6 décembre 1961 : Frantz Fanon, lutteur infatigable, nous a quittés

samedi 9 décembre 2017.
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Durant les années 1960, Frantz Fanon représenta une référence importante pour tous ceux qui refusaient l’exploitation des peuples et des salariés, pour tous ceux qui se battaient pour un autre monde. Dans nos publications du Pavé jusqu’en mai 1968, il est plus souvent cité que Jaurès ou Marx. Ci-dessous, trois textes qui résument bien ses combats et son message.

Jacques Serieys

A) « Frantz Fanon, précurseur de l’identité multiple »

Entretien avec Raphaël Confiant, écrivain martiniquais qui vient de publier une «  autobiographie imaginée  » (L’insurrection de l’âme. Frantz Fanon, vie et mort du guerrier-silex) du penseur anticolonialiste et tiers-mondiste, auteur des Damnés de la terre, de Peau noire, masques blancs… Entretien.

Quel est le statut de ce livre consacré à Frantz Fanon, qui se lit comme un roman  ? Est-ce une sorte d’autobiographie fictionnelle  ? Comment vous est venue cette idée risquée  ?

Raphaël Confiant Il existe d’innombrables ouvrages universitaires consacrés à Frantz Fanon. Ils ne sont lus que par une toute petite minorité. La seule façon de redonner aux plus jeunes le goût de la lecture de Fanon, c’est de mettre en scène le personnage lui-même, en chair et en os. C’est ainsi que je me suis lancé dans cette autobiographie fictionnelle. À mi-chemin, pris d’un doute, je me suis dit que c’était peut-être présomptueux. Envahi par cette idée, j’ai un peu fait machine arrière, avec ce choix de construire le texte à partir de deux voix narratives, le «  je  » et le «  il  ». Le «  il  » me permettant de poser un regard extérieur sur Fanon et de limiter les dégâts de la présomption.

La vie de cet homme, brève, trente-six ans, est comme un puzzle. Elle est faite d’éléments qui n’ont réussi à s’imbriquer entre eux que par les hasards de l’histoire. Voilà quelqu’un qui passe son doctorat en psychiatrie et qui retourne en Martinique, dans son pays, pour exercer et qui, écœuré par la situation, décide de s’en aller, avec cette phrase terrible  : «  Dans cette île, il y a plus de pantalons que d’hommes.  » Il postule pour l’hôpital psychiatrique de Dakar, écrit personnellement à Léopold Sédar Senghor, qui ne lui répond pas. Il soupçonne Senghor de s’être opposé à sa nomination. Il n’a pas de preuves  ; j’en ai cherché en vain, mais je reste persuadé de ce veto. Et là, Fanon postule pour Blida, en Algérie. Dans les Forces françaises libres, il était brièvement passé par l’Afrique du Nord. Il découvre que cet endroit lui convient tout à fait. Dans le domaine de la psychiatrie, il peut mettre en pratique la social-thérapie apprise aux côtés du républicain espagnol François Tosquelles, et même la réformer en tenant compte de la situation coloniale. Finalement, il est ravi d’être en Algérie, où l’a conduit une succession de hasards.

Frantz Fanon n’est pas le seul Martiniquais attaché à l’histoire de la guerre d’indépendance algérienne. On peut citer son ami Marcel Manville, communiste et avocat du FLN. On entend les échos de cette guerre dans certains de vos romans… Comment expliquez-vous la résonance ­politique profonde de cette lutte de décolonisation aux Antilles  ?

Raphaël Confiant Ma génération était fascinée par cette trajectoire fanonienne. Moi-même, je l’ai suivie, dans les années 1970, en partant deux ans vivre dans l’Algérie de Houari Boumediene. Cela peut sembler curieux, puisqu’il n’y a pas de connexions particulières entre les Antilles et l’Algérie. On peut même dire que ces mondes sont diamétralement opposés. Mais la guerre de libération algérienne, grâce à Fanon, a créé une sorte de déclic chez les Antillais, en leur faisant comprendre qu’il ne fallait pas transiger avec la situation coloniale. Quand je dis «  transiger  », je pense à l’Afrique noire, à Senghor, à tous ceux qui ont accepté une indépendance de façade, dont on voit les dégâts aujourd’hui. Soixante ans après l’indépendance, la monnaie elle-même reste sous contrôle français, avec le franc CFA. Je veux dire que les liens sont toujours quasi coloniaux… L’Algérie, elle, ne transigeait pas. J’ai connu Alger en Mecque des révolutionnaires, on y croisait des militants du Frelimo, du PAIGC, de l’ANC, des Black Panthers… C’était l’effervescence. Je comprends la fascination de Fanon pour ce pays, je n’aurais sans doute pas pu écrire ce livre si je n’y avais pas vécu. Il s’est voulu Algérien. Se sachant condamné, il a exigé du GPRA, à Tunis, d’être inhumé en terre algérienne. Des maquisards ont enfoncé la ligne Challe-Morice, barbelée, électrifiée, minée, au péril de leur vie, pour exaucer son vœu. Lorsque des Antillais ont réclamé le rapatriement de son corps en Martinique, les habitants d’Aïn Karma, où se trouve sa tombe, s’y sont opposés. Au-delà des écrits, dans le cœur de ces gens, Fanon est resté comme un emblème populaire.

Quels échos de lui nous parviennent aujourd’hui  ?

Raphaël Confiant À contre-courant de ses camarades du FLN, il n’était pas partisan d’une identité unique. Il rêvait d’une Algérie plurielle. Il était en fait un précurseur de ce qu’on appelle aujourd’hui l’identité multiple. On peut trouver dans l’œuvre de Fanon des éléments permettant de penser des situations que vit aujourd’hui l’Occident, avec l’implantation de populations immigrées. En internationaliste, il pensait que la libération du tiers-monde serait source de régénération pour l’Europe, l’Occident. Même si notre monde n’est plus le sien, il fut, par maints aspects, un visionnaire.

J’aime son intransigeance de vie, qui n’était pas un ­fanatisme. Loin de l’apôtre de la violence que laisse entrevoir Sartre dans sa préface aux Damnés de la terre, Fanon était un authentique humaniste. Il avait un dédain de l’argent et du pouvoir, une sincère empathie pour les opprimés. Aujourd’hui, la plupart des jeunes rêvent de «  réussir  », c’est-à-dire de gagner de l’argent. Découvrir Fanon peut leur ouvrir de nouveaux horizons.

Entretien réalisé par Rosa Moussaoui, L’Humanité

B) Combattant volontaire face au fascisme et au colonialisme

Le 6 décembre 2011, 50 ans auront passé depuis la mort de Frantz Fanon. Partout dans le monde des gens se réunissent dans les universités, les bureaux des syndicats, les bidonvilles, les prisons, les salles paroissiales et autres endroits où les gens essaient de réfléchir ensembles pour se pencher sur le message d’un homme extraordinaire et sur les luttes que nous menons ici et maintenant.

Fanon est né en Martinique dans les îles Caraïbes françaises en 1925. L’île avait été colonisée par les Français qui avaient exterminé la population indigène et amené des esclaves d’Afrique noire et des travailleurs sous contrat indiens pour cultiver la canne à sucre. La conscience politique de Fanon s’éveilla à l’âge de 14 ans quand en 1939 il eut l’incroyable chance d’avoir pour professeur au lycée le grand poète et intellectuel anti-colonial, Aimée Césaire. L’année suivante, 5 000 marins français loyalistes du régime pro-Nazi de Vichy, sont arrivés sur l’île et les Martiniquais noirs qui s’étaient souvent crus Français se sont soudain trouvés confrontés à un racisme agressif, grossier et souvent aviné. Fanon qui était adolescent, a étonné ses amis en se jetant dans l’action le jour où il a surpris des marins français en train de battre un de ses compatriotes et il les a encore plus étonnés quand, à l’âge de 17 ans, il a quitté l’île et a rejoint en cachette les forces libres françaises qui combattaient le fascisme. Un des professeurs de Fanon avait dit à ses élèves que la guerre entre les blancs ne les concernait pas. Fanon l’a traité de crétin et a dit à ses amis : "Je m’engagerai toujours et partout pour défendre la liberté si elle est menacée".

Mais les forces françaises libres ne se sont pas comportées de la même manière envers les soldats noirs. Fanon a reçu la Croix de guerre pour son héroïsme dans le combat mais les soldats noirs ont toujours été traités comme des soldats de deuxième classe et on a même nié leur rôle dans la victoire finale.

Après la guerre, Fanon a étudié la médecine en France et il s’est spécialisé dans la psychiatrie. Il a publié son premier livre "Peau noire, masques blancs" en 1952 à l’âge de 27 ans. Le livre traite de ce que c’est que d’être noir dans un monde anti-noir. Il passe en revue les questions du langage, du désir sexuel, de la présence corporelle au monde, de la psychologie et des politiques d’identification à la lumière du rapport social aux noirs dans une société raciste, d’abord en Martinique puis en France. C’est un livre extraordinaire, à la fois beau et subversif, qui témoigne d’une fidélité absolue à l’idée de la liberté comme essence de l’humanité. Fanon a soumis son texte à ses examinateurs à l’université. Mais les universitaires sont souvent plus enclins à abrutir les jeunes gens qu’à encourager le libre épanouissement de leur intelligence et son travail fut rejeté. Certaines de ses figures de style inquiétaient ses éditeurs, mais quand on le questionnait sur un point particulier il donnait sa fameuse réponse : "Je ne peux pas mieux expliquer cette phrase. J’essaie, en écrivant cela, de toucher les nerfs de mon lecteur. C’est à dire, irrationnellement, presque sensuellement". Il est désormais universellement reconnu dans le monde académique que le racisme est une constituante fondamentale du monde moderne et que "Peau noire, masques blancs" est un des plus grands livres du monde moderne.

