7 et 8 août 1945 En confrontant les archives japonaises, américaines et russes, l’historien américain Tsuyoshi Hasegawa démontre que « rien ne justifiait le recours à l’arme nucléaire »

vendredi 17 août 2018.
 

Le Nouvel Observateur. – Trois personnes, écrivez-vous dans votre livre, auraient pu sauver Hiroshima et Nagasaki…

Tsuyoshi Hasegawa.– Oui, trois : le président des Etats-Unis, bien sûr, Harry Truman, mais aussi Staline et l’empereur du Japon, Hirohito.

N. O. – Aucun ne l’a fait. Pourquoi ?

T. Hasegawa.– Parce qu’en août 1945 une seule chose comptait pour ces trois hommes : qui allait contrôler le Japon et l’Asie après la guerre ? Le reste n’avait aucune importance.

N. O. – Pourtant ce n’est pas ce qu’ils ont dit après le conflit.

T. Hasegawa.– Evidemment, la vérité était inavouable. Alors ils ont réécrit l’Histoire – Truman et Hirohito surtout.

N. O. – Commençons par Truman. Il a toujours affirmé n’avoir utilisé la bombe atomique qu’en dernier recours, pour épargner la vie d’un demi-million de soldats américains. Vrai ou faux ?

T. Hasegawa. – Faux. Dans ses Mémoires, Truman affirme en effet que, pour mettre un terme à la guerre du Pacifique, il était face à une alternative terrible : soit envahir le Japon, ce qui, selon lui, aurait coûté la vie à 500000 GI, soit larguer plusieurs bombes atomiques sur l’île. La mort dans l’âme, il aurait choisi la seconde solution afin de sauver des boys. Or tout cela n’est que pure invention, un mythe soigneusement entretenu après la guerre.

N. O. – Une invention ?

T. Hasegawa.– Oui. D’abord, concernant le nombre de morts en cas d’invasion du Japon, les militaires américains avaient soumis à Truman des estimations quinze fois plus faibles – 31000 exactement. Ensuite ce problème de choix n’existait pas en 1945. Il a été imaginé par Truman après coup. A l’été 1945, il était persuadé qu’il fallait faire les deux : bombarder puis envahir. D’ailleurs figurez-vous qu’il n’a jamais organisé de réunion pour peser le pour et le contre de l’arme atomique.

N. O. – A-t-il choisi lui-même la première cible ?

T. Hasegawa. – Oui. Voici comment s’est joué le sort d’Hiroshima. Fin avril 1945, son ministre de la Guerre, Henry Stimson, est venu lui demander de trancher le conflit qui l’opposait au général Groves, le patron du programme nucléaire. Ce dernier voulait absolument larguer la première bombe atomique sur Kyoto, l’ancienne capitale du Japon, où vivait un million d’habitants. Il pensait que le choc dans la population japonaise serait tel que l’empereur n’aurait pas d’autre choix que de capituler. Stimson n’était pas d’accord sur ce choix. Pas pour des raisons morales, mais politiques. Il a dit à Truman que raser Kyoto, centre intellectuel et religieux du pays, serait mauvais pour l’image de marque de l’Amérique, que l’opinion publique mondiale pourrait considérer cette destruction comme un acte aussi « barbare » que les atrocités perpétrées par les nazis. Il préférait Hiroshima, ville de moindre importance et inconnue à l’Ouest. Truman a ri, puis il a déclaré que Stimson avait raison. Mais il ne lui est pas venu à l’idée que détruire Hiroshima, ville de trois cent mille habitants, pouvait aussi être jugé comme un acte « barbare »…

N. O. – Et pourquoi Nagasaki ?

T. Hasegawa. – Truman pensait, comme ses généraux, qu’il fallait larguer au moins deux bombes atomiques sur le Japon. La première fois pour montrer la puissance de l’arme nucléaire, la seconde pour prouver que l’US Air Force en possédait plusieurs. Nagasaki était bien sur la liste des cibles potentielles, mais en troisième position. Le numéro deux, c’était Kokura. Mais le jour où la seconde bombe a été prête, la météo était mauvaise au-dessus de Kokura. Alors le pilote s’est rabattu sur Nagasaki. Il l’a survolée une fois et a d’abord cru que là non plus il n’arriverait pas à viser juste à cause de la mauvaise visibilité. Mais au moment où l’avion américain a survolé le stade de Nagasaki, le vent a chassé les nuages et le pilote a pu larguer son terrible chargement…

N. O. – Est-ce vrai que Truman a fait préserver Hiroshima et Nagasaki de tout bombardement conventionnel à partir de mai 1945 afin de pouvoir démontrer le pouvoir de destruction de l’arme nucléaire ?

