23 février 1981 à Madrid, chronique d’un coup d’État annoncé

samedi 24 février 2018.
 

En une remarquable reconstitution, Javier Cercas retrace les jours et les mois qui précédèrent la tentative de coup d’État de Tejero. Anatomie d’un instant, de Javier Cercas. (À saluer l’excellente) traduction d’Élisabeth Beyer et Alexandre Grujicic. Éditions Actes Sud. 480 pages, 24,80 euros.

Incontestablement, Javier Cercas est un grand prosateur de son temps. Après les Soldats de Salamine en 2002, Anatomie d’un instant confirme son immense talent de narrateur, cette capacité à embrasser le monde et son époque à l’égal des plus grands écrivains du XIXe siècle. En se penchant sur un épisode tragique de l’histoire contemporaine de l’Espagne, non seulement il donne des clés pour comprendre une chronologie mouvementée d’un pays tout fraîchement débarrassé d’un des plus grands dictateurs du siècle passé, mais ses enjeux.

Tout commence en mars 2008. Cercas tente de mettre un point final à un livre sur le coup d’État du 23 février 1981. Mais il doute. De la pertinence de son projet. Il est écrivain, auteur de fiction. En aucun cas historien. Un quart de siècle a passé et les protagonistes de cet événement commencent « à perdre leur statut de personnages historiques et à faire partie du champ de la fiction ». Il dispose de tous les éléments, des kilomètres de recherches effectuées dans les archives, des entretiens avec bon nombre d’acteurs d’alors. Cercas ne doute plus. Il choisit la fiction. Il rejoint par là les Stendhal, Maupassant, Martin du Gard, Borges aussi.

« Silence  ! Tout le monde à terre  ! »

Cercas a visionné, combien de fois, on ne sait pas, les images captées par la chaîne de télévision d’État qui retransmettait ce jour-là le vote aux Cortès qui mettait un terme à la présidence d’Adolfo Suarez. Tous les députés se lèvent à l’appel de leur nom pour élire Calvo Sotelo amené à lui succéder. À 18 h 23, le déroulement du vote est perturbé par un brouhaha, un mouvement presque inaudible qui provient des coulisses. On aperçoit des gardes civils. Qui s’avancent, reculent. Puis on entend un cri. Puis d’autres. Le lieutenant-
colonel de la garde civile, Antonio Tejero, gravit tranquillement les marches qui conduisent au perchoir, une arme à la main. « Silence  ! Tout le monde à terre  ! » Regards interloqués des députés, des sténos, des huissiers. Tout le monde obéit. À l’exception de trois hommes  : Adolfo Suarez, président démissionnaire du gouvernement  ; le général Gutierrez Mellado, au pedigree franquiste irréprochable  ; Santiago Carrillo, secrétaire du PCE. Suarez et Carrillo ne bougent pas, fumant cigarette sur cigarette. Gutierrez Melallo sort de son banc et est pris violemment à partie par les putschistes. Ce jour-là, Cercas le confesse, comme la plupart, il a attendu, terrorisé à l’idée d’un retour aux commandes du pays de l’armée, du franquisme. Les images sont diffusées dans le monde entier. Elles prêtent à sourire tant tout semble dérisoire. Ce colonel de pacotille avec son tricorne en plastique verni tenant une arme pas bien grande  ; la confusion, une gesticulation filmée comme au ralenti. Ça ressemble à un coup d’État d’opérette.

Empêcher le retour de la République

Mais ce n’en fut pas un. Et pas parce qu’il a échoué. Il fut une vraie tentative par sa signification profonde  : ce refus épidermique, hystérique, de la part de l’armée espagnole et d’une partie du personnel politique d’alors d’accepter la démocratie. Car c’est la démocratie, fragile, négociée dans le secret, qui est au cœur de cette histoire. Des petits arrangements entre une partie des franquistes éclairés, des monarchistes, l’Église espagnole. La transition. Tout faire pour empêcher le retour de la République, renversée en 1939 après le putsch de Franco le 18 juillet 1936. Adolfo Suarez, pur produit de l’appareil franquiste, a pour mission d’instaurer la démocratie. Il y prend goût, semble-t-il. La légalisation du PCE, en avril 1977, dont il est un des acteurs, provoque l’ire et la rancœur de tous les nostalgiques. Dès lors, il est mis au ban par son propre camp, et c’est sa destitution, parfois à coups de sang, qui est programmée. Sa chute aurait pu entraîner celle de la démocratie, affirme l’auteur.

Cercas est fasciné par le destin des trois seuls réfractaires. Courage  ? Inconscience  ? Ou, au contraire, conscience d’entrer dans l’histoire par la grande porte ? Cercas ne lâche pas le morceau. Il construit, déconstruit, échafaude des hypothèses, des thèses, des antithèses qui s’immiscent dans son récit jusqu’à plus soif. On est saisi de vertige, on le suit dans cette fiction politique dont il ouvre, sans cesse, des portes, des tiroirs secrets. Le livre tient du roman historique, politique, du thriller aussi. Avec ses personnages  : les trois suscités précédemment, mais aussi les services secrets, des chefs d’état-major, quelques gens d’église, et le roi dont l’ombre plane sans cesse sur cette affaire. Et ça fait froid dans le dos. Bien sûr, à l’arrivée, Cercas se confesse. Jadis intellectuel de gauche, en se plongeant dans cette histoire, il devient un suariste convaincu. Comme le fut jadis son père. Ainsi se réconcilie-t-il avec la figure paternelle. Tout doit changer pour que rien ne change…

Marie-José Sirach, L’Humanité


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