En 1953, Fanon a obtenu un poste dans un hôpital psychiatrique de l’Algérie colonisée. Sa collègue, Alice Cherki, qui allait devenir sa collaboratrice et sa biographe rappelle que le racisme des blancs d’Algérie était "habituel ; il était imperturbable, manifeste et considéré comme entièrement naturel." de plus l’hôpital était dirigé davantage comme une prison que comme un endroit où on guérissait des gens. Fanon a tout de suite fait enlever les chaînes des patients et a essayé de faire de l’hôpital une communauté thérapeutique. En novembre 1954 une insurrection anticoloniale s’est déclenchée et Fanon s’est mis à travailler en secret avec le mouvement national de libération de l’Algérie le FNL au début de l’année suivante. Deux ans plus tard, il a écrit une lettre de démission à l’hôpital dans laquelle il disait en substance que la société coloniale était plus folle que ses patients. On lui a donné 48 heures pour quitter le pays et il s’est exilé à Tunis où il a édité le journal du FLN et a continué d’exercer la médecine. En 1959 il a écrit : "L’an V de la révolution algérienne " un livre qui étudiait la manière dont la lutte dynamise la culture.

En 1960, Fanon a été nommé ambassadeur du FLN au Ghana et il a voyagé dans un grand nombre de pays nouvellement indépendants du sud du Sahara pour représenter le mouvement algérien. A la fin de cette année-là il a découvert qu’il avait une leucémie. Il a immédiatement décidé d’écrire un nouveau livre, son dernier livre. Ce volume "Les damnés de la terre" a été écrit en dix semaines. Il s’ouvre sur la description d’une ville coloniale "un monde divisé en deux", passe à l’étude de ce qu’il appelle les mutations de la conscience qui accompagnent la lutte contre le colonialisme, et enfin il examine la crise des états post-coloniaux dans lesquels les gens qui ont lutté pour l’avènement de nouveaux régimes sont chassés de la vie politique active par une nouvelle élite plus prédatrice que salvatrice qui instrumentalise les mouvements de libération pour contenir les aspirations populaires et légitimer leurs machinations.

Fanon pensait que la promesse des luttes de libération nationale ne pouvait être tenue que si la conscience nationale laissait place à la conscience sociale. Il considérait comme essentielle la seconde lutte, la lutte pour atteindre ce qu’il appelait une perspective humaine. Dans son dernier livre comme dans son premier, il reste d’une fidélité absolue à la valeur de la liberté humaine. Le livre fut tout de suite interdit de publication et Fanon est mort dans les semaines suivantes. Il fut enterré au cours des dernières batailles de la guerre d’Algérie dans une forêt des montagnes qui séparent la Tunisie de l’Algérie.

L’oeuvre de Fanon a inspiré le mouvement de conscience noir de l’Afrique du Sud, les intellectuels emprisonnés aux USA et des gens du monde entier concernés par la question des luttes contre le racisme et le colonialisme ainsi que par la résistance contre les nouvelles élites qui avaient confisqué et détourné ces combats pour satisfaire leurs mesquines ambitions.

Fanon n’aurait certainement pas voulu être considéré comme une autorité canonique hors du contexte de sa lutte et de son témoignage écrit. Au contraire il a constamment souligné, de son premier livre au dernier, qu’une pensée vivante devait toujours être un engagement dans une situation donnée.

Mais 50 ans après sa mort, notre monde est à la fois étonnamment similaire et étonnamment différent du monde dans lequel Fanon vivait et luttait avec tant de passion brûlante. Ses remarques sur le pétrole de l’Irak qui a "supprimé tous les interdits et fait apparaître les vrais problèmes" et les Marines qui sont périodiquement envoyés à Haïti pour rétablir "l’ordre" sont toujours d’actualité. Sa description de la dégradation des luttes de libération nationale en pillage organisé est généralement considérée comme prophétique par ses nouveaux lecteurs d’Afrique du Sud.

Mais même si le printemps politique d’Afrique du nord et du Moyen Orient et avant lui quelques mouvements en Amérique Latine ont certainement troublé la tranquillité qui a prévalu dans le monde ces trente dernières années, on est loin de l’Afrique en révolution dans laquelle Fanon écrivait. On est loin de l’époque, semble-t-il, où des gens comme Fanon et Lumumba trouvaient parfaitement raisonnable de se considérer comme faisant partie d’un combat plus large pour l’avènement d’une nouvelle Afrique. Ici en Afrique du Sud, la génération des grands hommes est remplacée par un ramassis de bouffons sans scrupules qui dirigent un état de plus en plus violent et prédateur et de technocrates impassibles peut-être capables de se consacrer à une organisation politique mais certainement pas à la défense de la liberté.

Mais la résistance continue et 50 ans après Fanon nous exhorte toujours à ne pas abandonner la lutte dans cet espace social où les hommes et les femmes ordinaires peuvent encore remettre les choses en question et déployer la puissance et la sagesse d’un vrai projet politique.

Depuis la mort d’ Édouard Glissant en février de cette année, il semble juste de dire que Patrick Chamoiseau, ce romancier inventif, est probablement l’intellectuel martiniquais le plus éminent. Dans son livre le plus célèbre, Texaco, il parle d’un prolétariat sans usines ni ateliers, sans travail ni patrons, balloté de petits boulots en petits boulots, noyé dans la survie et dont l’existence ressemble à une route parsemée de charbons ardents. C’est sur ce chemin, un chemin sur lequel il marche littéralement sur des charbons ardents et à travers les balles, des balles tirées par l’Etat, et au milieu des sacs plastiques pleins de diarrhée que la fidélité de Fanon envers l’humanité, toute l’humanité, doit être réaffirmée de toute urgence par notre génération.

Richard Pithouse

Richard Pithouse enseigne les sciences politiques à l’université de Rhodes en Afrique du Sud.

http://www.legrandsoir.info/il-est-...

Traduction : Dominique Muselet

C) Frantz Fanon, conscience et voix des damnés de la terre

Il y a cinquante ans mourait le psychiatre, penseur de l’émancipation, qui avait embrassé la cause de l’indépendance algérienne. Ses précieuses réflexions sur le colonialisme, le racisme, les dominations, l’universel sont réunies dans une réédition de ses œuvres complètes à la Découverte.

Sa vie fut comme un « appel à vivre », disait de lui Césaire. Sa pensée reste un appel à lutter, à penser un monde débarrassé des dominations, libéré de l’esprit colonialiste, des discours et des actes destinés à « chosifier » des êtres humains. Il y a cinquante ans, Frantz Fanon était emporté par un cancer, le 6 décembre 1961, à l’âge de quarante-six ans, dans la banlieue de Washington où il était soigné. Sans partager l’espoir qui souffla sur sa chère Algérie le 19 mars 1962. Ni la liesse populaire qui accueillit sur cette même terre la proclamation d’une indépendance pour laquelle il avait tant combattu. Ses camarades respectèrent toutefois le dernier vœu de Fanon. Après le transfert de sa dépouille en Tunisie, une unité combattante de l’ALN l’achemina clandestinement de l’autre côté de la frontière, pour inhumer le frère d’armes, le fondateur de l’organe du FLN, El Moujahid, en terre algérienne. Fanon aura laissé inachevée sa dernière mission, celle qui lui tenait tant à cœur  : ouvrir un troisième front armé au sud, depuis le nord du Mali.

Fanon est né le 20 juillet 1925, à Fort-de-France, dans cette Martinique toujours officiellement « colonie » française. Le jeune mulâtre fréquente le lycée Victor-Schoelcher, où enseigne Aimé Césaire, lorsque la guerre éclate. Dès 1943, il rejoint les Forces françaises libres. Il est l’un de ces dix mille jeunes Antillais qui s’engagèrent contre le nazisme et combattirent pour la libération de la France. C’est sans doute dans cette expérience fondatrice que prend corps son anticolonialisme. Au cœur même du combat, il se heurte à « la discrimination ethnique, à des nationalismes au petit pied », relate Alice Cherki dans le Portrait qu’elle lui a consacré en 2000. Première désillusion. Son expérience subjective d’homme noir projeté dans un monde blanc sûr de sa suprématie, il en tirera, en 1952, un essai, Peau noire, masques blancs, percutant plaidoyer pour une « authentique désaliénation » des Noirs et des colonisés. Il se place, déjà, par-delà le « cri » de la négritude.

En 1953, Fanon devient médecin-chef à l’hôpital psychiatrique de Blida. Sa pratique, son rapport aux patients algériens introduisent une rupture radicale avec les thèses racistes véhiculées par l’École d’Alger, qui tient l’indigène pour un « être primitif » dont la vie est « essentiellement végétative », un « débile hystérique, sujet de surcroît à des impulsions homicides imprévisibles ». Comme Henri Collomb à Dakar, il entreprend de « décoloniser » la psychiatrie en milieu colonial. Mieux que quiconque, il étudie les dégâts de la colonisation et « l’atteinte à l’intégrité de la personne », la « déshumanisation » qui lui sont consubstantielles. Dans ce monde où règne une « ségrégation tranquille », le psychiatre analyse le processus d’infériorisation des indigènes qui charpente l’édifice colonial, il dissèque la relation entre oppresseurs et opprimés, s’interroge sur un « universalisme » confisqué par les puissants. Cela le conduit à faire corps avec la résistance du peuple algérien. Fanon, ambassadeur du gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) en Afrique, sera l’un des plus lumineux défenseurs de la cause de l’Algérie algérienne.

Hétérodoxe dans son rapport au marxisme, l’auteur des Damnés de la terre refuse de réduire le rapport de domination coloniale à un simple rapport de domination économique  : « Aux colonies, l’infrastructure économique est également une superstructure. La cause est conséquence  : on est riche parce que blanc et on est blanc parce que riche », écrit-il. Pour lui, la lutte armée pour la libération nationale, dans laquelle la paysannerie doit tenir un rôle central, est proprement révolutionnaire, indissociable du progrès social. Sa pensée de l’émancipation humaine, de la libération des peuples, a longtemps nourri les combats tiers-mondistes et résonne jusqu’à nous comme un appel à ébranler des rapports Nord-Sud, toujours frappés du sceau de la domination et du néocolonialisme. Cette actualité de Frantz Fanon prend tout son relief dans la belle réédition de ses œuvres complètes à la Découverte. Dans la préface, Achille Mbembe explore l’universalité d’une pensée où il n’est question « que de la lutte et du futur qu’il faut ouvrir coûte que coûte ».

