Libéralisme : Meurtres exquis à l’hôpital

mercredi 16 mai 2018.
 

La logique économique du libéralisme consiste à dégager le maximum de profit privé et réduire au minimum les dépenses publiques. Dans ces conditions : que faire de 80% des hospitalisés et personnes âgées, non rentables pour le capitalisme actionnarial : qu’ils meurent !

Le lecteur va croire que j’exagère. Je lui réponds que non ! Voici l’exemple d’un hôpital britannique, celui de Stafford.

Margaret Thatcher puis Tony Blair ont poussé à une privatisation des hôpitaux et au démantèlement du système de sécurité sociale.

Ainsi, l’hôpital de Stafford, comme bien d’autres, est passé du secteur public sous responsabilité du ministère de la Santé au secteur privé, en l’occurrence un fonds de gestion, le Mid Staffordshire NHS Hospital Trust. Dès lors, l’hôpital a été géré comme une entreprise : le seul moyen pour dégager une rentabilité a consisté en une prise en charge minimale des patients.

En 2006, sous Tony Blair, le processus s’accélère ; le directeur est obligé de démissionner ; le personnel se voit à nouveau réduit.

Heureusement, des familles hurlent contre le sort imposé à leurs malades. La sécurité sociale britannique constate un taux de mortalité trop élevé. Les patrons de l’entreprise privée ex-hôpital répondent que cela n’est " dû qu’à des "erreurs de codification".

Le fonctionnement scandaleux de cet hôpital devenu un mouroir conduit en 2010 à la création d’une commission d’enquête. Celle-ci se voit alors submergée de témoignages incroyables.

Plus d’un million de pages rapportant des faits reconnus détaillent comment un hôpital peut effectivement dépenser le moins d’argent possible et laisser mourir rapidement des personnes hospitalisées :

- Mesure à l’origine du désastre " Pour économiser, le nombre d’infirmières avait été fortement réduit. Débordées, ces dernières avaient progressivement baissé les bras, incapables de faire face à la situation."

- ainsi, le personnel n’a plus assuré de conduire aux toilettes toute personne dépendante demandant de l’aide

- ainsi, des malades sont laissés au lit pendant des heures et même des jours dans leurs excréments. Si la famille s’en aperçoit et fait changer les draps, ceux-ci peuvent rester plusieurs jours dans la chambre.

- ainsi, des patients incapables de manger eux-mêmes ne reçoivent l’aide de personne d’où une mortalité très rapide parmi elles

- un nombre significatif de patients n’est lavé qu’une fois par mois

- des malades tellement assoiffés qu’ils en arrivent à boire ce qui est à portée de main, par exemple l’eau des vases de fleurs portés par la famille.

- un manque d’hygiène effarant, des bandages et pansements usagés, traînant de tous côtés. "Non seulement le confort des patients n’était pas respecté mais la qualité des soins elle-même était catastrophique : la mortalité y était nettement excessive, avec une surmortalité estimée à 1200 sur dix ans..."

- par mesure d’économie, ce sont surtout de jeunes docteurs qui sont employés et non aidés, d’où un nombre important d’erreurs mortelles de diagnostic.

- les hôtesses d’accueil non formées doivent choisir les entrants comme le service vers lequel les diriger

- les souffrants ne reçoivent aucun médicament contre la douleur, même pas du paracétamol.

- « Ellen Linsten, atteinte d’un cancer, avait été admise dans l’établissement en 2006 pour suivre des séances de kinésithérapie après une chute. Sur place, la saleté de la chambre était repoussante, les fenêtres ne fermaient pas et le chauffage fonctionnait mal.

"Ma mère était laissée dans des draps plein d’urine et d’excréments, et cela nous prenait très longtemps pour trouver quelqu’un pour nous aider à la changer, a témoigné sa fille pendant l’enquête. Ils enlevaient les draps, mais ils les plaçaient dans un panier au bout du lit, qui était ensuite laissé là."

UNE PRIORITÉ : LES FINANCES

C’est dans ces conditions que Mme Linsten a été infectée par deux bactéries, mais sa famille n’en a pas été informée. Un jour, sa fille l’a retrouvée hurlant, à moitié affalée sur une commode, tentant d’attirer l’attention des infirmières : le bouton d’appel avait été placé hors de sa portée, encore une fois. Quatre mois plus tard, Mme Linsten était morte. L’hôpital a finalement menti, mentionnant son cancer comme cause du décès plutôt que les infections contractées pendant son séjour.

Il existe des dizaines d’histoires comme celle-là à Stafford. Au-delà de la tragédie humaine, l’épais rapport résume d’une phrase le coeur du dysfonctionnement : "L’hôpital avait fait des finances sa priorité." »

Evidemment, comme trop souvent dans le cadre d’entreprises privées, les salariés faisant valoir des raisons humaines de modifier cela subissent un harcèlement moral permanent.

Le rapport de la commission d’enquête va droit au but :

- les pensionnaires "ont été abandonnés"

- les nouveaux gestionnaires de l’hôpital ont "fait passer le contrôle des coûts avant la sécurité des patients".

- le nombre de décès dus au manque de soins et aux conditions d’hygiène ignobles est estimé à 1200 en 3 ans.

En conférence de presse, le président de la commission dénonce "le manque d’attention, de compassion, d’humanité" de ces responsables de l’hôpital qui ont négligé les appels des patients et du personnel.

Devant le scandale provoqué, le gouvernement a diligenté des enquêtes sur cinq autres établissements. Un taux de mortalité anormalement élevé a été aussitôt détecté.

Je ne peux conclure ce petit billet sans insister sur le fond de l’affaire :

- à la Libération, un service public de santé a été construit en Grande Bretagne : le National Health Service

- lorsque Margaret Thatcher a dirigé le gouvernement, son souci permanent a été de démanteler l’accès public aux soins

- Tony Blair a, pour l’essentiel, poursuivi dans cette voie de réduction du service public de santé.

Terminons par un constat :

- des directeurs d’hôpitaux dont le budget était en déficit ont été obligés de démissionner dont celui de Stafford en 2006

- nous savons depuis 2010 que 1200 personnes âgées sont mortes de mauvais traitements dans ce seul hôpital de Stafford ; or, aucun dirigeant de cet établissement n’a été obligé de démissionner.

CONCLUSION

Oui, le titre de l’article correspond à la vérité : Libéralisme : Meurtres exquis d’hospitalisés

Oui, son introduction correspond à la vérité :

La logique économique du libéralisme consiste à dégager le maximum de profit privé et réduire au minimum les dépenses publiques. Dans ces conditions : que faire de 80% des personnes âgées non rentables pour le capitalisme actionnarial : qu’ils meurent !

Seul problème : le gouvernement conservateur de Cameron veut aller encore plus loin dans la logique de rentabilité des hôpitaux. Sa dernière trouvaille consiste à vouloir rémunérer les infirmiers en fonction de leurs résultats. Diantre ! que pourrons nous écrire d’ici quelques années !

Jacques Serieys

Note : les parties en italique et entre guillemets sont extraites de l’article du Monde.fr daté du 13 février, intitulé Au Royaume-Uni, l’hôpital de la honte de Stafford.


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