Comment en finir avec le "Travail invisible" des femmes

mardi 9 décembre 2014.
 

1) Dès qu’on baisse les bras, le système antique patriarcal, hiérarchique, autoritaire revient

Par Dominique-Louise Pélegrin, journaliste et écrivaine

Au commencement, l’invisibilité la plus totale est requise pour les femmes et résumée par je ne sais plus quel taliban de l’Antiquité grecque  : une femme « bien », c’est une femme dont il n’y a rien à dire et qu’on ne voit pas. Le patriarcat répartit les femmes en catégories étanches, privées de tout droit. Le psychanalyste Michel Tort définit ce schéma patriarcal comme une organisation cumulant « pouvoirs, domination masculine, maîtrise de la reproduction, monopole des attributs de filiation, maîtrise des rapports mère enfant, violence sexuelle sur les femmes et enfants, définition des normes sexuelles. » (1) L’anthropologue Paola Tabet a montré que les groupes d’hommes dominants s’approprient toujours et quasiment partout les meilleures technologies, en sorte que les femmes n’aient (presque) jamais les moyens d’accéder directement à la nourriture et à la sécurité (2)… Elles doivent les échanger contre des prestations diverses (sexe, travail, etc.)

C’est le cadre général. Une domination frontale, mais… les femmes du Moyen Âge, par exemple, travaillaient partout, étaient artistes ou artisanes, domestiques, colporteuses, ouvrières ou vendeuses ambulantes dans les rues de Paris au XVIIIe siècle. Pas si invisibles que ça, donc.

Le vrai malaise vient de la Révolution de 1789. Moment fondateur, certes, mais pas pour les femmes. Elles sont exclues de l’idéal démocratique, liberté, égalité, fraternité, avec une brutalité inouïe. Le Code civil de 1804 les institue « incapables » avec les enfants et les fous, et le XIXe siècle crée de toutes pièces les personnages de la ménagère et de la mère. En pleine période de révolution industrielle, elles sont censées ne pas travailler ailleurs qu’au foyer. Mais un tiers des ouvriers du textile, par exemple, sont des femmes au début du XXe siècle…

Que se passe-t-il quand des gens qui ne sont pas censés être là y sont quand même  ? Aujourd’hui, les paysans sans droits en Chine, les travailleurs sans papiers en Europe vivent la même histoire que les travailleuses au XIXe siècle, organisés délibérement pour le bénéfice des groupes dominants. Précarité, invisibilité.

Au Moyen Âge comme aujourd’hui, les femmes sont toujours moins payées que les hommes. Pourquoi  ? Il ne faut pas y voir un « retard » historique qui s’atténuera avec le temps. L’antique organisation résiste : le salaire d’un homme est toujours calculé pour couvrir les besoins d’une famille, même quand il n’en a pas, une femme n’est jamais censée travailler pour nourrir sa famille, même quand elle le fait. Les femmes seules avec enfants sont parmi les plus pauvres, c’est une question de principe pour le système patriarcal. Des femmes autonomes, c’est impensable.

On n’en est plus là, direz-vous… Mais si. On continue de s’effarer des « retards » des femmes en matière de salaire et des « retards » des hommes en matière de tâches ménagères, par exemple… Le temps passe. On s’effare, et rien ne bouge. Et rien ne bougera en s’y prenant comme ça, insiste Michel Tort  : penser et fabriquer la démocratie demande un effort considérable, une volonté politique, une force collective. Dès qu’on baisse les bras, le système antique patriarcal, hiérarchique, mafieux, autoritaire mais si rassurant, si protecteur, si « paternel », revient.

Il faudrait donc avoir le courage de remettre tout à plat à partir de cet élan fondateur  : liberté, égalité, fraternité. Chaque citoyen-ne est père et mère, a besoin de gagner sa vie tout en s’occupant de l’éducation des enfants et du repas du soir… Comment se fait-il qu’on n’ait jamais redéfini à la base ce qu’est un « emploi à plein-temps » sachant que la norme actuelle de l’emploi salarié a été créée pour (ou contre…) l’ouvrier de la grande industrie, figure hautement masculine, donc déchargée par définition du souci des enfants, du lavage de sa chemise et du repas du soir.