À quoi bon redécouvrir, un demi-siècle après les indépendances, cette grande figure de l’anticolonialisme  ? C’est que l’on trouve, chez Fanon, les armes intellectuelles indispensables au combat contre la résurgence de l’idéologie coloniale, partout prégnante. La béante fracture entre pays capitalistes développés et périphérie, la mondialisation capitaliste et ses nouvelles formes de domination économique, politique, culturelle, en partie héritées de la colonisation, rendent plus pertinent que jamais l’engagement fanonien contre l’asservissement des peuples. Disons-le aussi sans détour  : dans cette France sarkozyenne qui prétend faire de l’étranger, du sans-papier, de l’immigré, de la « racaille », la source de tous les maux, replonger dans Peau noire, masques blancs, c’est respirer, puiser le courage de combattre tous les murs, tous les recours identitaires, pour leur substituer un rapport nouveau à l’autre. Fanon n’avait pas d’autre projet que celui de restaurer l’humanité de celui dont elle a été niée. Bel horizon pour des luttes futures.

Redécouvrir la pensée de Frantz Fanon

À l’occasion du cinquantième anniversaire de sa mort, les Éditions la Découverte republient les œuvres complètes de Frantz Fanon en un volume qui réunit Peau noire, masques blancs, l’An V de la révolution algérienne, les Damnés de la terre et Pour la révolution africaine, recueil de textes politiques, d’articles et d’éditoriaux publiés dans l’organe clandestin du FLN, El Moujahid. La Découverte publie aussi Fanon, une vie, traduction de la biographie que l’Américain David Macey consacra en 2000 au psychiatre, penseur et combattant de l’indépendance algérienne. Le récit, 
très détaillé, est nourri de nombreux témoignages qui donnent chair au personnage de Fanon jusque dans sa complexité. Il s’ouvre sur une émouvante évocation de l’inhumation de Fanon par ses frères d’armes, qui passèrent clandestinement la frontière tunisienne pour l’enterrer, selon sa volonté, 
en terre algérienne. À partir de cette ultime scène, se déploie l’enchevêtrement des vies de Fanon.

Rosa Moussaoui

D) FANON AUJOURD’HUI POUR MIEUX COMPRENDRE ET TRANSFORMER LE MONDE !

RENCONTRE INTERNATIONALE FRANTZ FANON, MARTINIQUE, DÉCEMBRE 2011

Par Marie-France Astegiani-Merrain, Peggy Cantave Fuyet et Hervé Fuyet, Association des Descendants d’Esclaves Noirs et de leurs Amis (ADEN) et Réseau International Frantz Fanon (RIFF)

Comme dirait M. Césaire, nous faisons un retour au pays natal, le pays natal de Frantz Fanon. Frantz Fanon nous a quittés il y a un demi-siècle.

Son ultime prière était : « Ô mon corps, fais de moi un homme qui interroge (1) » !

Aujourd’hui ensemble, avec ses idées, continuons le combat et soyons le corps collectif qui interroge.

Beaucoup de jeunes Africains disent qu’ils ont découvert le marxisme en commençant avec Frantz Fanon ; c’est vrai aussi partout dans le monde.

L’esclavagisme, le colonialisme qui lui a succédé, le néocolonialisme aujourd’hui, sont sans doute les humiliations suprêmes, et nous les vivons à coup d’humiliations quotidiennes bien concrètes. Frantz Fanon nous les fait vivre, ces humiliations, à partir de la vie de chaque jour, quand la parole le regard ou le silence de l’autre nous rappelle sans cesse la condition qui nous est imposée. Il nous montre comment non seulement notre esprit, mais encore chaque muscle de notre corps tressaille et se réduit pour se protéger de l’arrogance de l’autre. Cela, les fondateurs du marxisme ne l’avaient pas fait. Ils n’étaient pas psychiatres et n’avaient pas vécu ces humiliations au quotidien avec autant d’intensité.

Prendre Fanon pour guide n’est pas simple, car il n’est plus physiquement à côté de nous pour indiquer le chemin. Nous devons donc interpréter ses idées, or les interprétations existantes sont multiples et diverses, parfois même contradictoires.

Faisons ensemble trois études de cas récents :

Les valises de billets des Bongo père et fils, un pays à l’or noir convoité, la Libye, une paysanne guinéenne devenue prolétaire de l’hôtellerie à New York, Madame Nafissatou Diallo.

Pour y parvenir, nous nous pencherons sur divers aspects de la vie et de la pensée de Frantz Fanon. Cet exercice est périlleux, mais il peut nous aider à se servir des outils qu’il nous a laissés. Reflet de la révolution, Fanon nous fait partager la grandeur et la richesse de la Révolution algérienne, mais son livre le plus politique, Les Damnés de la Terre, est dicté dans la ferveur de l’action, par un héros qui savait sa mort proche. Comment aurait-il modifié ses « fulgurances » au fil des évènements s’il en avait eu le temps ?

* Première Partie

** Quelques réflexions sur la vie de Frantz Fanon

Né en 1905 en Martinique, mort en 1961 aux États-Unis, et enterré en Algérie, la vie de Frantz Fanon est tristement courte, mais combien dense et riche. En ce court laps de temps, il a acquis deux métiers, psychiatre professionnel et révolutionnaire professionnel. Ces deux métiers, il les a exercés en interaction pour lutter contre la souffrance humaine. Il a lutté en particulier contre la souffrance humaine engendrée par l’esclavagisme et le colonialisme dont lui et beaucoup de ses ancêtres ont souffert. Tout de la vie de Frantz Fanon, en réalité, a été structuré par le colonialisme et la lutte contre le colonialisme et le néocolonialisme.

Ce sont les esclaves haïtiens qui en 1804 ont réussi la première révolution sociale des Amériques en renversant le système esclavagiste français qui régnait en Haïti. En Haïti, nous sommes indépendants depuis 1804, mais nous ne sommes toujours pas souverains, car la République d’Haïti est aussi la première victime du néocolonialisme. Cela a dû faire beaucoup réfléchir Frantz Fanon, le Martiniquais, le cousin et voisin des Haïtiens !

Fanon adolescent a vécu la Seconde Guerre mondiale, la plus grande guerre coloniale de tous les temps. La Chine colonisée a pu se libérer, entre autres, grâce à la puissante révolution socialiste et anticolonialiste russe de 1917. Le fascisme et le nazisme, en Allemagne, au Japon, et en Italie ont tenté de redonner force et vigueur au colonialisme en recolonisant l’Union Soviétique et la Chine. Ils ont même voulu coloniser en plus l’Europe occidentale comme l’a si bien dit Aimé Césaire, et s’emparer de leur empire colonial pour le martyriser encore plus.

Comme le dit bien Domenico Losurdo, « Et donc Stalingrad en Union soviétique et la Longue Marche et la guerre de résistance antijaponaise en Chine aurait été deux grandioses luttes de classes, celles qui ont empêché l’impérialisme le plus barbare de réaliser une division du travail fondée sur la réduction de grands peuples en une masse d’esclaves ou semi-esclaves au service de la présumée race des seigneurs (2) » .

C’est donc tout naturellement que Fanon qui avait souffert du racisme du milieu béké dans son enfance et du régime fasciste de l’amiral Robert à la Martinique pendant la Seconde Guerre mondiale, a rejoint les forces de la France libre pour lutter contre les armées hitlériennes. Il a contribué à la libération de l’Alsace d’où venait une partie de sa famille maternelle, mais a dû souffrir là aussi du racisme quotidien ambiant dans l’armée française. Il découvre « la répartition raciale de la culpabilité », car « Le Français n’aime pas le juif, qui n’aime pas l’Arabe, qui n’aime pas le nègre (3) » .

On comprend l’amertume de Fanon à ce sujet car il est confronté à « la discrimination ethnique, à des nationalismes au petit pied (4) » . En effet, la violence, la lutte armée, si elle n’est pas synonyme de victoire, ne permet pas de se reconstruire. Or, le Programme du Conseil National de la Résistance du 15 mars 1944, admirable à bien des égards, se limite à ces deux lignes pour ce qu’on appelait les colonies : c) « Une extension des droits politiques, sociaux et économiques des populations indigènes et coloniales (5) » .

Dans cette perspective, on peut se demander si la lette de Frantz Fanon à ses parents du 12 avril 1945 dans la quelle il écrit en souligné, « Je me suis trompé [pour] un idéal obsolète (6) » n’est pas plus la réaction d’un jeune homme indigné par le racisme quotidien de l‘armée française qu’une renonciation à la lutte anticoloniale antifasciste. La question mérite d’être posée en 2011 où nous vivons une remontée de l’extrême droite en Europe ! Fanon a ensuite repris ses études et s’est orienté vers des études de psychiatrie en France hexagonale, où il s’est indigné des déformations racistes à caractère pseudo-scientifique comme celles de Mannoni ou de Porot :

« Hâbleur, menteur, voleur et fainéant le nord-africain musulman se définit comme un débile hystérique, sujet de surcroît, à des impulsions homicides imprévisibles.(7) » ,ou encore « L’indigène nord-africain, dont le cortex cérébal est peu évolué, est un être primitif dont la vie essentiellement végétative et instinctive est surtout réglée par le diencéphale (8) » .

Alice Cherki décrit en détail la formation politique de Fanon à Lyon ; elle écrit qu’à partir de 1946, à Lyon, en plus de ses études en médecine, il s’inscrit à la faculté des lettres ; « Il suit les cours de Merleau-Ponty et ceux de l’ethnologue Leroi-Gourhan. Il s’intéresse à l’ethnologie, à la phénoménologie, au marxisme, et aussi, et d’abord, à l’existentialisme et à la psychanalyse. Il dévore les livres, et lit pêle-même Lévi-Strauss, Mauss, Heidegger, Hegel, ainsi que Lénine et le jeune Marx ; Il connaît aussi les écrits de Trotski..., mais il ne lit pas Le Capital, Fanon ne lira jamais Le Capital. De ses discussions avec ses amis antillais fortement “politisés”, restés à Paris, il tire un intérêt pour la méthode d’analyse marxiste, mais reste très à distance de leur engagement dans des partis, notamment le Parti communiste (9) ».

