Une société sans art et sans culture ? TABLE RONDE

jeudi 6 mai 2010.
 

AVEC : BERNARD BLOCH, acteur et metteur en scène, JACQUES MIQUEL, animateur du Théâtre du Fil, VALÉRIE DE SAINT-DO, directrice de la rédaction de la revue Cassandre/Horschamp.

Vous avez signé l’appel de la revue Cassandre qui alerte sur l’absence de l’art et de la culture dans le débat public. Or, la France est un pays de festivals, les entrées au cinéma y sont en hausse… En quoi l’art et la culture sont-ils aujourd’hui menacés ?

VALÉRIE DE SAINT-DO. Avant l’élection présidentielle, nous avions déjà lancé un débat pour faire prendre en compte par les politiques l’art et la culture comme des enjeux importants. Il nous a semblé nécessaire de relancer le débat avant les élections régionales, sachant que les régions ont désormais un rôle important dans les politiques culturelles et qu’elles sont menacées de perdre cette compétence. Oui, il existe une production foisonnante, et on croit avoir satisfait les exigences des artistes du cinéma et de la musique avec l’absurde loi Hadopi. Mais on reste dans un rapport de production-consommation. Dans presque toutes les familles politiques, la culture passe pour une affaire de consommation qui concerne la sphère privée. L’idée politique, un temps portée assez haut en France par André Malraux, par les militants de l’éducation populaire et une partie des responsables politiques, selon laquelle la pensée, l’art et la culture sont essentiels à la formation de l’humain, relève donc de l’intérêt public et mérite la construction d’un service public, est souvent perdue de vue. La politique culturelle se réduit au soutien à l’industrie et aux artistes susceptibles de rayonner – c’est-à-dire de servir des politiques de communication ! La réorganisation du ministère de la Culture en trois directions – des industries culturelles, du patrimoine et de la création – avec, pour cette dernière, des contours assez flous, le traduit assez cyniquement.

BERNARD BLOCH. L’art et la culture sont des notions qui ne se recoupent qu’en partie. L’art, c’est l’inouï à venir, la création contemporaine et future. La culture, c’est la transmission de l’art du passé. Tout ce qui a été mis en place après la Seconde Guerre mondiale l’a été autour de l’idée de démocratisation culturelle pour ouvrir la culture et la pratique artistique à une population qui n’y avait pas accès. Mais, avec la décentralisation, l’idée perverse d’une fin de l’histoire de la démocratie culturelle a pris le dessus et suscité un double discours contradictoire des pouvoirs publics. La plupart, quelle que soit leur couleur politique – sauf une partie éclairée des élus communistes, mais pas tous –, pensent soit que la démocratisation culturelle a atteint son objectif soit qu’elle l’a raté.

VALÉRIE DE SAINT-DO. Pire, que c’est le marché qui l’a réalisée…

BERNARD BLOCH. Et qu’il suffit de cliquer sur son ordinateur pour avoir accès à la culture. Mais Google ne prépare pas à la création contemporaine car on ne va chercher que ce que l’on connaît déjà. La démocratisation culturelle est un combat de tous les jours. Or, au début des années 1980, quand le budget de la culture a doublé, beaucoup d’artistes, oubliant leurs responsabilités citoyennes, ont renoncé à ce souci de transmission. Le miroir aux alouettes de la reconnaissance médiatique n’a pas été pour rien dans ce renoncement. L’argent est allé à l’aide aux structures culturelles et pas assez aux artistes et à la transmission de leurs créations. Et le souci de démocratisation culturelle s’est délité. Des relais tels que les comités d’entreprise, les syndicats n’ont pas fait, eux non plus, ce qu’ils auraient dû sur ce plan. Si bien que les bataillons qui allaient auparavant au TNP de Jean Vilar vont maintenant à Euro Disney.