C’est là qu’il faut se battre. Historiciser tout ce qui semble « naturel », invariant. La démocratie, l’égalité sont des constructions, aucune pente naturelle n’y mène… Les aberrations des discours du XIXesiècle sur les femmes peuvent faire sourire, il est urgent de comprendre comment notre époque les rejoue, les réorganise, avec une grande inventivité, par exemple en organisant la lutte de la mère contre la travailleuse. Que voulez-vous qu’elles fassent face à des normes de durée du travail établies pour des ouvriers mâles au XIXesiècle  ?

(*) Dominique-Louise Pélegrin vient de publier le Rossignol vainqueur, nouvelles. Éditions Dialogues.fr, 2011

(1) La Fin du dogme paternel, de Michel Tort. Éditions Flammarion.

(2) La Construction sociale de l’inégalité des sexes, de Paola Tabet. Éditions L’Harmattan.

Dominique-Louise pélegrin

2) Les tâches domestiques à l’origine des inégalités

Par Nadine Jasmin, Maîtresse de conférences à l’Université de Strasbourg, responsable de l’association Éclats de voix (*).

Le premier « travail invisible » des femmes, c’est le travail domestique  : quatre heures par jour en moyenne, en plus d’une activité professionnelle à plein-temps. Ce travail domestique est à l’origine de la plupart des inégalités et des discriminations rencontrées par les femmes au travail  : difficultés à l’embauche, carrières entravées, temps partiels imposés, salaires féminins bien inférieurs à ceux des hommes, générant des retraites dérisoires… La « double journée » des femmes représente bien le premier frein à leur autonomie financière et à leur possibilité d’épanouissement au travail. Comment en finir avec ce travail invisible, discriminant les femmes qui travaillent ou souhaiteraient travailler  ? Je crois qu’il faut d’abord se défaire de l’idée qu’il s’agit d’une question privée. Tout ce qui entrave l’égalité professionnelle, l’accès et la promotion des femmes au travail, est d’ordre politique. La répartition quantitative et qualitative des tâches domestiques ne relève donc pas de la seule sphère familiale. C’est un problème public, qui doit être traité comme tel par les institutions politiques, syndicales et professionnelles. Ensuite, il faut agir sur un double plan  : les mentalités et les réalités. Les mentalités sont en effet lentes à changer et les lois resteront insuffisantes tant que les représentations n’auront pas évolué. Il importe donc de combattre les préjugés sexistes où qu’ils se trouvent  : dans l’éducation « sexuée » des enfants, l’orientation professionnelle des jeunes, la répartition symbolique des rôles au sein du foyer, la prise de congé parental par le père, la possibilité pour un homme de se mettre à temps partiel pour s’occuper de ses enfants, l’embauche et la promotion « sexuées » au sein de l’entreprise, la féminisation dans l’exercice des responsabilités professionnelles, politiques ou syndicales… Il faut ensuite informer et former toutes celles et tous ceux qui sont concernés par la question du travail des femmes  : faire reconnaître la réalité du travail domestique et sa valeur économique (les deux tiers du travail mondial, selon l’ONU)  ; mieux informer les parents et les salariés(es) sur les modes de garde et les droits liés à la parentalité  ; former davantage de professionnels de la petite enfance  ; sensibiliser les employeurs à la question des discriminations et des inégalités femmes-hommes… Il faut surtout alléger la « double journée » des femmes  : œuvrer à une meilleure répartition des tâches domestiques au sein du couple  ; proposer des services domestiques à l’usage des salariés(es)  ; aménager, développer et diversifier l’ordre de garde de manière à ce que les femmes, traditionnellement moins payées que les hommes, ne renoncent pas à leur travail en devenant mères…