La plume d’Alice Cherki est alerte, mais la question qui se pose est troublante ! Fanon a fait campagne pour le député alors communiste Aimé Césaire ; il avait beaucoup d’amis et de collègues communistes ; il y avait un parti communiste révolutionnaire en Algérie, dont il connaissait plusieurs membres. Pourquoi s’est-il tenu à l’écart du PCA qui voulait une libération nationale associée au socialisme, pour joindre à la place le FLN plus nationaliste indépendantiste que révolutionnaire pour le socialisme et le communisme ? Il ne nous est pas possible de répondre à cette question, mais nous pouvons soumettre l’hypothèse qu’il se jugeait plus utile en tentant, dans la mesure des contraintes qui lui étaient imposées par le FLN d’œuvrer pour une convergence du mouvement nationaliste et du mouvement révolutionnaire. I

l est vrai que dans le FLN, Fanon se situait dans l’aile gauche et qu’il faisait, pourrait-on avancer, une sorte d’entrisme à sa façon. Quoi qu’il en soit, la question est complexe, délicate et nous n’avons sans doute pas encore tous les éléments pour y répondre. Une étude de quelques aspects de la pensée de Fanon peut constituer un élément de réponse.

** Quelques réflexions sur la pensée de Frantz Fanon

C’est progressivement, au cours de son parcours de vie trop court que Fanon a développé sa pensée, il n’est pas né fanonien !

On a l’habitude de considérer la pensée théorique de Frantz Fanon comme un ensemble homogène. Or, Fanon pratiquait simultanément ses deux métiers, celui de psychiatre professionnel et celui de révolutionnaire professionnel, en interaction. Les outils théoriques des deux métiers ne sont forcément pas identiques.

Quand il traitait un patient à l’hôpital de Blida-Joinville ou plus tard en Tunisie, il avait devant lui un sujet, un corps et un esprit, pas une classe sociale ! Le racisme colonialiste dont il a souffert dans son enfance et dans son adolescence, celui dont ont souffert ses patients en Algérie, se manifestait chez le colon, par des mots, des regards, des attitudes. Cela générait chez le colonisé des crispations, un raidissement, une démarche, une déprime. Ce racisme pouvait se manifester aussi chez l’ouvrier et le petit blanc, comme l’a bien souligné Fanon le psychiatre professionnel.

Par contre, le 1%, les gros capitalistes, à l’origine de l’exploitation économique et de l’oppression, à des degrés très divers, des 99% du peuple en général et du peuple colonisé en particulier, ce 1% là, le coupeur de cannes de la Martinique et plus encore le paysan algérien, ne l’ont jamais rencontré. C’est pourtant contre ce 1 % là, ces quelques cinq cents familles à la source de la violence coloniale, que Fanon, le révolutionnaire professionnel, veut concentrer la contre violence du colonisé. Nous avons donc avancé l’hypothèse qu’il est utile d’opérer une distinction entre les outils théoriques fanoniens à dominante psychologique, et ceux qui seraient à dominante politique.

** Quelques remarques sur des notions théoriques à dominante psychologique

On trouve d’ailleurs la même ambiguïté entre le psychologique et le politique chez Freud qui écrit dans Nouvelles conférences sur la psychanalyse à propos du rôle des facteurs psychologiques « Non seulement ces facteurs participent à l’établissement des conditions économiques, mais ensuite ils déterminent tous les actes de l’homme (10) ». Par contre Freud dit aussi dans L’Avenir d’une illusion « Quand une civilisation n’a pas dépassé le stade où la satisfaction d’une partie de ses participants a pour condition l’oppression des autres, peut-être de la majorité, il est compréhensible qu’au cœur des opprimés grandisse une hostilité intense contre la civilisation rendue possible par leur labeur mais au ressources de laquelle ils ont une trop faible part (11) ». Car Freud, lui aussi, comme Marx d’ailleurs, a connu le racisme et la pauvreté. Il confie dans Malaise dans la Civilisation : « Celui qui dans sa propre jeunesse a goûté aux misères de la pauvreté, a éprouvé l’insensibilité et l’orgueil des riches, est sûrement à l’abri du soupçon d’incompréhension et de manque de bienveillance à l’égard des efforts tentés pour combattre l’inégalité des richesses et ce qui en découle (12) » .

*** La colonisation

Ainsi, Fanon psychiatre aborde souvent la colonisation du point de vue du corps et de l’esprit du sujet : « La première chose que l’indigène apprend, c’est à rester à sa place, à ne pas dépasser les limites ; c’est pourquoi les rêves de l’indigène sont des rêves musculaires, des rêves d’action, des rêves agressifs. Je rêve que je saute, que je nage, que je cours, que je grimpe. Je rêve que j’éclate de rire, que je franchis le fleuve d’une enjambée, que je suis poursuivi par une meute de voitures qui ne me rattrapent jamais. Pendant la colonisation, le colonisé n’arrête pas de se libérer entre neuf heures du soir et six heures du matin. Cette agressivité sédimentée dans ses muscles, le colonisé va d’abord la manifester contre les siens. C’est la période où les nègres se bouffent entre eux et où les policiers, les juges d’instruction ne savent plus où donner de la tête devant l’étonnante criminalité nord-africaine (13) » . Fanon disait aussi : « Le racisme n’est pas un tout mais l’élément le plus visible, le plus quotidien, pour tout dire, à certains moments, le plus grossier d’une structure donnée (14) ». Ou encore, « Le langage du colon, quand il parle du colonisé, est un langage zoologique. On fait allusion aux mouvements de reptation du Jaune, aux émanations de la ville indigène, aux hordes, à la puanteur, aux pullulements, aux grouillements, aux gesticulations. Le colon, quand il veut bien décrire et trouver le mot juste, se réfère constamment au bestiaire. (15) »

Cette approche a dominante psychologique est bien entendu aussi éminemment politique et a d’ailleurs joué un rôle important dans le développement d’une cohésion nationale comme l’indique ce passage de la Plate-forme de la Soumam, plate-forme très influencée par un grand ami de Fanon dans le FLN, Abane Ramdane et indirectement par Fanon lui-même :

« C’est un fait indéniable que l’action de l’ALN a bouleversé le climat politique en Algérie. Elle a provoqué un choc psychologique qui a libéré le peuple de sa torpeur de la peur, de son scepticisme. Elle a permis au peuple algérien une nouvelle prise de conscience de sa dignité nationale. Elle a également déterminé une union psycho-politique de tous les Algériens, cette unanimité nationale qui féconde la lutte armée et rend inéluctable la victoire de la liberté... La doctrine est claire. Le but à atteindre, c’est l’indépendance nationale. Le moyen, c’est la révolution par la destruction du régime colonialiste. (16) »

Il est d’une ironie cruelle que, dans les faits, Abane Ramdane a, semble-t-il été assassiné par le colonel Boussouf, suite à des dissensions internes au FLN, et que Fanon a dû diffuser une version totalement erronée d’une mort héroïque au combat contre l’ennemi colonial. Cela souligne bien qu’on ne peut comprendre le cheminement politique de fanon dans le FLN que si on le situe dans le cadre des limites qui lui étaient nécessairement imposées.

*** La violence

**** L’étendue de la violence

Il ne s’agit pas ici de reprendre le riche débat sur la place de la violence chez Fanon, mais d’avancer l’hypothèse que Fanon, d’une certaine façon, a plutôt sous-estimé que surestimé le rôle de la violence s’il en a réduit l’étendue.

Dans la situation coloniale, le monde aliéné par le capitalisme est imposé du dehors. Le capital qui déshumanise est étranger. Fanon a bien montré que le milieu naturel du colonisé est bafoué, ridiculisé, infériorisé. La langue, la religion, les coutumes, les valeurs morales, les idéaux, la pigmentation de la peau, tout cela est diminué par le colon et c’est une violence permanente. Imre Marton avait bien compris Fanon sur ces points, mais il ajoutait en 1965 (On sait qu’il a légèrement modifié son approche dans son intervention au Mémorial Fanon de 1982 en Martinique (17) ) que « Pour Fanon, le monde colonial n’est que confrontation de violences qui s’objectivent et de violences qui se subjectivent… en isolant la politique des mécanismes économiques, en coupant la sphère politique du système colonial de la sphère économique (18) » .

Comme psychiatre, Fanon met plus l’accent sur l’oppression que sur l’exploitation (ce qui n’exclut pas une grande lucidité dans ses concepts théoriques politiques).

Est-ce-que, en assimilant presque la violence anticolonialiste à la lutte armée, il en a considérablement réduit la portée ? Le capitalisme et son impérialisme dans leur totalité, ainsi que les luttes économiques, idéologiques et politiques menées contre, ne sont-ils pas des formes diverses de violence d’intensité diverses et variables. La violence anticolonialiste ne serait donc pas la seule violence anticapitaliste et elle ne se limiterait pas à la lutte armée ! Si cette prémisse est adoptée, cela renforce l’importance que Fanon accordait à la mobilisation accrue de la gauche européenne dans la lutte anticolonialiste et antinéocolonialiste.

**** La violence et la victoire

Nous avons vu que le jeune Fanon étouffait sous la violence du régime pétainiste de l’Amiral Robert en Martinique et qu’il a joint la lutte armée contre le nazisme raciste, colonisateur extrême, y compris de l’Europe. Il a vécu la victoire sur le nazisme en se rendant compte que les puissances victorieuses étaient colonialistes et racistes elles aussi et qu’il fallait continuer le combat. Car la violence sans victoire ne permet pas de se reconstruire !

Quelle tristesse qu’il n’ait pas vécu la victoire de l’Indépendance algérienne pour laquelle il avait tant lutté. On ne sait pas comment il aurait évalué la vie de l’Algérie indépendante, comment il aurait continué à lutter pour que cette indépendance devienne une véritable souveraineté du peuple algérien.

**** La lutte armée et la Révolution

On a parfois l’impression que Fanon assimile la violence à la lutte armée et la lutte armée à une révolution. Une révolution sociale est le passage d’une formation socio-économique à une autre et toutes les luttes armées n’aboutissent pas à une révolution sociale. On pourrait dire que la tragédie de l’Algérie est justement que, malgré une terrible et héroïque lutte armée, et des tentatives infructueuses de révolution socialiste, elle n’est pas parvenue à se libérer du néocolonialisme. Cette remarque ne vise toutefois pas à minimiser les changements progressistes profonds et réels de la population suite à la guerre de libération.

** Quelques remarques sur des notions théoriques à dominante politique

*** Les bourgeoisies nationales

Fanon a été tristement visionnaire sur les dérives possibles, mais non fatales, des bourgeoisies nationales après l’indépendance « politique » des colonies. Il a sans doute été inspiré par le triste sort infligé à la nouvelle République d’Haïti, sort qu’il a dû étudier dans son enfance et indirectement avec son professeur Aimé Césaire.