JACQUES MIQUEL. En 1981, on a cru que c’était l’avènement de quelque chose. On a eu le ministère du Temps libre et une culture un peu officielle. Au début, les artistes comme nous étaient bien reçus dans les bureaux ministériels, mais très vite, les portes se sont fermées. Ceux qui ne rentraient pas dans les schémas de l’époque ont été poussés vers le socioculturel, dont on a toujours et plus que jamais besoin. La description un peu triste mais très juste qui vient d’être faite me renvoie à l’idée d’éducation populaire, à laquelle, avec l’équipe du Théâtre du Fil, je me suis raccroché depuis la fin des années 1970. Nous ne sommes pas nés de rien, nous nous revendiquons des Jean Dasté, Jean Vilar et autres lointains Copeau et aussi de tout le réseau des animateurs-créateurs d’éducation populaire. C’est un travail de militants, d’artistes de l’ombre qui ont envie de faire partager cette pratique à ceux qui en ont le plus besoin. C’est une nécessité de vie. Il y a les difficultés financières, mais le combat doit continuer. Il est plus que jamais nécessaire de se battre contre les « Walt Disnyaiseries », contre le marché qui mène vers le plus facile, vers ce qui tape un peu en dessous de la ceinture, comme TF1.

Le niveau du budget de la culture n’est donc pas seul en cause, il y a aussi les choix qui orientent les financements…

BERNARD BLOCH. On critique souvent le soutien aux artistes. Qui décide d’aider qui ? C’est toute la question de l’évaluation. Par définition, le nouveau ne peut être évalué avec les critères du passé. Il ne s’agit donc pas de remettre en question – ce qui est en train d’être fait – le soutien à la création artistique forcément difficile d’accès, dans un premier temps. Mais on ne peut soutenir les créations contemporaines, les oeuvres de l’esprit, qu’en posant en même temps la question de leur accessibilité ; l’un doit se penser avec l’autre, dans une relation dialectique. On ne peut penser un ministère de la Culture ou de la Création artistique qu’en rapport avec le ministère de l’Éducation nationale ou, selon la formule qui était plus juste, de l’Instruction publique – car le rôle de l’État, des collectivités territoriales, est de permettre la transmission de la connaissance, plutôt que de prendre en charge l’éducation. Selon moi, la loi du marché et la marchandisation ne sont pas seules responsables de la régression du soutien à la création artistique. Le capitalisme financier n’a aucun intérêt aujourd’hui à ce que « le peuple » soit aussi instruit et aussi apte que possible à inventer un monde plus juste. Car c’est à cela que sert l’art, à être en avance sur la transformation du monde.

VALÉRIE DE SAINT-DO. Bernard a prononcé un mot extrêmement important : évaluation. Cassandre/Horschamp est aussi signataire et partie prenante de l’Appel des appels, qui remet en question l’utilitarisme dans lequel baignent toutes les professions qui relèvent de l’humain, et qui sont aujourd’hui soumises à des critères d’évaluation chiffrés. Appliqués à l’ensemble des politiques publiques, ces critères répondent aux mêmes logiques que ceux utilisés à l’échelle des pays par les agences de notation, dont on connaît désormais l’ineptie…

BERNARD BLOCH. Beckett, comme Imre Kertész sur lequel je travaille en ce moment, sont pour moi, deux des plus grands auteurs de la deuxième moitié du XXe siècle et du début du XXIe. Leur écriture cherche à refonder une nouvelle mythologie, un nouveau système de valeurs à partir de ce qui s’est réellement passé au XXe siècle : l’Holocauste et ses divers avatars qui, de leur point de vue, ont marqué la fin de la civilisation occidentale. Or, souvenons-nous de Beckett. En attendant Godot est une des pièces les plus jouées au monde. Mais quand elle a été créée, dans les années 1950, il y a eu une représentation à Strasbourg, à la Comédie de l’Est. Dans la salle il y avait 100 personnes et à la fin du spectacle 30 ! Si, au moment où un Beckett écrivait, où un Kertész essayait sans succès de publier ses romans, on s’était contenté d’évaluer leur potentiel d’Audimat, ç’aurait été zéro. Et leurs oeuvres seraient aujourd’hui perdues.

JACQUES MIQUEL. Ce qui vient d’être dit est tellement évident… Notre idée du théâtre de rue, après 1968, nous a fait sortir des grands palais de la culture. Nous avons trimbalé Auguste et Peter, d’André Benedetto – une sorte de En attendant Godot – ou nos masques de la commedia dell’arte à la recherche de cette rencontre un peu inopinée qu’on ne trouvait pas dans le théâtre In, et nous avions un rapport très intense avec le public. Maintenant, il faut faire partout événement parce que les politiques en ont besoin pour rebondir. Je connais une équipe qui a volé en éclats parce que l’événement ne correspondait pas aux attentes du maire. Mais l’événement artistique dérange – c’est le minimum qu’il puisse faire, au moins un peu. Pour contourner le problème, les artistes font de la paillette, du grandiose, construisent des monuments qu’ils promènent. Dans ces choses énormes qui écrasent le public, l’initiative artistique se dilue…

VALÉRIE DE SAINT-DO.Ils peuvent aussi faire de la fausse provocation…

JACQUES MIQUEL. Tout cela pour dire que l’idée d’évaluation est méprisable. On se goure toujours quand on évalue.