T. Hasegawa. – Oui, les cibles désignées ont été épargnées. Les bombardements conventionnels étaient si destructeurs que les Américains redoutaient qu’il ne reste plus rien à détruire…

N. O. – Pourquoi Truman était-il si pressé de lancer la bombe A ?

T. Hasegawa. – C’est en effet la grande question. A l’été 1945, l’Amérique avait gagné la bataille d’Okinawa. De moins en moins de GI mouraient sur le champ de bataille et le Japon était encerclé par la marine américaine, qui tenait l’île sous un embargo total. Rien donc ne pressait. D’autant que Staline avait promis de déclarer la guerre au Japon trois mois après la défaite de l’Allemagne, à partir du 15 août exactement. Et chacun s’attendait à ce que cette attaque soviétique provoque une véritable panique chez les dirigeants japonais, qui redoutaient par-dessus tout une invasion de l’île par les communistes .

N. O. – Pourtant Truman n’a pas attendu le 15 août. Au contraire, la bombe a été larguée dès le 6…

T. Hasegawa.

– Justement pour prendre de vitesse les Soviétiques. Quand, à la conférence de Potsdam en juillet 1945, Staline a promis de déclarer la guerre au Japon mi-août, Truman a fait mine de s’en réjouir. Mais en réalité il redoutait que l’Armée rouge ne s’empare d’une partie de l’île et que Staline n’en profite pour demander une zone d’occupation au Japon, comme en Allemagne. Pour éviter cela, le président américain devait donc faire plier le pouvoir japonais le plus vite possible. Voilà pourquoi Hiroshima a été rasée si tôt, dès le 6, et Nagasaki, trois jours plus tard.

N. O. – Truman a toujours affirmé avoir pris la décision d’utiliser la bombe atomique seulement après que le Japon eut rejeté son ultimatum du 26 juillet 1945.

T. Hasegawa. – Et là encore il a menti puisque l’ordre de larguer la bombe « dès qu’elle sera disponible » date du 25 juillet, c’est-à-dire de la veille… Autrement dit, il semble bien que cet ultimatum n’ait été lancé que pour justifier a posteriori le recours à l’arme nucléaire .

N. O. – Parmi les raisons du mensonge de Truman, on avance souvent le sentiment de culpabilité. Est-ce justifié ?

T. Hasegawa.– Oui, il a été hanté jusqu’à la fin de sa vie par Hiroshima. Quand il a appris le largage de la première bombe atomique de l’Histoire, il a littéralement sauté de joie. Il exultait. Et puis sont arrivés les premiers rapports sur la destruction totale de la ville, les cent mille morts instantanées, les milliers d’enfants massacrés… et Truman a pris la mesure de l’horreur qu’il avait déclenchée. Il n’a pas pu supporter la réalité. Alors il s’est inventé de nobles raisons et a commencé à y croire. Et toute l’Amérique avec lui.

N. O. – Venons-en à Staline. Vous écrivez que s’il n’avait pas tout fait pour prolonger la guerre entre les Américains et les Japonais, Hiroshima et Nagasaki auraient peut-être été épargnées. Expliquez-vous.

T. Hasegawa. – Staline avait de grandes visées en Asie. Truman lui avait fait des promesses territoriales. Mais le maître du Kremlin voulait plus. Il entendait mettre la main sur Hokkaido, la deuxième île du Japon. Pour cela, il lui fallait le temps d’acheminer vers le Pacifique les troupes qui s’étaient battues en Europe. Alors pendant la durée de ce transfert, il a fait capoter toutes les initiatives diplomatiques japonaises visant à faire la paix avec l’Amérique.