On sait que le 1er janvier 1804, Haïti déclarait son indépendance. « Le 17 avril 1825, la France, par une ordonnance du bureau à Charles X, conditionnait la reconnaissance de cette indépendance au paiement, par le gouvernement haïtien, d’une rançon de 150 000 000 francs or, au motif d’indemnisation des colons pour la perte des produits de l’exploitation de leur domaine. Cette acceptation sous condition était accompagnée de l’envoi d’une escadre prête à bombarder Port-au-Prince. Haïti devait y souscrire et emprunter à des banques françaises pour honorer l’obligation. Celle-ci devait être réduite de moitié par les négociations ultérieures. Cette dette a pesé lourdement sur le développement de l’île, jusque dans son aptitude à faire face aux multiples catastrophes qui l’ont ravagée.(19) »

Les fréquents voyages en Afrique de Fanon, son expérience d’ambassadeur du Gouvernement provisoire de la République algérienne au Ghana en 1960, et peut-être même ses souvenirs de la Martinique ont certainement influencé son évaluation des bourgeoisies nationales.

Il est intéressant de noter que le FLN, lors du Congrès de la Soumam, critique durement sans raison valable le Parti communiste algérien (PCA) pour ses craintes d’une dérive néocolonialiste après l’indépendance. Or les critiques formulées par le PCA rejoignent paradoxalement les craintes de Fanon lui-même par rapport aux futures bourgeoisies nationales quant à leur rôle futur de complices du néocolonialisme. C’est d’ailleurs malheureusement ce qui s’est véritablement passé en partie ! Là comme en général, Fanon est clairement plus marxiste que le FLN : « « Pour ma part, plus je pénètre les cultures et les cercles politiques, plus la certitude s’impose à moi que le plus grand danger qui menace l’Afrique est l’absence d’idéologie… Après quelques pas hésitants dans l’arène internationale, les bourgeoisies nationales ne sentant plus la menace de la puissance coloniale traditionnelle se découvrent soudain de grands appétits... Il nous faut encore une fois revenir aux schémas marxistes (20) » . D’ailleurs, Fanon parle « du triomphe du socialisme en Europe orientale” ! Il sait que « La construction nationale continue à s’inscrire dans le cadre de la compétition décisive du capitalisme et du socialisme. »

*** Le parti révolutionnaire

Le Parti communiste algérien (PCA) était un parti révolutionnaire en Algérie qui faisait partie du mouvement communiste international comprenant, entre autres, en ces années là le Parti communiste de l’URSS, le Parti communiste chinois, le Parti communiste français et le Parti communiste du Viet-Nam (qui menait une lutte armée pour l’indépendance et le socialisme). Le mouvement de libération nationale de l’Algérie aurait pu évoluer avec le PCA vers le socialisme d’une façon similaire au Viet-Nam. Or, le FLN comme le montre la plate-forme de la Soumam, faisait tout pour discréditer le PCA, en qui il voyait un concurrent plutôt qu’un allié :

“Le P.C.A., malgré son passage dans l’illégalité et la publicité tapageuse dont la presse colonialiste l’a gratifié pour justifier la collusion imaginaire avec la Résistance Algérienne, n’a pas réussi à jouer un rôle qui mériterait d’être signalé. La direction communiste, bureaucratique, sans aucun contact avec le peuple, n’a pas été capable d’analyser correctement la situation révolutionnaire. C’est pourquoi elle a condamné le « terrorisme » et ordonné dès les premiers mois de l’insurrection aux militants des Aurès, venus à Alger chercher des directives, DE NE PAS PRENDRE LES ARMES. La sujétion au P.C.F. a pris le caractère d’un Béni-oui-ouisme avec le silence qui a suivi le vote des pouvoirs spéciaux. Non seulement les communistes algériens n’ont pas eu suffisamment de courage pour dénoncer cette attitude opportuniste du groupe parlementaire, mais ils n’ont pas soufflé mot sur l’abandon de l’action concrète contre la guerre d’Algérie : manifestations contre les renforts de troupes, grèves de transports, de la marine marchande, des ports et des docks, contre le matériel de guerre. Le P.C.A. a disparu en tant qu’organisation sérieuse à cause surtout de la prépondérance en son sein d’éléments européens dont l’ébranlement des convictions nationales algériennes artificielles a fait éclater les contradictions face à la résistance armée. Cette absence d’homogénéité et la politique incohérente qui en résulte ont pour origine fondamentale la confusion et la croyance en l’impossibilité de la libération nationale de l’Algérie avant le triomphe de la révolution prolétarienne en France. Cette idéologie qui tourne le dos à la réalité est une réminiscence des conceptions de la S.F.I.O., favorable à la politique d’assimilation passive et opportuniste. Niant le caractère révolutionnaire de la paysannerie et des fellahs algériens en particulier, elle prétend défendre la classe ouvrière algérienne contre le danger problématique de tomber sous la domination directe de la « bourgeoisie arabe », comme si l’indépendance nationale de l’Algérie devait suivre forcément le chemin des Révolutions manquées, voire même de faire marche arrière vers un quelconque féodalisme”. Et la Charte de la Soumam concluait, sans faire de distinction entre l’indépendance du Viet-Nam en voie vers le socialisme et celle du Liban par exemple :

« Il y a dix ans, au lendemain de la fin de la Deuxième Guerre mondiale, une formidable explosion a ébranlé l’impérialisme. L’irrésistible mouvement de libération nationale, longtemps comprimé, secoua les peuples captifs. Une réaction en chaîne entraîna les pays colonisés, l’un après l’autre, dans la conquête d’un avenir flamboyant de liberté et de bonheur. En cette courte période, dix-huit nations sont sorties des ténèbres de l’esclavage colonial et ont pris place au soleil de l’indépendance nationale. Les peuples de Syrie et du Liban, du Viet-Nam et du Fezzan ont brisé les barreaux de leurs cellules et réussi à quitter l’immense prison du colonialisme français. Les trois peuples du Maghreb ont manifesté à leur tour leur volonté et leur capacité de prendre leur place dans le concert des nations libres. (21) »

La plate-forme de la Soumam affirme à la fois que le PCA n’est plus une organisation sérieuse, mais lui consacre beaucoup d’espace pour lui nuire ! Il est permis de penser que Fanon ne partageait pas cet aspect de la plate-forme de la Soumam, en se fondant sur ses nombreuses prises de position en faveur du mouvement communiste international. On ne peut d’ailleurs que regretter que le mouvement nationaliste et le mouvement communiste n’ait pas pu s’unir en Algérie comme cela a été le cas au Viet-Nam durant les mêmes années ou comme c’est le cas au Vénézuela actuellement. Ainsi le Parti communiste du Vénézuéla (PCV), rejoint l’affirmation du président Chavez la semaine dernière lorsqu’il déclare : « Qu’il ne peut y avoir de révolution sans Parti révolutionnaire », soulignant combien celui-ci correspond historiquement au Parti marxiste-léniniste qu’est le PCV. « Nous souhaitons également mentionner, pour les saluer et en les trouvant très positives, les récentes déclarations du citoyen Président de la République qui dit, je cite, ‘Que l’on ne peut faire de révolution sans parti révolutionnaire’, en réalité, vraiment, nous nous en félicitons », a souligné Oscar Figuera en conférence de presse. (22) »

Notons, puisque nous sommes en Martinique, que, selon le Parti communiste martiniquais (PCM), le même problème se pose. Ainsi Michel Branchi écrit dans le journal du PCM, Justice, dont il est le rédacteur-en-chef, « L’objectif reste de construire, sous une forme ou une autre, le Front anticolonialiste dont parle la « Lettre à Maurice THOREZ » [d’Aimé Césaire] et que défendent depuis longtemps les communistes martiniquais. (23) »

Sadek Hadjeres, dirigeant communiste algérien bien connu, écrit que « Alors qu’au début de la guerre de libération, la méfiance ou même l’hostilité idéologique envers le système socialiste dominaient parmi les leaders de l’insurrection, l’attitude de nombre d’entre eux a progressivement évolué à l’instar du prestige grandissant du socialisme mondial auprès des couches populaires et des milieux intellectuels (en 1962). Au même moment, les idées de Frantz Fanon leur donnaient également des perspectives nouvelles qui les séduisaient d’autant plus qu’elles devenaient un support idéologique plus ou moins populiste, à la défiance qu’ils nourrissaient envers les cercles dirigeants du GPRA, perçus par eux comme embourgeoisés et prêts à sacrifier égoïstement les intérêts populaires (24) » .

On sait qu’alors que la Charte d’Alger, en 1963, se référait au socialisme, toute référence au socialisme a été abandonnée en 1989 et l’influence de Fanon n’a pas suffi !

David Macey nous dit dans sa biographie de Fanon : « La plupart des déclarations de Fanon - et en particulier celles concernant les conditions de l’indépendance et des négociations de paix- une fois qu’il deviendra porte-parole du FLN découleront des décisions du congrès de la Soummam (25) ».

Cette remarque est peut-être juste, mais elle ne tient pas compte du fait que, même si Fanon n’a jamais adhéré à un parti communiste, ses positions politiques étaient beaucoup plus proches du mouvement communiste international que celles du FLN en général. Comme porte-parole du FLN, Fanon avait un devoir de réserve qui ne lui permettait pas toujours d’exprimer son point de vue personnel en politique. La biographie de Fanon écrite par David Macey, parue en 2011, est une mine de renseignements passionnants sur la vie de Fanon. Une remarque de l’auteur cependant étonne et nous renseigne plus sur daid Macey que sur Fanon « Bien que la dernière partie de Peau Noire masques blancs soit précédé d’une des rares citations que Fanon fait de Marx, le marxisme dogmatique des années 1950 n’était pas d’une grande utilité pour comprendre l’expérience vécue du Noir, et l’élection de députés communistes, comme Fanon l’avait constaté lui-même début 1952, n’avait pas apporté de grands changements en Martinique”. Voilà qui est pour le moins étrange, car le communiste Ho Chi Minh qui avait fondé en 1941 la Ligue pour l’indépendance du Viet-Nam ou Viêt-Minh avait, comme nous le dit Alain Ruscio, un but, « Son but ? Mettre sur pied l’outil de la libération de son pays (pour lui, sans hésitation, un front patriotique dirigé par un parti communiste ancré dans les réalités nationales), conquérir la confiance des masses pauvres, puis être en situation pour déclencher un mouvement insurrectionnel, le moment venu (26) ».

