Afghanistan : un enfer pour les femmes

lundi 2 janvier 2017.
 

Elles sont jeunes, mariées de force. Certaines ont été défigurées, d’autres violées, quand 
ce n’est pas 
les deux à la fois. 
Elles témoignent 
pour l’Humanité 
du sort atroce 
des femmes 
en Afghanistan, 
pays où 57% d’entre elles sont mariées 
de force avant l’âge de seize ans.

Afghanistan 1978 1992 Quand la gauche était au pouvoir

A priori, dans ce quartier de Kaboul que l’on nous a demandé de ne pas nommer, rien ne distingue cette bâtisse de quelques étages des maisons alentour. Il y a bien une petite guérite à l’entrée mais, après tout, ce pourrait être un endroit où vit une personnalité afghane. Les récents attentats dans la capitale ont montré que la sécurité était toute relative. Même pour y accéder, il nous a fallu montrer patte blanche. Venir une première fois, se présenter, expliquer notre demande puis revenir le lendemain. La porte s’ouvre. L’homme jette un regard circulaire sur l’extérieur. Un garde nous fouille. Huma Safi nous attend à l’étage.

Nous sommes dans l’un des rares centres créés pour accueillir les Afghanes en difficulté. Responsable de Women for Afghan Women, Huma Safi explique que l’endroit a été ouvert en 2007. « Au départ, il s’agissait d’un simple bureau ouvert à Kaboul surtout pour tenter des médiations entre les familles et, si besoin, leur fournir un avocat. Mais tout de suite nous nous sommes rendu compte qu’il fallait un foyer pour ces femmes qui, pour une raison ou pour une autre, avait dû fuir leur domicile ou leur famille. » Le besoin est si fort que les responsables de l’association ouvrent, en 2008, une antenne au nord du pays, à Mazar e-Sharif. Et en 2009, l’association s’installe à Kapisa. Cette année, ils espèrent bien faire de même à Kundunz et à Jalalabad. « Nous nous occupons de plus de 1 200 cas, souligne Huma Safi. La plupart du temps, il s’agit de mariages forcés, de mariage d’enfants, c’est-à-dire de jeunes filles qui n’ont pas seize ans, de violences diverses, de divorces et de viols. »

La jeune femme, qui – on ne le réalise pas suffisamment – risque sa vie pour s’occuper de ces femmes en difficulté, estime qu’« en Afghanistan la violence contre les femmes est élevée. Les écoles pour filles sont régulièrement brûlées par les talibans. Lorsque Najibullah (communiste – NDLR) était au pouvoir, les moudjahidin faisaient la même chose. On ne peut pas dire que la situation est bonne, même s’il y a eu quelques changements. Même la Commission pour les droits de l’homme estime que les témoignages que nous rapportons sont infimes par rapport à la réalité ». Consciente des difficultés, elle dit  : « Ce qu’on fait permet d’obtenir quelques changements. Mais les problèmes sont grands et les changements petits. » De la même manière, s’agissant de la communauté internationale, Huma Safi regrette qu’il y ait « beaucoup de rapports mais peu d’actions. Or, ici, les gens sont illettrés. Les femmes ne connaissent pas leurs droits ».

Dans une pièce avoisinante, une jeune femme nous attend. Elle ne montrera pas son visage. On nous demande également de ne pas inscrire son nom. La peur des représailles est réelle. L’histoire monstrueuse, affreuse, inhumaine. Nous sommes dans la province d’Uruzgan. La jeune fille n’a que seize ans. Appelons-la Shakiba. Sa famille était en conflit avec une autre. Un meurtre avait eu lieu. Pour éviter une vengeance, la famille de Shakiba décide de la donner ainsi que sa sœur de dix ans. C’est ce que l’on appelle le « baad ». Shakiba, la mort dans l’âme, quitte alors son foyer pour s’installer dans l’autre famille. On la prévient ainsi qu’elle sera mariée avec l’un des garçons qui, pour le moment, se trouve au Pakistan, à Karachi. Les semaines qui suivent, Shakiba va vivre un véritable calvaire. Rien à côté de ce qui va lui arriver par la suite. Huma Safi raconte  : « Elle était battue tous les jours par les autres membres de cette famille. Alors, quand deux voisines lui ont proposé de l’aider à s’enfuir, elle a cru son drame terminé. » En fait, ces deux femmes ont voulu la vendre à Kandahar, la grande ville du sud de l’Afghanistan pour 200 000 afghanis (environ 4 000 dollars). Arrêtées par la police, les trois femmes se retrouvent en prison. Shakiba pour s’être enfuie de la maison  ! Une fois relâchée, elle est contrainte de retourner dans la famille où elle doit se marier. Pour la première fois, elle y rencontre celui qui va être son mari et qui vient de rentrer du Pakistan. Furieux et sans doute pressé de montrer son pouvoir d’homme, il emmène Shakiba dans la montagne. Il a fait venir les talibans. Ils ont coupé le nez et les deux oreilles de la jeune femme. Âgée aujourd’hui de dix-neuf ans, elle s’est enfuie. Elle a trouvé refuge à Kaboul. L’association tente de l’aider, notamment à bénéficier d’une chirurgie plastique.

