La "voie française vers le socialisme" (Maurice Thorez 18 novembre 1946)

lundi 20 novembre 2017.
 

Le 18 novembre 1946, le journal anglais The Times publie une interview du secrétaire général du P.C.F., vice-président du Conseil, Maurice Thorez. Il y évoque la possibilité d’une "voie française vers le socialisme" différente du modèle de la révolution bolchevique d’octobre 1917 en Russie.

Ce texte sera ensuite considéré par le Parti Communiste Français comme le fondement de son orientation politique, comme le résumé de son projet pour la France. Ce sera le cas lors de la campagne électorale de 1956 ; ce sera le cas dans les années 1960 (il introduit le livre de 1966 sur "La marche de la France au socialisme", incontournable pour comprendre l’Union de la gauche et le programme commun des années 1970). Récemment encore, Anicet Le Pors, ministre communiste de la fonction publique dans le gouvernement Mauroy, disait voir dans la déclaration de Thorez un exemple de " la capacité du P.C.F. à parler d’une voix puissante et originale " (Le Monde, 19 mai 1999).

A) Déclaration de Maurice Thorez au journal anglais The Times.

Les élections du 10 novembre ont souligné une fois de plus le caractère national et démocratique du Parti communiste français, profondément enraciné dans les couches populaires, à la ville et à la campagne.

Les travailleurs, les républicains font confiance au Parti communiste français parce qu’il a été et qu’il demeure le parti de la clairvoyance et du courage.

Seul, avant la guerre, il a dénoncé et combattu la prétendue non-intervention et la capitulation de Munich, c’est-à-dire la politique de concessions qui a encouragé les agresseurs fascistes. Il a été, sur le sol national, l’organisateur et le dirigeant de la lutte armée contre l’envahisseur allemand et contre la trahison vichyste. Il est, depuis la Libération, l’initiateur et le conducteur de l’effort populaire pour la reconstruction de la France. Tout le monde sait qu’à l’appel du Parti communiste, les mineurs français ont, depuis un an, doublé notre production de charbon qui dépasse de quinze pour cent les chiffres d’avant-guerre. En même temps, grâce à l’initiative des ministres communistes, les ouvriers, les fonctionnaires, les paysans, les vieux travailleurs, les mères ont obtenu des avantages substantiels.

Enfin, l’opinion démocratique française approuve nos positions en matière de politique extérieure, notamment sur les problèmes de la sécurité et des réparations. Nous n’admettons pas l’idée émise par certains de rendre à l’Allemagne une position économique dominante en Europe. Nous demandons l’internationalisation de la Ruhr et le rattachement de la Sarre à notre système économique. Nous voulons la liquidation du fascisme et le désarmement effectif de l’Allemagne. Nous estimons nécessaire, indispensable, l’entente entre nos grands alliés anglais, américain et soviétique. Nous repoussons toute politique de blocs et d’orientation exclusive sur l’un quelconque de nos alliés, notre gratitude allant également à tous.

Nous souhaitons le resserrement des liens d’amitié et d’alliance entre la Grande-Bretagne et la France. Je suis d’une province arrosée de trop de sang britannique pour ne pas mesurer le prix de l’amitié franco-anglaise. L’accord devrait résulter d’une juste solution de la question allemande. Nous ne comprenons pas qu’on nous refuse le charbon de la Ruhr et que l’on compromette ainsi le relèvement de notre pays.

Nous avons répété expressément au cours de notre campagne électorale que nous ne demandions pas au peuple le mandat d’appliquer un programme strictement communiste, c’est-à-dire reposant sur une transformation radicale du régime actuel de la propriété et des rapports de production qui en découlent. Nous avons préconisé un programme démocratique et de reconstruction nationale, acceptable pour tous les républicains, comportant les nationalisations, mais aussi le soutien des moyennes et petites entreprises industrielles et artisanales et la défense de la propriété paysanne contre les trusts.

A l’étape actuelle du développement de la société, nous avons la conviction que les nationalisations - le retour à la nation des grands moyens de production monopolisés - constituent un progrès dans la voie du socialisme.

Les nationalisations portent atteinte à la toute-puissance des oligarchies financières, elles limitent les possibilités légales de l’exploitation de l’homme par l’homme, elles placent entre les mains d’un gouvernement démocratique des moyens appréciables pour l’œuvre de redressement économique et social du pays.