Ce n’est qu’en 1975, après avoir vaincu l’impérialisme français et étatsunien, que le Viet-Nam a gagné son indépendance et son socialisme. Ho Chi Minh n’a pas pu savourer la victoire car il est mort en 1969 tout comme Fanon n’a pas pu voir l’indépendance de l’Algérie. Ceci dit, l’affirmation de Macey voulant dire en fait que le mouvement communiste international et l’exemple du Viet-Nam, entre autres, « n’était pas d’une grande utilité », n’est pas sérieuse et pourtant elle est partagée par divers spécialistes de Fanon !

Comme l’a indiqué Alice Cherki, de sa plume alerte et incisive, « il n’avait pas la formation marxiste d’un cadre de parti communiste. Son marxisme était assez hétéroclite. Par contre, il avait des connaissances dans diverses disciplines comme la psychanalyse qui lui permettaient d’enrichir le marxisme et la pratique politique ». Malgré toutes les limites qui lui étaient imposées dans le FLN où beaucoup de dirigeants se méfiaient de lui, il a dû penser que son dévouement militant serait plus utile dans le FLN que dans le PCA. Fanon reconnaissait, en tous cas que « Pour les peuples coloniaux asservis par les nations occidentales, les pays communistes sont les seuls qui aient en toute occasion pris leur défense (27) ».

** La question du rôle de la paysannerie, concept théorique psycho-politique

Pour Fanon, « Il est clair que dans les pays coloniaux, seule la paysannerie est révolutionnaire. Elle n’a rien à perdre et tout à gagner. Le paysan, le déclassé, l’affamé est l’exploité qui découvre le plus vite que la violence seule paye. Pour lui, il n’y a pas de compromis, pas de possibilité d’arrangement. La colonisation ou la décolonisation, c’est simplement un rapport de force (28) » et aussi « Le militant nationaliste qui décide... de remettre son destin entre les mains des masses paysannes ne perd jamais. Le manteau paysan se referme sur lui avec une tendresse et une vigueur insoupçonnée (29) ».

Comme le dit bien Nguyen Nghe : « Quand le mouvement révolutionnaire doit mener une lutte armée de longue durée, le modèle de la révolution soviétique de 1917, basée essentiellement sur l’insurrection armée du prolétariat citadin n’est plus valable. La création de bases révolutionnaires dans les campagnes pour une longue durée devient une nécessité, comme en Chine, au Viet-Nam, à Cuba, en Algérie. Les paysans pauvres deviennent les éléments prédominants dans les organisations révolutionnaires, les batailles se déroulent dans les campagnes, la victoire vient des campagnes pour gagner seulement, en fin de compte, les villes. Toutes ces conditions donnent lieu à certaines illusions ou erreurs d’optique (30) » . Pour ce révolutionnaire vietnamien, la réalité paysanne est beaucoup plus complexe et ce sont surtout les paysans pauvres qui ont un potentiel révolutionnaire dans la mesure où des militants révolutionnaires les éveillent aux idées nouvelles. Les études historiques de Benjamin Stora et surtout d’Henri Alleg, confirment ce point de vue. Fanon, même s’il était un citadin noir, agnostique, avec des connaissances limitées de la langue arabe, dans un milieu paysan musulman, a vécu et sûrement compris cette complexité du monde paysan. En d’autres termes, on peut se demander si la façon dont il présente la paysannerie n’a pas pour objet de créer une illusion psycho-politique utile au FLN !

On pourrait en effet avancer que la notion fanonienne du paysan algérien est à la fois descriptive et politique, mais aussi une illusion au sens psychologique freudien du terme, donc une force, comme l’est la religion par exemple. Il est en effet difficilement imaginable que Fanon n’ait pas connu l’existence des luttes entre les paysans riches, les paysans moyens et les paysans pauvres en Russie révolutionnaire ou en Chine durant la Longue Marche. En Algérie, en 1963, lors de la nationalisation des terres, on recensait que 27% des terres utiles avaient appartenu aux colons, soit 3 millions d’hectares et 23% des terres utiles appartenaient à 1,3 % des propriétaires algériens. A cela s’ajoutait les petits propriétaires et les ouvriers agricoles. Pendant la Guerre d’indépendance, le FLN a été confronté à de nombreux problèmes dans les campagnes et la réalité ne ressemblait nullement au tableau idyllique présenté par Fanon ! Sartre, qui coupe souvent les coins ronds, en rajoutait dans sa préface des Damnés de la Terre : « Ainsi l’unité du tiers monde n’est pas faite : c’est une entreprise en cours qui passe par l’union, en chaque pays, après comme avant l’indépendance, de tous les colonisés sous le commandement de la classe paysanne. Voilà ce que Fanon explique … (31) » .

* Deuxième partie

Dans quelles mesures nos réflexions sur la vie et la pensée fanoniennes peuvent-elles nous aider à comprendre et à influer sur la conjoncture actuelle. Pour répondre partiellement à cette question, nous aborderons trois “étude de cas”. L’hypothèse de travail qui sous-tend nos trois études de cas est que les notions-outils de Fanon sont d’une importance encore plus grande aujourd’hui qu’elles ne l’étaient de son vivant. En effet, l’URSS n’existe plus (actuellement du moins), le mouvement communiste international s’est affaibli, et beaucoup de partis eurocommunistes ont évolué vers l’eurocentrisme et vers la social-démocratie, ce qui rend la marche vers le socialisme des pays africains indépendants encore plus difficile. Heureusement, la République populaire de Chine, devenue le premier partenaire commercial de l’Afrique, peut dans une certaine mesure compenser la perte de l’Union Soviétique dans la lutte contre le néocolonialisme,au grand dam de l’impérialisme qui peut moins imposer sa loi.

* Les valises

On se souvient du réseau Jeanson et de ses porteurs de valises remplies de billets (provenant surtout de la classe ouvrière algérienne et des petits commerçants algériens travaillant en France) où se côtoyaient communistes et autres progressistes pour aider financièrement le FLN. Quelle triste ironie du sort de voir, comme l’a bien expliqué l’avocat Robert Gourbi (lui-même porteur de valise en sens inverse) qu’aujourd’hui ce sont, entre autres, les Bongo père et fils maintenus au pouvoir par France Afrique, qui alimentent les caisses électorales présidentielles françaises avec leurs valises bongo-Bongo. Selon la thèse de Verschave, une grande majorité de présidents et dictateurs africains des anciennes colonies françaises ont été mis en place, soutenus et protégés par l’État français. Il cite ainsi Omar Bongo (Gabon), Gnassingbé Eyadéma (Togo), Paul Biya (Cameroun), Denis Sassou-Nguesso (Congo), Blaise Compaoré (Burkina Faso), ou Idriss Déby (Tchad) (32). Fanon avait bien prévu la dérive des bourgeoisies nationales des pays nouvellement indépendants. La justice française a bien entendu classé l’affaire parce que prescrite ! Ce qui est particulièrement attristant, c’est de voir que la presse française, de droite comme de gauche, s’est concentrée sur les destinataires des valises de billets. S’agit-il de Balladur seulement, ou de Chirac, Mitterand en a-t-il bénéficié aussi, etc. ? En fait cette politique néocoloniale compromet tous les partis politiques français de l’extrême droite lepéniste à la gauche mitterandienne, et par complicité passive, les eurocommunistes. Peu se sont préoccupés du fait que cette politique néocoloniale affame littéralement la population africaine et qu’elle constitue un véritable crime contre l’humanité. Fanon n’a pas réussi à guérir la gauche européenne de son européocentrisme. Ce dernier s’est en fait considérablement aggravé depuis la chute du Mur de Berlin ! Ceux et celles qui tentent de leur mieux d’être ses continuateurs ont une lourde tâche à accomplir ! Cependant, aujourd’hui la situation a changé et toutes les valises « Bongo Bongo » ne changeront pas le fait que, même si l’URSS n’existe plus actuellement, la Chine communiste existe, et que la sphère de l’impérialisme occidental se rabougrit. Durant la période 2001-2010, la croissance annuelle moyenne du commerce sino-africain a atteint 28%. La Chine est ainsi devenue le partenaire commercial le plus important de l’Afrique. Selon un responsable du ministère du Commerce chinois « .. ayant des missions et des expériences similaires, la Chine et l’Afrique sont tous les deux en voie de développement. Amie sincère de l’Afrique, la Chine maintient toujours un esprit d’égalité, d’efficacité, d’avantages réciproques et de développement commun. De plus, la Chine cherche à partager avec l’Afrique ses expériences de développement et à réaliser des avantages mutuels et du développement commun via les investissements et les aides (33) ».

* Un pays, la Lybie

Demba Moussa Dembele, économiste sénégalais, cite le Guardian du 24 août 2011 qui nous apprend que « ce sont les principaux pays de l’OTAN qui ont soutenu et financé le CNT, qui comprend des membres liés de longue date à la CIA et au M15 ». C’est pourquoi ces puissances occidentales avaient aidé le CNT à créer une société pétrolière en vue de remplacer la compagnie étatique libyenne et une « Banque centrale libyenne ». Toujours selon Demba Moussa Dembele, l’appel a une intervention extérieure par le CNT était la suite logique de la coordination étroite entre celui-ci et les pays occidentaux. Ainsi donc, le déroulement de la campagne de destructions massives et de terreur de l’OTAN a-t-elle montré que la « protection » des civils n’était que le voile servant à masquer le vrai objectif des Etats-Unis, de la France et de la Grande Bretagne : à savoir abattre le régime de Kadhafi pour installer à sa place un régime plus docile, qui serait « reconnaissant » à ses « protecteurs » occidentaux qui seraient ainsi amplement « récompensés » par le contrôle et le pillage des ressources de la Libye. Porté au pouvoir par une coalition de mercenaires composée des forces de l’OTAN, de leurs forces spéciales, d’agents de la CIA, de combattants d’Al Qaeda et des monarchies du Golfe et de l’Arabie Saoudite, le CNT aura un grand problème de crédibilité et même de légitimité auprès du peuple libyen. En effet, l’appel à l’intervention extérieure montre clairement que le CNT ne jouissait pas de soutien populaire capable de faire tomber le régime de Kadhafi, contrairement à ce qui s’est passé en Tunisie et en Egypte. Outre le fait d’avoir été installé par une force étrangère, le CNT est un regroupement très hétéroclite, composé d’islamistes radicaux liés à Al Qaeda, de royalistes, de tribalistes et de représentants de la petite bourgeoisie. Par ailleurs, l’image du CNT a été ternie par l’attitude foncièrement raciste observée à l’égard des libyens noirs et des Africains du Sud du Sahara qui travaillaient en Libye. Occupée à atteindre ses objectifs de changement de régime, l’OTAN, avec la complicité des Nations Unies, a rejeté systématiquement tous les appels au cessez-le-feu et appels à la négociation formulés par l’Union africaine. L’OTAN a même tout fait pour entraver les efforts des pays africains auprès du CNT, en empêchant la visite des Chefs d’Etat mandatés par l’UA au tout début des frappes aériennes ou en soumettant Tripoli à d’intenses bombardements durant le séjour de ces derniers. Les Etats-Unis, la France et la Grande Bretagne ont non seulement ignoré les propositions de l’Afrique mais également tenté de diviser celle-ci en se servant de certains de leurs pions ou marionnettes pour affaiblir la position de l’Union africaine.

