la déesse-terre des anciens Grecs ?… Râ l’Egyptien, Lao-t’ien-yeh le Chinois, ou le Grand-Esprit Amérindien ?… A ce problème, auquel le mouvement de l’Intelligent Design lui-même refuse de répondre il n’existe évidemment pas non plus de réponse scientifique. La thèse du dessein intelligent ne constitue donc pas une théorie scientifique, mais plutôt une sorte de cul-de-sac dialectique, d’où l’on ne peut sortir qu’en recourant, hors de toute démarche scientifique, à un référentiel religieux.

II. « The wedge »

Est-il besoin de dire que, pour les tenants de l’Intelligent Design, ce référentiel religieux non seulement existe mais est même sous-jacent à leur mouvement ? Bien qu’ils se défendent officiellement de tout prosélytisme religieux en se retranchant derrière une argumentation apparemment laïque, tous sont des chrétiens engagés, la plupart appartenant aux églises protestantes évangéliques. L’identité du « concepteur intelligent », pour eux, ne fait pas de doute, c’est le Dieu de la Bible et personne d’autre, et ils l’affirment même dans les documents destinés à leurs sympathisants. Phillip E. Johnson, le fondateur du mouvement, ne s’en est pas caché, déclarant que son but était de « présenter le créationnisme comme un concept scientifique » (« cast creationism as a scientific concept »). Pour Dembski, le mathématicien, « ce n’est que la Parole de l’Evangile de St Jean traduite dans le langage de la théorie de l’information ». Et par-dessus tout, le nom donné par Johnson au programme stratégique de l’Intelligent Design est révélateur : « The Wedge ». Le mot wedge désigne en effet un coin, cet instrument prismatique en acier qui sert à faire éclater les bûches. Et Johnson de préciser : « La première chose à faire est de ne pas parler de la Bible […] Une fois que nous aurons éliminé le préjugé matérialiste de la réalité scientifique, […] alors seulement les ‘problèmes bibliques’ pourront être débattus. » … On ne saurait être plus clair : il s’agit bien de s’immiscer dans le débat scientifique pour « casser » la démarche rationaliste. L’Intelligent Design n’est que le cheval de Troie d’un créationnisme modernisé.

La « stratégie du coin », d’ailleurs, n’est autre que celle adoptée par les créationnistes depuis les années 1970 : d’abord, pour « faire échec au matérialisme scientifique et à son héritage destructeur », attaquer la théorie de l’évolution devant les médias et le grand public en faisant admettre la thèse du dessein intelligent comme une alternative crédible ; puis, par un lobbying bien orchestré auprès des instances politiques, obtenir que cette thèse soit incluse dans les programmes scolaires, d’abord en parallèle avec la science de l’évolution, puis si possible comme une idéologie dominante : « Teach the controversy » (« Enseignons le débat »), est devenu le slogan de ces apôtres de la liberté intellectuelle. La nouveauté dans cette stratégie, et elle est capitale aux Etats-Unis, est que la thèse de l’Intelligent Design se présente comme non religieuse, donc pourrait contourner le 1er Amendement de la Constitution qui a, jusqu’à présent, tenu les créationnistes en échec. Il semble toutefois que la Justice américaine ne soit pas dupe, puisqu’en 2005 un juge de Pennsylvanie a estimé anticonstitutionnel, parce que d’inspiration religieuse, l’enseignement de l’Intelligent Design.