Il est évident que le Parti communiste, dans son activité gouvernementale, et dans le cadre du système parlementaire qu’il a contribué à rétablir, s’en tiendra strictement au programme démocratique qui lui a valu la confiance des masses populaires.

Les progrès de la démocratie à travers le monde, en dépit de rares exceptions qui confirment la règle, permettent d’envisager pour la marche au socialisme d’autres chemins que celui suivi par les communistes russes. De toute façon, le chemin est nécessairement différent pour chaque pays. Nous avons toujours pensé et déclaré que le peuple de France, riche d’une glorieuse tradition, trouverait lui-même sa voie vers plus de démocratie, de progrès et de justice sociale. Cependant, l’histoire montre qu’il n’y a pas de progrès sans lutte. Il n’y a pas de route toute tracée sur laquelle les hommes puissent avancer sans effort. Il leur a toujours fallu surmonter bien des obstacles. C’est le sens même de la vie.

L’union des forces ouvrières et républicaines est le sûr fondement de la démocratie. Le Parti ouvrier français que nous proposons de constituer par la fusion des partis communiste et socialiste, serait le guide de notre démocratie nouvelle et populaire. Il ouvrirait largement ses rangs aux travailleurs catholiques auxquels nous avons tendu bien avant la guerre une main fraternelle que beaucoup ont saisie. Nombreux sont d’ailleurs les Français qui partagent notre conception de la laïcité : pas de guerre à la religion, neutralité absolue de l’enseignement au regard de la religion.

Les Français communistes désirent vivement que le caractère national et démocratique de toute leur activité soit compris en Grande-Bretagne. Il n’en peut résulter que des effets heureux dans les rapports entre nos deux pays, pour le plus grand bien de notre cause commune, la cause de tous les peuples, la cause de la liberté et de la paix.

B) Commentaires de Stéphane Sirot (professeur d’histoire à l’Université) sur ce texte

o Le P.C.F., parti de gouvernement

Engagé activement dans la résistance à partir de 1941, le P.C.F. en tire une légitimité qui lui permet, à la Libération, de s’affirmer comme l’une des principales forces politiques du pays et de siéger pour la première fois de son histoire au gouvernement. Son secrétaire général, Maurice Thorez, occupe même, à partir de janvier 1946, la vice-présidence du Conseil. Le 10 novembre 1946, les élections législatives font du P.C.F. le premier parti de France : avec 28,6 % des suffrages exprimés, il atteint son record historique. Quatre jours plus tard, fort de ce résultat, Thorez revendique la présidence du Conseil. Pour tenter de rallier à lui l’opinion et une partie de la classe politique non communiste, en particulier les députés socialistes, il lui faut rassurer, se présenter en chef de parti responsable dont l’ambition est d’unir pour participer au redressement du pays et non d’établir en France un régime soviétique. Cela signifie en l’occurence souligner le respect, par le P.C.F., des règles démocratiques, son autonomie vis-à-vis de Moscou, sa prise de distance avec des méthodes expéditives de conquête du pouvoir. Telle est la fonction première de l’interview au Times du 18 novembre 1946, reprise le lendemain par L’Humanité, qui précède la publication du programme de gouvernement du P.C.F., le 27 novembre.

o La " voie française vers le socialisme "

La déclaration de Thorez s’ouvre par l’invocation, rituelle dans le discours communiste depuis le Front populaire, de l’immersion du P.C.F. dans la société française. Mais le message que ce parti cherche d’abord à faire passer est celui de l’existence de voies spécifiques à chaque pays pour le passage à la société socialiste. Selon Thorez, il est possible d’emprunter " d’autres chemins que celui suivi par les communistes russes ", c’est-à-dire une prise du pouvoir violente et minoritaire. C’est donc au " peuple de France, riche d’une glorieuse tradition ", de trouver " lui-même sa voie vers plus de démocratie, de progrès et de justice sociale ". Le chemin emprunté par cette " voie française vers le socialisme " passe par des nationalisations, une idée longtemps réfutée par le P.C.F., et la " fusion des partis communiste et socialiste ". Il doit aboutir à une " démocratie nouvelle et populaire ", allusion transparente à la construction, dans les pays d’Europe orientale libérés de l’occupation allemande par l’Armée rouge, de " démocraties populaires ", concept bâti par le Bulgare Dimitrov, dirigeant de l’Internationale communiste, autour du Front populaire.