Vous avez abordé la question d’un service public culturel. Quelles formes pourrait-il prendre ?

VALÉRIE DE SAINT-DO. Je voudrais évoquer deux exemples dans l’actualité. Le premier, c’est Liberté, le dernier film de Tony Gatlif. Il parle de la communauté tsigane qui a, elle aussi, subi la déportation, l’extermination, qui a enduré une stigmatisation d’à peu près 1 000 ans, une volonté assimilationniste, l’interdiction parfois de circuler. Elle survit à travers la transmission de sa musique et de sa culture. L’autre est celui de l’Irlande, propulsée, dans les années 1990, laboratoire de l’ultralibéralisme. Il y a quelques jours, à Dublin, un responsable culturel interrogeait : pourquoi nous connaît-on, nous apprécie-t-on ? Et il répondait : certainement pas pour notre climat ou nos banquiers, mais pour notre musique, notre littérature. Dans les deux cas, et particulièrement chez les Tsiganes, la transmission d’une culture populaire sublime n’a pas emprunté des chemins académiques. Cela doit interroger sur les modes de démocratisation qui peuvent être empruntés par l’art. La circulation du symbolique de la création, le partage du sensible dont parle Jacques Rancière n’obéissent pas au même système de transmission que le savoir.

BERNARD BLOCH. Un service public culturel, ce serait une attention et un souci permanents à la démocratisation culturelle. Partage, voilà un mot essentiel. Quand je vais au LEP Jean-Moulin du Blanc-Mesnil, si, en tant qu’artiste, je n’en retire pas quelque chose, si je me pose en sujet porteur de savoirs, je n’arrive pas au minimum d’écoute nécessaire pour produire quoi que ce soit. La transmission ne peut se penser qu’en termes d’échange. Pour cela, il faut du temps, beaucoup de temps, et ce temps on ne peut l’avoir que grâce à l’intervention publique. Or, actuellement, l’action publique est soumise à un temps court, celui de l’électoralisme et des sondages, celui de la communication, ce qui explique la multiplication d’événements ultra-médiatisés qui doivent marcher tout de suite. Le travail de fond, toujours recommencé, qui peut permettre le partage ne peut être géré par de l’argent privé ou par de l’argent public à la rentabilité immédiate. Cela ne veut pas dire qu’il faille donner de l’argent sans se préoccuper de son utilisation, cela veut dire que les critères d’évaluation ne peuvent se penser que sur le long terme.

Vous avez évoqué le TNP de Jean Vilar, il y a eu aussi la grande époque des MJC… Est-ce qu’on peut imaginer de nouvelles structures correspondant aux besoins d’aujourd’hui ?

BERNARD BLOCH. C’est exactement notre tâche. Il ne s’agit pas de reproduire ce qui a été inventé il y a cinquante ans ; il s’agit, avec les mêmes objectifs, de réinventer. Il faut pour cela une implication des pouvoirs publics aussi bien au niveau territorial que national. Les élections régionales peuvent permettre de poser les questions. Le niveau régional est un bon point de départ pour repenser une politique publique de la création et de la culture. Il faudra du temps et de la modestie pour trouver les réponses et reconstruire, mais un exemple de transmission culturelle comme celui des Tsiganes peut être extrêmement porteur.

JACQUES MIQUEL. Tony Gatlif a eu une jeunesse d’errance qui ne l’a pas empêché d’être le cinéaste que l’on connaît. On ne prend pas suffisamment en compte la formation de la rue, de la vie qui pousse à cette nécessité de s’exprimer dans une dimension artistique. Nous sommes gouvernés par le système des grandes écoles. Il faut encourager ce qui se fait dans les marges, laisser se développer ce qui est de l’ordre de l’inattendu mais peut devenir précieux. Bien sûr que nous avons besoin de nouvelles structures intermédiaires. Mais nous avons vu venir et nous avons dénoncé tous ceux qui, dans leur centre socioculturel, sont rentrés dans le jeu de ces fameuses évaluations et ont copié la programmation nationale. Sans s’en rendre compte, malgré tout le travail militant, ils ont été lâchés par leur public populaire.