Le refus de prendre en compte la position de l’Afrique découle du manque de respect, voire du mépris, que les dirigeants occidentaux éprouvent à l’égard des dirigeants africains. Ces derniers sont presque toujours diabolisés par les médias occidentaux, les présentant presque tous comme des « dictateurs », des « corrompus » et des « oppresseurs » de leurs peuples. Et ce sont les pays occidentaux qui se chargeraient de « protéger », voire de « sauver », les pauvres peuples africains de ces « dictateurs », de ces oppresseurs », de ces « tyrans » ! Il y a certes des dictateurs en Afrique, mais la plupart sont les « protégés » des puissances occidentales. Aussi longtemps qu’ils servent loyalement les intérêts de ces dernières, on continue à les protéger et même à les présenter comme « démocrates ». Ce n’est que quand ces dictateurs n’arrivent plus à servir les intérêts de leurs maîtres qu’on les lâche, tout en cherchant à assurer leur relève, dans la mesure du possible.

Le philosophe italien Losurdo observe : « …barbare comme toutes les guerres coloniales, la guerre actuelle contre la Libye démontre comment l’impérialisme se fait de plus en plus barbare. »

La critique de Frantz Fanon, dans Les Damnés de la terre, est encore plus acerbe et dévastatrice : « Quittons cette Europe qui n’en finit pas de parler de l’homme tout en le massacrant partout où elle le rencontre, à tous les coins de ses propres rues, à tous les coins du monde. Voici des siècles que l’Europe a stoppé la progression des autres hommes, les a asservis à ses desseins, à sa gloire ; des siècles qu’au nom d’une prétendue ‘aventure spirituelle’ elle étouffe la quasi-totalité de l’humanité… L’Occident a voulu être une aventure de l’Esprit. C’est au nom de l’Esprit, de l’esprit européen s’entend, que l’Europe a justifié ses crimes et légitimé l’esclavage dans lequel elle maintenait les quatre cinquièmes de l’humanité (34) ».

« Après ce qui s’est passé en Libye, le danger de recolonisation de certains pays africains n’est plus une vue de l’esprit. Ceux qui avaient encore des doutes sur la réalité de l’impérialisme et de sa nature perverse, despotique, terroriste et barbare, doivent se réveiller. La Libye doit faire taire leurs doutes et balayer leurs illusions. La Libye est un test majeur pour l’Afrique. Et cela, quel que soit ce que l’on peut penser de Kadhafi et de son régime(35). »

En effet, la doctrine de « droit d’ingérence humanitaire » est la version moderne du « fardeau de l’homme blanc » qui avait servi de force motrice à la colonisation de l’Afrique au 19e siècle, dans le but de « civiliser » ses populations « sauvages » ! On sait ce que cette entreprise « civilisatrice » a produit : des génocides en série, des massacres à répétition, la destruction des cultures autochtones, le pillage éhonté des ressources et du patrimoine de l’Afrique. « Le droit d’ingérence humanitaire » vise les mêmes objectifs. A la place de la « civilisation » on évoque la « protection » des populations contre leurs « dictateurs », leurs « tyrans » !

Comme le dit bien à partir du Sénégal, Demba Moussa Dembele, vice-président du Réseau International Frantz Fanon, et digne continuateur de Frantz Fanon, « Il est temps de se réveiller ! Partout ailleurs, les peuples sont en train de prendre leur destin en main en secouant le joug de la domination impérialiste. En Amérique latine, que l’impérialisme ‘yankee’ appelait il n’y a pas si longtemps son « arrière-cour », les peuples sont en train de réécrire leur propre histoire, déformée et dénaturée par des siècles de domination, ponctués de génocides, de massacres, de pillage et de négation des cultures autochtones. Il n’y a aucune fatalité que l’Afrique reste le seul continent dominé et humilié (36) » .Selon Franklin Lamb,« Au nord du Sahel, un Front de Libération de la Libye est déjà en train de s’organiser, car contrairement à ce qu’on a pu lire dans une publication de la gauche française, beaucoup regrettent déjà la Libye du temps du Livre Vert (37)” » .

* Une femme madame Nafissatou Diallo

Pourquoi, après avoir traité de relations entre Etats avec les Bongo Bongo, d’une guerre pour le pétrole, parlons-nous maintenant d’une simple et modeste personne !

Fanon disait à propos des rêves d’Européens qu’il a traités : « Avec la femme algérienne, il n’y a pas de conquête progressive, révélation réciproque, mais d’emblée, avec le maximum de violence, possession, viol, quasi-meurtre. L’acte revêt une brutalité et un sadisme paranévrotiques même chez l’Européen normal... L’agressivité de l’Européen va également s’exprimer dans des considérations sur la moralité de l’Algérienne. Sa timidité et sa réserve vont se transformer selon les lois banales de la psychologie conflictuelle en leur contraire et l’Algérienne sera hypocrite, perverse, voire authentique nymphomane (38) » . Nafissatou est guinéenne et ce n’est pas un rêve mais un cauchemar bien réel ! A part cela, la ressemblance avec la description des faits par Nafissatou est frappante ! Luiz Eduardo Prado de Oliveira, psychanalyste francobrésilien, professeur de psychopathologie à l’Université de Paris 7 écrit sur Le triple viol de Nafissatou Diallo et nous dit à propos du “présumé” viol au Sofitel de New-York : « Une femme de chambre d’un grand hôtel nord-américain a été violée par un ancien président du Fonds monétaire international. Sans que l’on le remarque autant, elle a été violentée une deuxième fois par un procureur public des États-Unis, en bande avec des policiers. De manière flagrante, elle a subit une troisième violence lorsqu’un plateau de la télévision française a ouvert ses portes au violeur sans se soucier un seul instant de l’interviewer, elle, pour entendre sa version des faits. D’ailleurs, les journaux français ne semblent pas pressés d’entendre Diallo (39) ».

Aimé Césaire disait dans son Discours sur le Colonialisme, « Chaque fois qu’il y a eu au Vietnam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, une fillette violée et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe (40) » .

Il ne s’agit évidemment pas d’établir la vérité ici, même si la démonstration de ce psychiatre, entre autres, est convaincante ! Mais il y a deux camps ici, ceux et surtout celles, Blancs et surtout Noirs, qui veulent qu’il y ait un procès juste et équitable pour Nafissatou. Il s’agit de ceux et celles qui luttent pour les droits de la personne… et il y a les autres !

Ironie de l’histoire, c’est quelques jours après l’anniversaire de l’abolition de l’esclavage, qu’une étincelle a mis le feu aux poudres et a fait sauter l’invraisemblable montage politico-médiatique qui allait faire du violeur de l’Afrique et du présumé violeur de l’Africaine le président de la France et de son empire néocolonial en voie de rabougrissement !

Celle qu’on appelait Ophélia, Madame Nafissatou Diallo, la paysanne noire de Guinée devenue prolétaire dans l’industrie hôtelière à New York City confronte DSK, le patron du capitalisme international, déguisé en humaniste rose, avec le soutien regrettable de beaucoup de « Rouges ».

La détermination de Nafissatou à ne pas courber l’échine, à se tenir debout, « fam doubout » comme on dit en créole haîtien, contre l’esclavage sexuel, comme l’ont fait les esclaves d’Haïti qui ont battu Napoléon et ses troupes en 1804, mérite, selon moi, l’admiration des fanoniens.

Et pourtant en France, ministres d’État, hommes politiques en vue, de droite comme de gauche, crient au complot contre leur bon ami Strauss-Kahn qui serait un séducteur invétéré, mais pas un prédateur sexuel.

On ne donne guère le bénéfice du doute à cette modeste femme de chambre noire de trente-deux ans, qui, si elle est sincère, a eu l’immense courage de porter plainte contre un puissant de ce monde, avec tous les dangers que cela comporte ! Et si cette femme de chambre dit la vérité ! Et si le gros patron mentait ! Ce sera alors une Noire, d’un pays d’où sont venus beaucoup d’esclaves, qui aura sauvé par son courage la France du déshonneur et de l’humiliation. Tout un symbole ! Et cela avant qu’il ne soit trop tard, avant que DSK ne soit candidat à la présidence du pays, ou même président de la France. Une blanche petite-bourgeoise, victime elle aussi de l’esclavagisme strausskhanien, s’est jointe à la lutte. Aragon avait bien raison de dire « L’avenir de l’homme, c’est la femme. Elle est la couleur de son âme (41) » .

Tout cela dans un silence assourdissant de la “gauche” européenne, de sa presse, de ses organisations partenaires ! Même des mouvements sociaux féministes ou antiracistes quand ils sont liés à la Gauche officielle, des psychiatres connus comme progressistes, etc. hésitaient ou même carrément refusaient de lutter simplement pour que Nafissatou ait droit à un procès équitable !

Les prétextes sont des plus fallacieux : C’est un complot contre DSK, c’est sa présomption d’innocence, cela n’intéresse pas les Français, c’est une noire immigrée, forcément fragile, donc consentante ; ce n’est pas parce qu’elle est noire qu’il faut la défendre automatiquement, etc. !