o Un concept du mouvement communiste international

Les formulations théoriques avancées par Thorez ne sont pas nouvelles dans le mouvement communiste international. L’idée d’une voie spécifique au socialisme avec, pour y parvenir, l’utilisation des ressources parlementaires, commence à être conceptualisée alors qu’est adoptée, en 1934-1935, la perspective des Fronts populaires. Surtout, au moment où Thorez émet ses propositions, Togliatti en Italie s’engage également dans la " stratégie de la démocratie progressive ", tandis que jusqu’en 1947, les P.C. d’Europe orientale se défendent de vouloir instaurer chez eux la dictature du prolétariat ou d’imiter les Russes. D’ailleurs, l’année précédente, les leaders communistes d’Europe de l’Est parlent tous, plusieurs mois avant Thorez, d’une voie spécifique menant au socialisme dans leur pays. Et Staline lui-même admet en 1946, face au leader communiste tchèque Gottwald, qu’il " n’existe pas une seule voie qui passe à travers les soviets et la dictature du prolétariat ". La déclaration de Thorez ne va donc pas au-delà de ce qui est alors admis et reconnu dans l’univers communiste. Son originalité réside surtout dans le fait que des concepts reconnus au sein du système communiste mondial sont pour la première fois formulés aussi clairement en France par le secrétaire général du P.C.F.

o Démocratie et dictature du prolétariat

Évoquer une méthode différente de celle des bolcheviks pour passer au socialisme sous-tend la possibilité d’un changement pacifique de société, et, pour y parvenir, l’utilisation des instruments de la démocratie parlementaire. En outre, le fait que la notion de " dictature du prolétariat " soit passée sous silence dans l’interview, semble signifier indirectement qu’elle n’est plus revendiquée comme une étape indispensable dans le processus conduisant à une mutation radicale de société. Quelques mois plus tard, en juin 1947, dans son discours de clôture à la Conférence de la Fédération de la Seine du P.C.F., Thorez revient sur la question. Il affirme qu’il ne faut pas voir dans son interview " une condamnation de la dictature du prolétariat ". Mais en s’appuyant sur l’exemple des " démocraties populaires ", il affirme que " dans les conditions du développement historique, en Pologne et en Bulgarie, par exemple, il n’a pas été nécessaire d’instaurer la dictature du prolétariat ". L’idée n’est pas abandonnée ; elle est simplement déclarée inutile dans des pays où l’appareil d’Etat, selon Thorez, est au service de la classe ouvrière. Une brèche est cependant ouverte dans un domaine qui jusque-là ne semblait guère souffrir d’exceptions.

o Un texte de circonstance et l’aboutissement d’une démarche

La publication de l’interview au Times répond à des circonstances politiques précises : la revendication, par le P.C.F., de la présidence du Conseil. Mais ces propos reflètent aussi l’état d’esprit du moment d’un parti et d’un homme engagés dans l’action gouvernementale, qui participent activement au redressement économique du pays et prolongent après la Libération une expérience de " gallicisation " du phénomène communiste entamée sous le Front populaire.

Il faut donc également voir dans les propos publiés par le Times, " ultime forme qu’a épousée le rêve thorézien, sur le point de s’évanouir, d’une allègre et paisible ascension du P.C.F. au statut de parti messianiquement promis à incarner la France, la République, la classe ouvrière, un socialisme marié avec la liberté" (Annie Kriegel).

o La portée immédiate de l’interview

Un double constat d’échec s’impose. D’une part, la fonction tactique de l’interview se révèle inopérante : le 4 décembre 1946, l’investiture de Thorez à la présidence du Conseil est rejetée par l’Assemblée nationale. D’autre part, les propos tenus le 18 novembre 1946 n’amorcent pas un tournant durable dans les conceptions du P.C.F. Avec la détérioration des rapports Est-Ouest, les communistes sont évincés du gouvernement le 4 mai 1947, tandis que la création du Kominform, en octobre 1947, marque l’entrée en " guerre froide " du mouvement communiste international. Il n’est désormais plus question de voies spécifiques vers le socialisme, et le P.C.F. entre dans une longue phase de radicalisation et d’isolement au sein de la vie politique française.

o Une référence instrumentale du discours communiste

Pendant près de dix ans, l’interview au Times semble oubliée. Elle resurgit dans le discours communiste français en février 1956, lorsque Khrouchtchev dénonce le stalinisme et met l’accent sur la diversité et l’originalité des voies qui mènent au socialisme. Thorez s’empare de cette opportunité pour sortir sa déclaration de l’oubli. Ce rappel lui offre la possibilité de paraître opérer un ralliement aux thèses défendues par le successeur d’un Staline que le secrétaire général du P.C.F. se refuse alors à condamner explicitement, tout en se plaçant dans la posture du précurseur.