Il faut enfin repenser l’organisation du travail pour qu’elle cesse d’être incompatible avec la parentalité  : permettre aux femmes à temps partiel ou en congé parental de se former pour ne pas être « mises sur la touche » au travail, cesser de les pénaliser dans leur avancement dès qu’elles sont mères, repenser les horaires de travail pour qu’ils ne discriminent pas les mères de famille, développer le télétravail, aménager le temps de travail pour les parents de jeunes enfants…

Ainsi, les propositions ne manquent pas pour contribuer à davantage d’égalité et de parité femmes-hommes dans le monde du travail. Si vous me demandez concrètement  : « Et moi, que puis-je faire à mon niveau  ? », je serais tentée de vous répondre  : commençons par nous interroger sur notre propre rôle dans le couple et la famille, et notre « division du travail » au sein du foyer  ; soyons vigilants autour de nous  : quelles images de la femme, quelles pratiques véhiculent les collectivités qui nous entourent  : la crèche, l’école, la bibliothèque, le club de sports…  ? Qu’acceptons-nous au travail  ? Œuvrons-nous, pour nous-mêmes et les autres, à davantage d’égalité professionnelle dans notre travail et sur notre lieu de travail  ? Nous pouvons également rencontrer nos élus locaux ou nos représentants du personnel pour les sensibiliser à ces questions et les inciter à les traiter. Bref, nous pouvons nous engager au quotidien, à notre niveau, de manière publique ou privée, locale, professionnelle, politique ou syndicale pour que le travail devienne, pour les femmes d’aujourd’hui et demain, un lieu plus égalitaire, moins discriminant, source d’autonomie, de reconnaissance et d’épanouissement.

(*) Auteure de Exploitées  ? Le travail invisible des femmes. Éditions Les points sur les i, 2010.

Nadine Jasmin

3) Les femmes souvent reléguées au « sale boulot »

Par Françoise Acker, sociologue, Ehess-Cermes3, centre de recherche médecine, science, santé, santé mentale et société (*), 
et Paule Bourret, sociologue, cadre de santé, institut de formation des cadres de santé du chu de montpellier (**).

Le travail féminin peine à être aussi bien rémunéré que le travail masculin, à travail égal un écart se maintient même s’il a tendance à se réduire. À ne porter notre attention qu’à la variable « femme » nous pourrions renvoyer dans l’ombre les dimensions invisibles de tout travail, dimensions importantes pour comprendre ce qui se joue dans le travail et sa fonction sociale. L’invisibilité du travail féminin n’est pas étrangère à ces dimensions, elle s’y rajoute, elle cristallise certaines dimensions invisibles du travail.

La valeur accordée à un travail, dans une société donnée, se traduit par un classement, celui des qualifications par exemple, et se concrétise dans un salaire qui s’adosse à ce classement. Les qualifications, leur structure, – le statut dans la fonction publique –, sont le résultat d’un compromis entre partenaires sociaux.

Le travail auquel on accorde une valeur est le plus souvent le travail qui correspond au travail « prescrit », le travail défini par d’autres que ceux qui le réalisent (employeur, ingénieur en organisation, supérieur hiérarchique…). Mais certains types de travail ne sont pas pris en compte, ni dans les conventions collectives, ni par les employeurs, ni par les supérieurs hiérarchiques, ils sont passés sous silence, occultés, oubliés. Il en va ainsi, dans le secteur de la santé, du travail des aides-soignantes, qui compte moins que celui des infirmières, le travail de ces dernières comptant moins que celui des médecins. Ce qui est ici occulté c’est l’intelligence déployée dans le travail par tous les travailleurs, quelles que soient leurs qualifications et/ou leurs compétences, afin de réaliser le travail demandé, d’atteindre la performance attendue. Et ceci parce que les prescriptions ne peuvent jamais définir à l’avance toutes les tâches qui seront à réaliser, en situation, dans un environnement qui ne peut être entièrement prévu, contrôlé. Le travail est toujours plus complexe que ce qui est anticipé.

Le travail comprend toujours des tâches qui ne sont pas identifiées, pas nommées, même par ceux qui les accomplissent. Parmi elles toutes les tâches effectuées parce que « cela va de soi ».

La division du travail, qui tend à s’accroître, rend les choses encore plus complexes, les savoirs, les savoir-faire étant distribués entre un nombre croissant de travailleurs.