N. O. – Comment a-t-il procédé ?

T. Hasegawa.– C’est très simple. Les Japonais ne voulaient pas traiter directement avec Washington, ils pensaient pouvoir obtenir plus en passant par un intermédiaire. Lequel ? Vous avez deviné : Staline, avec qui ils avaient signé un pacte de non-agression ! Les premiers contacts secrets soviéto-nippons ont eu lieu fin juin 1945, à l’initiative de Tokyo. Et tout de suite les diplomates russes ont reçu la consigne de faire traîner les discussions le plus longtemps possible. Ils ont inventé toutes sortes d’excuses, la lenteur du courrier diplomatique, le mauvais adressage des lettres… Et ça a marché pendant plus d’un mois ! Jusqu’à la dernière minute, les Japonais n’ont pas compris que les Soviétiques les menaient en bateau, qu’ils n’avaient aucune intention de faire passer des messages aux Américains et qu’en dépit de leurs protestations d’amitié ils se préparaient à les attaquer. La naïveté du gouvernement nippon a été sidérante ! Et Staline en a joué à merveille .

N. O. – Mais le bombardement d’Hiroshima l’a totalement pris de court, n’est-ce pas ?

T. Hasegawa.– Oui, la nouvelle a stupéfié Staline. Grâce à ses espions, il connaissait l’existence du programme atomique américain et, lors de la conférence de Potsdam, Truman l’avait vaguement mis au courant du premier essai dans le désert du Nouveau-Mexique, le 16 juillet. Mais le chef communiste ne s’attendait pas du tout à ce que Truman emploie l’arme nucléaire aussi vite, de surcroît sans le prévenir. Il a vécu cela aussi mal que l’invasion allemande de 1941. Il est entré dans une profonde déprime. Le 6 août, il a annulé tous ses rendez-vous et a disparu la journée entière. Il était convaincu que le Japon allait déposer les armes sur-le-champ et que, donc, il n’aurait pas le temps d’arracher les concessions territoriales en Asie qu’il convoitait tant.

N. O. – Mais Tokyo n’a pas réagi comme prévu.

T. Hasegawa.– Non, vraiment pas. Au lieu de capituler, l’empereur a demandé à son ambassadeur à Moscou de retourner au Kremlin afin de solliciter une nouvelle fois l’aide des autorités soviétiques ! La guerre allait donc continuer. Du coup, Staline est sorti instantanément de son hébétude. Il a ordonné à son armée d’attaquer immédiatement l’armée japonaise qui occupait la Chine et de foncer vers le Pacifique. Et finalement il a obtenu tout ce qu’il voulait en Asie – à part Hokkaido.

N. O. – Reste à évoquer l’attitude de l’empereur du Japon. Le bombardement d’Hiroshima ne l’a donc pas ébranlé ?

T. Hasegawa.– En tout cas pas au point de capituler sans conditions. Le 6 août au soir, il a réuni son gouvernement et a dit qu’il fallait accélérer les démarches diplomatiques à Moscou, qu’il était prêt à se rendre mais pas à n’importe quel prix. Il entendait conserver le maximum de pouvoir et éviter une occupation américaine.

N. O. – Et après Nagasaki ?

T. Hasegawa. – Il n’a pas changé de position d’un iota ! La destruction de Nagasaki, le 9 août, n’a servi strictement à rien. C’est terrible à dire mais c’est ainsi. On dispose aujourd’hui de toutes les minutes du conseil des ministres japonais durant l’été 1945. Or entre le 9 et le 15 août, jour de la capitulation, on n’y trouve aucune mention du second bombardement atomique. Ce qui préoccupait le pouvoir impérial, c’était l’avancée des troupes soviétiques, et rien d’autre !

N. O. – C’est donc à cause des Russes et non des bombes atomiques que le Japon a finalement capitulé.

T. Hasegawa.– Sans aucun doute. Les militaires japonais étaient prêts à sacrifier dix, cent Hiroshima si cela leur avait permis de garder le pouvoir !