L’histoire de Raihana n’est guère plus réjouissante. Elle vient du district de Ghorband, dans la province de Parwan. Elle aussi a trouvé dans ce centre un havre de paix. « Quand j’avais treize ans, on m’a mariée avec un cousin qui avait onze ans, ici à Kaboul. C’était un baad, un arrangement. Je me suis donc retrouvée dans la famille de mon “mari”. Là-bas, tout le monde me battait. Un an après, on m’a forcée à mendier dans la rue. Puis nous avons quitté Kaboul pour Ghorband. Il y a trois mois, au milieu de la nuit, je suis allée à la station de bus et je suis allée à la Commission indépendante pour les droits de la personne en Afghanistan (AIHRC) parce que j’avais entendu des gens dire que c’était un organisme qui pouvait aider les femmes. Maintenant, je veux divorcer. » Huma Safi précise  : « Selon la loi afghane, ce mariage n’est pas légal. »

Gulghatai, elle, arrive de Jalalabad avec sa fille aujourd’hui âgée de huit ans. Gulghatai a aussi été mariée de force avec un homme qui avait déjà une épouse. Elle tombe enceinte et accouche. « Je ne voulais plus avoir de relations avec lui, il me maltraitait, avoue-t-elle. Comme je me refusais à lui, il m’a jeté de l’eau bouillante sur le corps. La deuxième fois, il m’a donné des coups de couteau dans les reins. » L’homme décide alors de prendre une troisième épouse. « Moi, il ne me donnait plus rien, même pas à manger. Ni à moi ni à ma fille », confie Gulghatai. Combative, elle obtient le divorce au bout de six ans. Elle n’était pourtant pas au bout de ses peines. Confiante, elle se rend chez sa sœur, à Kaboul, en attendant d’obtenir « un appartement que le ministère m’avait promis. Il fallait juste que j’attende un peu. C’est ce qu’on m’avait dit ». Elle se met à pleurer. Huma Safi demande à la petite de sortir. « Chez ma sœur, son mari et son fils nous ont violées, moi et ma fille qui n’avait que six ans. » Gulghatai ne veut pas se laisser faire. Elle se rend au ministère de la Femme. On lui conseille de déposer plainte auprès de la police. Les policiers ne la croient pas et demandent un examen médical. Il est alors bien établi que la gamine a perdu sa virginité. Les deux hommes sont maintenant en prison. Gulghatai, qui a du mal à vivre seule avec sa fille dans une société aussi patriarcale et machiste, accède à la proposition de sa deuxième sœur  : prendre un nouveau mari. Celui-ci va tenter de la vendre. L’intervention des personnels de l’AIHRC mettra l’homme en échec. « J’ai vingt-six ans, j’en parais quarante, éclate Gulghatai. Je ne veux pas que ma fille connaisse ce que j’ai enduré. »

Dans un témoignage recueilli par Human Rights Watch, la militante féministe afghane Wazhma Frogh soulignait  : « Huit ans après la chute des talibans et la mise en place du gouvernement Karzai, la situation des Afghanes reste une des pires au monde. Les factions politiques qui dominent l’Afghanistan restent idéologiquement hostiles à de nombreux droits que beaucoup de femmes ont commencé à apprécier depuis la chute des talibans, comme la liberté de mouvements, celle de travailler et le droit à l’éducation. » La commission afghane indépendante des Droits de la personne estime que de 60 % à 80 % de tous les mariages sont des mariages forcés en Afghanistan et qu’environ 57 % des jeunes filles sont mariées avant l’âge de seize ans.

En mars 2006, la commission de la Condition de la femme des Nations unies soulignait que « les rapts, la séquestration, les meurtres dits d’honneur, l’échange de filles et de femmes pour régler une dette ou une querelle restaient une partie importante de la vie des femmes et des filles en Afghanistan et figuraient au nombre des multiples obstacles à leur habilitation et à la parité. L’insuffisance de l’appui et de l’aide aux femmes victimes de violence a été liée à la fréquence des suicides par le feu (…) en 2005. Souvent, on décourage ou on interdit la poursuite par les femmes d’activités hors du foyer. On a également signalé (…) des cas de prostitution forcée et de traite d’étrangères, d’Afghanes et d’enfants afghans ».

Pierre Barbancey, L’Humanité


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