Quand cela devenait vraiment impossible, des résistants ou résistantes de la dernière heure dans la gauche officielle ont fait leur apparition ! Marie-George Buffet, ex-secrétaire générale du PCF est une exception, car elle s’est courageusement investie dans la défense de Nafissatou Diallo et de Tristane Banon. Fanon disait, à tort d’ailleurs, car il ne peut pas avoir toujours raison ! (L’action clandestine du PCF est encore mal connue même aujourd’hui) : « « La Gauche n’a rien fait depuis longtemps en France. Mais par son action, ses dénonciations, et ses analyses, elle a empêché un certain nombre de choses (43) » . Dans le cas qui nous préoccupe, la gauche officielle n’a rien dénoncé du tout, si ce n’est qu’on s’intéressait trop à “l’affaire » !

Comme le pensait Frantz Fanon, l’esclavage est aboli, mais les attitudes esclavagistes ne le sont pas encore... Pour des considérations électoralistes, soit pour ne pas indisposer un Parti socialiste français colonialiste et néocolonialiste et un possible président de la République dont les débauches machistes sont célèbres depuis longtemps dans le cercle des intimes, il y avait une sorte d’omerta sur son cas ! Ceux et celles qui veulent faire vivre les idées-force de Fanon ont beaucoup de pain sur la planche

Frantz Fanon ne pouvait sans doute même pas imaginer que le PCF puisse collaborer avec le Parti socialiste pour avoir au second tour des élections présidentielles de 2012 un certain Dominique Strauss-Kahn !

Un dirigeant du Parti Communiste Ouvrier de Tunisie (PCOT) me disait récemment que quelques semaines avant le récent soulèvement populaire de 2011 en Tunisie, DSK félicitait encore le dictateur Ben Ali de sa « gouvernance » et souhaitait longue vie à sa dictature ! Nous n’allongerons pas notre intervention avec les récits parus dans la presse de la traite transatlantique des femmes noires et des blanches pratiquée présumément par DSK en association avec Dodo la Saumure et consorts...

Nafissatou a gagné contre DSK, la contreviolence de l’esclave a vaincu la violence du maître blanc. Cependant la strausskhanie se pavane encore et le strauskhanisme, ce corps étranger infiltré dans la gauche, ce « germe de pourriture » dirait Fanon, est loin d’être extirpé !

* Conclusion

Quel est le lien entre les valises “Bongo Bongo”, le renversement de la Libye du Livre vert , la lutte pour les droits humains fondamentaux menée par Nafissatou Diallo, et Frantz Fanon qui nous a quitté il y a 50 ans ! C’est que Fanon nous a laissé des outils puissants, son exemple et ses idées, et qu’il faut s’habituer à utiliser ces outils dans le monde d’aujourd’hui. Le rapport de forces international entre les forces impérialistes et les forces communistes a changé, entre autres, l’Union Soviétique a subi une défaite, mais la Chine communiste a réussi à s’imposer. La recommandation de Lénine me semble toujours d’actualité :

“Travailleurs et travailleuses de tous les pays et peuples opprimés, unissez-vous”, et comme l’a si bien montré Fanon, cela commence par la simple confrontation quotidienne du corps, du geste, du langage, des actes simples qui font partie intégrante de la lutte des classes et de la lutte anti-impérialiste.

La solidarité transatlantique des indignées et indignés, noirs ou blancs, a déboulonné la statue en stuc rosâtre de DSK, mais, comme nous l’avons dit, les strauskhaniens se pavanent encore et le strausskhanisme est toujours vivant ! Le strausskhanisme est un virus pervers dans le logiciel de la gauche, c’est une forme déguisée de l’impérialisme néocolonial, c’est la maladie sénile de la gauche molle !

Le strausskhanisme, nous le percevons comme l’ennemi de l’esprit de Frantz Fanon, l’outil par excellence du néocolonialisme. Et c’est une femme noire, paysanne devenue prolétaire immigrée, à qui certains moralisateurs hypocrites demandent d’être parfaite pour être crédible, qui a levé le voile sur cette plaie.

Oui, la camarade Nafissatou Diallo est fanonienne et son ultime prière pourrait être celle-ci : “O mon corps, fait de moi une femme qui interroge” !

Nous dirons pour conclure ce que Fanon disait : « Chaque fois qu’un homme a fait triompher la dignité de l’esprit, chaque fois qu’un homme a dit non à une tentative d’asservissement de son semblable, je me suis senti solidaire de son acte » . Il n’y a rien à changer sauf peut-être, car la langue évolue, remplacer Homme par Être Humain.

Notre démarche a consisté à garder le logiciel du fanonisme et de tenter une mise à jour de ce logiciel en fonction des nombreux logiciels malveillants ennemis qui se sont développés dans le monde depuis que Fanon nous a quittés il y a un demi-siècle. Nous nous sommes ensuite livré à trois études de cas pour mettre à l’épreuve aujourd’hui ces notions-outils que nous a légués Fanon. Il nous a semblé que l’épreuve était concluante et que c’est l’ensemble des cas particuliers qui doit être abordé aujourd’hui dans une perspective fanonienne pour aboutir à un universel qui soit vraiment universel et qui permette la convergence des luttes progressistes. Nous disons en effet, pour paraphraser la logique de Hégel que « L’Universel doit être tel, qu’il accueille en lui la richesse du Particulier » ! Il faut, selon nous, comme le disent Marx et Fanon, chacun à leur façon, humaniser l’humain !

Notes

(1) Frantz Fanon, Peau Noire, masques blancs, Œuvres, La Découverte, 2011, p.251

(2) Domenico Losurdo, Reconstruire le Parti Communiste, Intervention au 6e Congrès national du PdCI, http://www.legrandsoir.info/reconst...

(3) Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Seuil, 1952, p.20

(4) Alice Cherki, Frantz Fanon : portrait, Seuil,2000, p. 27 (5) http://fr.wikisource.org/wiki/Progr...

(6) Lettre de Frantz Fanon à ses parents, Memorial International Frantz Fanon : 31 mars-3 avril 1982 Fort-de-France. Dakar : Présence Africaine, 1984, p.269

(7) Antoine Porot - Notes de psychiatrie musulmane - Annales medico-psychologiques, 1918, 74, 377-384.

(8) Antoine Porot et C. Arrii, L’impulsivité criminelle chez l’indigène algérien ; ses facteurs : Annales médico-psychologiques, 1932, 90 : 588-611.

(9) Alice Cherki, Frantz Fanon, portrait, p. 31

(10) Yvon Quiniou, L’Homme selon Marx, éditions Kimé, 2011, p. 99

(11) Yvon Quiniou, L’Homme selon Marx, éditions Kimé, 2011, p. 95

(12) Yvon Quiniou, L’Homme selon Marx, éditions Kimé, 2011, p. 127

(13) Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre (1961), La Découverte poche, 2002, p.53-54

(14) Frantz Fanon, Pour la révolution africaine, La Découverte poche, 2001, p. 39

(15) Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre, La Découverte poche, 2002, p. 45

(16) Plate-forme de la Soumam http://www.elmouradia.dz/francais/s...

(17) Imre Marton, Contribution au mémorial, p.127

(18) Imre Marton, A propos des thèses de Fanon, Action, Revue du Parti communiste martiniquais, 1965, numéro 7, p.45

(19) Appel pour le remboursement à Haïti de la rançon exigée par la france pour la reconnaissance de son indépendance

(20) Frantz Fanon, Pour la révolution africaine, Oeuvres, La Découverte ,p.868-869

(21) Plate-forme de la Soumam http://www.elmouradia.dz/francais/s...

(22) http://canempechepasnicolas.over-bl...

(23) Michel Branchi, Portée politique et idéologique de la « Lettre à Maurice Thorez » : Aimé Césaire entre théorie et pratique dans WWW.JOURNAL-JUSTICE-MARTINIQ... (lundi 1er juin 2009)

(24) Sadek Hadjeres, « Réflexions autour de trois décennies de “socialisme spécifique” en Algérie », dans Francis Arzalier (coordination), Expériences socialistes en Afrique 1960-1990, Le Temps des Cerises, 2010, p.138

(25) Macey David, Frantz Fanon. Une vie, La Découverte, 2011, p.296

(26) Alain Ruscio, « Viet-Minh, 34 ans de combats pour leur indépendance », L’Humanité Dimanche, 24 novembre 2011, p.86

(27) Frantz Fanon, Pour la Révolution africaine, Oeuvres, La Découverte 2011, p.781

(28) Les Damnés de la Terre, p.46

(29) Les Damnés de la Terre, p.95

(30) Nguyen Nghe, Frantz Fanon et les problèmes de l’indépendance, La Pensée, 107, février 1963, p. 31

(31) Jean-Paul Sartre, Préface à l’édition, Les Damnés de la Terre, Oeuvres, La Découverte, p. 434

(32) François-Xavier Verschave, La Françafrique, le plus long scandale de la République, Tribord http://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C...) (28 novembre 2011)

(33) Le Quotidien du Peuple en ligne http://french.peopledaily.com.cn/96... (28 novembre 2011)

(34) Fanon Frantz, Les Damnés de la Terre (1961), éd. La Découverte poche, 2002, p.301 et 303

(35) Dembele Demba Moussa, Réflexions sur une guerre, http://frantzfanoninternational.org...

(36) Dembele Demba Moussa, Réflexions sur une guerre, http://frantzfanoninternational.org...

(37) Franklin Lamb, Libya’s Liberation Front Organizing in the Sahel, http://www.counterpunch.org/2011/11...

(38) Frantz Fanon, L’An V de la Révolution algérienne, Oeuvres, p. 283

(39) Luiz Eduardo Prado de Oliveira, Le triple viol de Nafissatou Diallo, psychanalyse de l’exil et de l’immigration http://pradodeoliveira.wordpress.co...

(40) Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme.

(41) Louis Aragon, Le fou d’Elsa, 1963.

(42) Alfred Gerson, Jean Vendart et Daniel Vernhettes, “Esprits de résistance”, Maison du Livre, http://ihs.livreparisien.fr

(43) Frantz Fanon, L’An V de la révolution algérienne, Oeuvres, Découverte 2011, p.381

(44) Fanon Frantz, Peau noire, masques blancs, Seuil 1952

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