N. O. – Pourtant, selon l’histoire officielle, l’empereur a pris la « décision sacrée » de capituler afin de sauver le peuple japonais de la destruction.

T. Hasegawa. – Et c’est aussi faux que la légende des 500000 boys épargnés par Truman. Après Hiroshima et Nagasaki, Hirohito espérait encore pouvoir négocier une paix favorable avec Washington. Comment ? En gagnant ce qu’il appelait la « bataille décisive ». Son idée était que, bombardement ou pas, les Américains devraient un jour ou l’autre tenter d’envahir le Japon et que, sur son sol, l’armée nippone leur ferait subir des pertes si considérables que la Maison-Blanche accepterait des conditions d’armistice avantageuses. Et peu importe si cette résistance à l’invasion américaine passait par le massacre de millions de civils, enrôlés comme boucliers humains et comme kamikazes ! L’important pour Hirohito, c’était de préserver son statut d’empereur coûte que coûte. Aussi, quand les Russes ont déclaré la guerre, il a changé radicalement de stratégie et a décidé de se rendre sans conditions aux Américains. C’était un pari. Il pensait que Truman le traiterait avec plus d’égards que Staline, qui avait juré d’en finir avec la monarchie. Et de ce point de vue il a fait le bon choix puisque Truman l’a laissé sur son trône …

N. O. – Pensez-vous vraiment que Hirohito aurait pu éviter la destruction d’Hiroshima et de Nagasaki ?

T. Hasegawa– Oui, bien sûr. Son ministre des Affaires étrangères plaidait pour qu’il accepte l’ultimatum de Truman et capitule sans conditions dès fin juillet. Si l’empereur l’avait écouté, l’histoire du monde aurait été totalement différente. Les Russes n’auraient pas eu le temps de s’emparer de plusieurs places fortes en Asie, et les Américains, de larguer leurs bombes atomiques. Mais pour le grand malheur de son peuple, Hirohito n’a pas choisi cette voie.

N. O. – Pourquoi selon vous ?

T. Hasegawa.–

Parce qu’en dépit de la légende Hirohito était beaucoup plus proche des militaires les plus fanatiques que du parti de la paix. Les archives ouvertes récemment le prouvent. Ses généraux le tenaient au courant de toutes leurs opérations et il les appuyait. Il n’était pas du tout ce monarque évanescent et sans pouvoir que l’histoire officielle japonaise a présenté après la guerre.

N. O. – Aujourd’hui, soixante ans plus tard, le Japon réclame un siège au Conseil de Sécurité des Nations unies. Selon vous, cette requête est-elle acceptable ?

T. Hasegawa. – Non. A cause d’Hiroshima, les Japonais se considèrent toujours exclusivement comme des victimes de la Seconde Guerre mondiale. Ils refusent d’admettre leur passé d’agresseurs et de bourreaux. Tant qu’ils demeureront amnésiques, ils n’auront pas leur place à la table des Grands.

N. O. – Les Américains, quant à eux, refusent d’admettre que l’utilisation de la bombe atomique était un crime de guerre. Ont-ils raison ?

T. Hasegawa. – C’est un débat qui dure depuis soixante ans. Juste après Hiroshima, le gouvernement japonais a écrit une lettre de protestations à Washington. Il y affirmait que l’utilisation de l’arme nucléaire était une violation des conventions de La Haye sur les lois et les coutumes de la guerre puisque ce traité interdisait le recours à des « armes cruelles ». Evidemment, les Japonais étaient les plus mal placés pour donner des leçons de morale, eux qui avaient commis les pires atrocités en Chine et ailleurs. Mais sur le fond, leur argument n’est-il pas recevable ? D’autant que si, comme tout semble l’indiquer aujourd’hui, ce ne sont pas les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki qui ont mis fin à la guerre du Pacifique mais bien l’entrée en guerre de l’Union soviétique, plus rien ne justifie le recours à l’arme nucléaire en ce tragique mois d’août 1945 – non, plus rien.

Tsuyoshi Hasegawa, directeur du Centre d’Etude de la Guerre froide à l’université de Santa Barbara en Californie, vient de publier « Racing the Enemy » (Harvard University Press).


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