Ce qui est occulté dans les démarches de rationalisation, de restructuration c’est l’invisible mais indispensable travail d’articulation, travail entrepris pour que le travail alloué soit faisable, et si possible tenable.

Le travail d’articulation c’est le travail qui ramène les choses sur les rails face à ce qui est inattendu et qui modifie l’action pour s’accommoder des imprévus. Ainsi, le travail des infirmières a pour fonction d’assurer la fluidité de l’ensemble du travail de soins et constitue un travail pour l’institution autant que pour le malade. Ce travail pour l’institution est rarement pris en compte, alors qu’il permet à l’institution de fonctionner, notamment dans le cadre de temps plus contraints, imposés sans porter attention au travail d’articulation en augmentation ni aux effets d’une temporalité essentiellement définie en fonction d’une durée d’actes additionnés.

Le travail réalisé par les femmes comporte les mêmes caractéristiques que le travail « en général ». Mais certains types de travail sont renvoyés aux femmes en raison de leurs compétences naturelles, de la proximité supposée de certaines tâches avec celles qui leur sont habituellement dévolues dans le cadre domestique. Ce travail correspond souvent à ce que l’on appelle le « sale boulot », celui que, dans tous les métiers, on cherche à déléguer à des travailleurs moins bien placés dans la hiérarchie, pour garder une estime de soi et une image plus valorisée de son travail. Toutes les tâches qui obligent à travailler avec des choses sales, dégoûtantes, des corps abîmés entrent dans la catégorie du sale boulot, souvent dévolu aux femmes. Florence Aubenas montre que dans les entreprises de nettoyage, même entre personnels non qualifiés, existe une division du travail supplémentaire, qui consiste à attribuer aux femmes le travail considéré comme le plus pénible : nettoyer les cuvettes de WC. De plus, dans le cas de certains types de travail non qualifié, du travail d’employées de maison, non seulement le travail effectué est invisible, mais la personne qui l’effectue devient également invisible.

(*) Les Reconfigurations du travail infirmier 
à l’hôpital, de Françoise Acker, Revue française des Affaires Sociales, n°1, 2005.

(**) Les cadres de santé à l’hôpital 
– un travail de lien invisible, de Paule Bourret, Paris. Éditions Seli Arslan, 2008.

Françoise Acker

4) Invisibles dans les mots et les chiffres

Sylvette Uzan Chomat SNU Pôle Emploi (FSU)

La langue française ne connaît pas le neutre et c’est au masculin que l’Académie française prétend lui faire écrire l’universel. La travailleuse disparaît 
derrière le travailleur, la chômeuse derrière le chômeur. La vainqueuse d’une lutte, la successeuse en terme de générations de femmes au travail, comme sa prédécesseuse doivent se battre pour se faire reconnaître. Les sans-papières ont inventé leur nom pour exister 
à la face du monde. Les femmes disparaissent dans 
les statistiques  : le ministre du Travail brandit chaque mois le chiffre de la catégorie A. Ce sont les personnes inscrites à Pôle emploi qui n’ont exercé aucune activité durant le mois écoulé. Et il en déduit que le chômage baisse. Mais les femmes prédominent dans les catégories B et C des personnes inscrites à Pôle emploi parce qu’elles ont mené une activité réduite. Mois après mois, ce chiffre progresse. En un an, le nombre de demandeurs d’emploi a augmenté de 2%, le nombre de demandeuses d’emploi de 5,7%. Temps partiel  : à raison de plus d’une heure de travail par semaine, on n’est plus une chômeuse au sens du BIT. Emploi de courte durée, indemnités de courte durée. Chaque mois, en moyenne, 88 000 personnes arrivent en fin de droits, combien de femmes parmi elles  ? Restent-elles inscrites à Pôle emploi  ?

87 % des femmes travaillent dans le tertiaire, où 
la pénibilité du travail est plus difficile à faire reconnaître.

Pendant ce temps, on légifère doctement sur le voile…

Sylvette Uzan Chomat


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