Dans cette stratégie, les scientifiques sont les premiers visés, mais, pour se défendre, ils sont relativement démunis. L’objectif essentiel des avocats du dessein intelligent, en effet, n’est pas tant de prouver le bien-fondé de leur propre théorie que de jeter le doute sur les autres, pour faire croire à l’existence d’une controverse scientifique. En réalité, comme nous l’avons vu, ce débat n’a pas lieu d’être, tout simplement parce que la thèse du dessein intelligent n’a rien de scientifique. Mais son rejet par les experts, en particulier dans les revues spécialisées, est alors présenté par le mouvement de l’Intelligent Design comme la preuve d’un ostracisme inadmissible, témoignant lui-même d’une vision tronquée de la science sous l’influence de l’idéologie matérialiste. Lorsque, d’autre part, des chercheurs acceptent d’entrer dans un débat public, ils sont perdants d’avance : non seulement l’existence d’une controverse se trouve ipso facto confirmée, mais chaque incertitude scientifique est alors exploitée par des accusateurs habiles autant que de mauvaise foi, ce d’autant mieux que la pertinence des arguments techniques échappe à un public non averti. Enfin, l’hypothèse adverse (le « dessein intelligent ») ne peut jamais être formellement réfutée, puisque l’inexistence n’est pas prouvable – l’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence. L’attitude la moins mauvaise pour les scientifiques est donc d’éviter les débats médiatiques en direct, tout en faisant connaître leurs travaux et leurs arguments par écrit, autant que nécessaire.

La vraie polémique, finalement, n’est pas scientifique mais sociopolitique. C’est aux citoyens que revient la responsabilité d’empêcher une dérive théocratique. La résistance, aux U.S.A., s’est organisée depuis quelques années, notamment sur Internet, en utilisant les armes du rationalisme, mais aussi, sur certains sites (par exemple venganza.org : the Church of the Flying Spaghetti Monster), celles de l’humour et de la dérision. Le mouvement le plus emblématique est celui des Brights (the-brights.net), qui a acquis une dimension internationale et qui se développe maintenant en France (brightsfrance.org).

III. La situation en Europe

Le créationnisme américain, dans sa dimension politique, est profondément lié à certaines spécificités socioculturelles typiques des Etats-Unis :

une religiosité puritaine doublée de pragmatisme, conduisant à l’idée que les faits observables eux-mêmes doivent être des preuves de l’action divine ; une laïcité étatique de principe vis-à-vis des différentes confessions (1er Amendement de la Constitution) mais dans l’affirmation officielle de la foi (« In God we trust », « One nation, under God ») ; et surtout une forte décentralisation rendant l’enseignement vulnérable aux opinions majoritaires locales. Les pays européens, et en particulier la France, pourraient donc se croire à l’abri d’un tel syndrome… Ce n’est malheureusement pas certain.

En effet, d’une part certaines églises nord-américaines tendent, depuis quelques années, à essaimer un peu partout dans le monde, grâce à un prosélytisme particulièrement actif. Il s’agit par exemple des Témoins de Jéhovah, qui diffusent largement leurs convictions bibliques et créationnistes au travers de multiples ouvrages (distribués gratuitement sur demande) faisant un large usage de l’argumentation de l’Intelligent Design. D’autre part – et ceci est plus inquiétant –, les institutions créationnistes américaines se sont donné les moyens de diffuser mondialement cette argumentation anti darwinienne, la mettant ainsi à la disposition des fondamentalistes de toutes religions et de tous pays.

En Europe de l’Ouest, l’église catholique comme les églises réformées ont depuis longtemps pris leurs distances vis-à-vis de la Genèse biblique. En 1950, le pape Pie XII a jugé que l’évolution, en tant qu’explication biologique, n’était pas incompatible avec la foi chrétienne, sous réserve qu’elle ne soit pas utilisée comme une argumentation applicable aux questions de spiritualité (lettre Humani Generis). Mais le Vatican n’a pas pour autant renoncé à « réconcilier Foi et Raison », et a appelé à « une culture et un projet scientifique qui laissent toujours transparaître la présence de l’intervention providentielle de Dieu » (Jean-Paul II, 2000). En France, des institutions comme la Fondation Teilhard de Chardin et l’Université Interdisciplinaire de Paris (UIP) – qui, comme son nom ne l’indique pas, est une association ‘loi de 1901’ qui n’a rien d’académique – œuvrent dans ce sens : lutter contre le matérialisme, rechercher « un sens caché derrière les faits scientifiques », et développer une nouvelle discipline, « Science et Religion ». Il ne s’agit pas ici à proprement parler de créationnisme, mais plutôt d’une version « soft », tendance teilhardienne, du dessein intelligent. Sur ce thème, l’UIP organise des conférences et colloques, et participe même à des programmes internationaux, bénéficiant à cet effet de l’appui du Vatican et de l’aide financière d’un puissant partenaire américain, la John Templeton Foundation.