VALÉRIE DE SAINT-DO. Il faut repolitiser la question de l’art et de la culture, la mettre en débat. Ce qui n’a rien d’une démarche populiste qui attendrait du consommateur qu’il dise ce qu’il veut. C’est un processus à long terme de dialogue, de circulation de la pensée dans le milieu politique, professionnel, associatif, pour que le plus grand nombre s’en empare.

BERNARD BLOCH. Que faire ? La pratique artistique, l’art, la création permettent à chacun de se reconstruire un destin. Et la dignité de chaque individu se fonde sur le fait de ne pas subir son destin, de faire des choix. Il faut repenser la création et sa transmission de personne à personne, ne pas raisonner en termes de masse mais d’individus, aussi bien du point de vue de l’artiste qui est par définition un individu traversé par les questions politiques et géopolitiques, que du point de vue de celui qui écoute une oeuvre, regarde un tableau, à qui il faut s’adresser en tant qu’un, faisant partie d’un ensemble et ayant telle culture, telle origine. C’est peut-être à partir de là qu’il faut repenser les choses. Lorsque, au Blanc-Mesnil, je suis en face d’une classe de BEP comptabilité, je suis devant des individus complètement différents les uns des autres. Tous sont français et le revendiquent, mais tous se disent aussi algériens, sénégalais, etc., alors que pour la plupart, ils n’ont jamais mis les pieds dans ces pays ou seulement pour des vacances.

JACQUES MIQUEL. Un au milieu de tous. Retrouver l’unicité. Nous sommes une troupe de théâtre avec des gens venus d’ailleurs qui n’ont pas forcément le papier qui convient et d’autres qui sont d’anciens fils de migrants aujourd’hui complètement français. Penser en termes de masse ne fonctionne pas, il doit y avoir échange.

Malgré les difficultés, on a vu se développer des troupes, des artistes qui essaient de retrouver et d’inventer de nouvelles formes de contact, d’échange. Mais n’y a-t-il pas un fossé entre ceux-là, qui travaillent avec très peu de moyens, et les grosses structures ?

VALÉRIE DE SAINT-DO. Dans la pensée d’une politique culturelle publique il y a toujours eu, sous-jacente, la notion de résistance. Il va falloir se poser la question d’une attitude défensive par rapport à la puissance des industries culturelles. Bernard Stiegler travaille beaucoup sur les ressorts de l’industrie culturelle dominante. Les jeunes générations qui y sont immergées sauront peut-être les subvertir, les démonter. L’autre piste intéressante est l’invention, qui n’est pas neuve, de dispositifs qui accueillent, aident à franchir le seuil d’un lieu de culture. Cela prend la forme d’un espace, d’un travail dans le temps. Un exemple récent m’a frappée, c’est celui de la jeune troupe du Théâtre permanent d’Aubervilliers. Ils ont lancé le pari impossible de jouer, du 1er janvier au 31 décembre, vingt et un jours par mois, de proposer des ateliers de transmission le matin, de répéter l’après-midi. Et ils ont tenu leur pari en montant six pièces en un an. Ils ont provoqué quelque chose et montré qu’on peut faire du théâtre, partager de l’art avec très peu de technique et d’accessoires. Que l’énergie du jeu peut se trouver dans une certaine économie, mais qu’elle ne peut, en revanche, faire l’économie du temps. Ce qui est à la fois passionnant et un peu inquiétant dans cette formidable aventure, c’est qu’elle serait impossible dans l’institution théâtrale, dans un centre dramatique national. Cela interroge les dispositifs, les institutions, la politique culturelle.

BERNARD BLOCH. Comment utiliser et remplir, 365 jours par an, tous ces lieux : théâtres, salles de concert musées ? Ce qui s’est fait à Aubervilliers est passionnant. C’est une piste pour réinventer un service public de l’art et de la culture, trouver une efficacité – on pourrait même dire une rentabilité à terme – bien plus grande que dans les structures rigides, qui, souvent, interdisent de prendre le temps. Ce temps qui est sans doute la seule richesse de ceux qui n’ont rien.

TABLE RONDE RÉALISÉE PAR JACQUELINE SELLEM


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