Bien que ces dérives pseudo-scientifiques n’aient pas eu, jusqu’à présent, un impact important, il convient néanmoins de rester vigilant. Dans leur ouvrage Les créationnismes : une menace pour la société française ? (Ed. Syllepse, 2008), Cyrille Baudouin et Olivier Brosseau soulignent que, depuis l’avènement de Benoît XVI, le Vatican a accentué son implication dans les affaires publiques, étant allé jusqu’à intervenir directement auprès du Conseil de l’Europe pour tenter d’empêcher le vote du rapport Les dangers du créationnisme dans l’éducation (2007). Baudouin et Brosseau signalent également un autre danger, en provenance de l’Europe de l’Est où, depuis la chute du communisme soviétique, renaît l’activisme religieux : En Russie, mais aussi en Pologne et en Roumanie (membres de l’Union Européenne), des groupes de pression agissent, comme aux Etats-Unis, pour « promouvoir les valeurs spirituelles » et « proposer une alternative à la théorie darwinienne » dans l’enseignement – ce avec l’appui des instances religieuses, catholiques et orthodoxes.

Encore plus inquiétant est le fondamentalisme musulman, propagé dans des communautés peu instruites par des religieux avides de pouvoir théocratique. Plus radical que le mouvement de l’Intelligent Design (dont il emprunte toutefois une partie de l’argumentation), le créationnisme islamique nie toute évolution des êtres vivants, censés avoir été créés respectivement sous leur forme définitive. Ce créationnisme est diffusé en Europe par une puissante organisation située en Turquie, la « Fondation de Recherche Scientifique », Bilim Arastirma Vakfi (BAV), qui bénéficie de financements importants (d’origine inconnue) et qui est depuis longtemps en contact avec les créationnistes américains, en particulier l’Institute for Creation Research. En 2007, le BAV a diffusé gratuitement en France et dans les pays voisins, à des centaines d’exemplaires, un Atlas de la Création, luxueux ouvrage au « look » scientifique tendant à « montrer » qu’aux espèces vivantes actuelles correspondent des fossiles qui leur ressemblent, donc que « la théorie de l’évolution est une imposture ». Mais ce livre, dont l’auteur, Harun Yahya, n’est autre que le fondateur du BAV, n’est lui-même qu’un des multiples ouvrages et documents vidéo diffusés mondialement, dans des dizaines de langues, par cet organisme. Et surtout, ce créationnisme islamique est propagé par tout un ensemble de sites web (harunyahya.fr), dont certains (demandezauxdarwinistes.com) proposent même à la jeunesse des questions destinées à déstabiliser les enseignants de biologie…

Conclusion

Nous devons donc nous préparer à devoir résister à de nouvelles intrusions de dogmatismes religieux, tant directement en milieu scolaire qu’indirectement au travers des médias et des instances politiques. Pour s’en défendre, la France a la chance de posséder une tradition laïque forte, institutionnalisée par la loi du 9 décembre 1905, qui garantit à la fois la liberté individuelle de conscience de chacun et l’indépendance du domaine public, notamment en matière de recherche et d’enseignement, vis-à-vis de toute instance confessionnelle. Nos concitoyens ne mesurent peut-être pas à quel point cette laïcité est précieuse, alors même qu’elle est menacée tant par une tentation d’alignement sur la « tolérance » des autres pays européens que par la veulerie de certains élus prêts à tous les « accommodements » dits « raisonnables » pour conserver leur électorat. Ayons le courage, comme les juges qui, aux Etats-Unis, ont su faire respecter la Constitution, de préserver notre laïcité pour faire obstacle à l’activisme créationniste.

(Article original : Science et religion : la thèse de l’Intelligent Design Publié sur : http://www.brightsfrance.org, mars 2006)


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