Après la mort de Thorez, l’interview au Times accompagne les timides tentatives d’aggiornamento du P.C.F. : elle lui permet non seulement de souligner l’ancienneté de son ancrage dans la société française, et, corollairement, son émancipation vis-à-vis de l’U.R.S.S., mais aussi de se placer définitivement dans une perspective " légaliste " de prise du pouvoir.

C) Critique du texte de Maurice Thorez par le groupe maoïste Voie prolétarienne

Le 19 novembre 1946, interviewé dans le « Time », Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, exposait avec une grande « franchise » le nouveau cours bourgeois pris par le son parti à la Libération, mais il allait plus loin en « théorisant » la trahison du PCF, et en présentant cette « théorie » comme un « enrichissement » du marxisme. Les communistes qui luttent, aujourd’hui, pour la construction d’un nouveau parti communiste et révolutionnaire se doivent de tirer la leçon de ces événements.

- Négation du marxisme et embellissement de l’impérialisme français.

Dans cette fameuse interview, Thorez présentait d’abord son parti comme un grand parti « national ». Son caractère de classe était gommé. En fait, le parti de Thorez allait servir la bourgeoisie française : de 1944 à 1947, il allait soutenir le relèvement de l’Etat impérialiste français en le présentant comme le « renouveau démocratique de la France ». Il allait masquer la politique agressive de celui-ci (notamment contre les peuples coloniaux : en Algérie, en Indochine, à Madagascar) en appelant sans cesse au combat pour « la grandeur de la France », pour son « prestige international ». Il allait permettre le relèvement de l’impérialisme français aussi bien sur le plan politique (slogan fameux de Thorez : « il ne doit y avoir qu’un seul Etat, une seule armée, une seule police ») qu’économique, en particulier en prenant la tête de la campagne pour la production minière (présentée comme servant les intérêts du peuple contre le soi-disant sabotage des trusts).

Ce rôle du PCF dans la politique de la bourgeoisie française n’était pas minime, mais indispensable. Sans lui, la bourgeoisie n’aurait jamais pu forcer ainsi les prolétaires de France à travailler aussi durement pour leurs propres exploiteurs. Comme le fera remarquer un ancien mineur dans ses souvenirs : « Je sais que je me suis crevé pour les 100 000 tonnes de charbon. Un type de droite, on l’aurait envoyé ballader. Mais un communiste ! » (3)

- Une nouvelle voie pour le socialisme ?

Aussi Thorez allait s’efforcer, dans cette interview, de présenter la situation de la France comme idyllique pour la classe ouvrière. D’une part on marchait vers le socialisme sur le plan de l’infrastructure, grâce aux nationalisations : « elles portent atteinte à la toute puissance des oligarchies financières, elles limitent les possibilités légales de l’exploitation… : elles constituent un progrès dans la voie du socialisme ». Le PCF s’enhardissait. En 44-45 il prenait encore soin d’affirmer que les nationalisations n’étaient pas le socialisme, mais seulement une étape démocratique vers le socialisme (4). Ainsi l’extension des nationalisations permettait de passer progressivement au socialisme, selon Thorez sans toucher ni à l’Etat, ni aux rapports de production.

D’autre part, et sur cette base, on pourrait atteindre pacifiquement le socialisme par l’extension illimitée de la démocratie, dont le progrès était tel qu’il permettait selon Thorez, « d’envisager pour la marche au socialisme d’autres chemins que celui suivi par les communistes russes ». Mais deux ans plus tard, la police de Jules Moch, ministre socialiste, en tirant sur les mineurs en grève, montrait ce qu’il en était de ces contes de fées : une vaste supercherie.

D’ailleurs, un peu partout dans le monde, la réaction impérialiste se chargeait de démentir les beaux discours de Thorez. La Grande-Bretagne agressait le peuple grec, les puissances impérialistes sabotaient le cours nouveau dans les « démocraties populaires » et appuyaient la droite, comme en Tchécoslovaquie, soutenaient les régimes fascistes en Espagne et au Portugal et, bien entendu, s’opposaient massivement aux peuples des colonies. Elles préparaient la « guerre froide ».

Thorez, au lieu de préparer le prolétariat de France à affronter cette situation nouvelle, en l’éduquant dans l’esprit de l’internationalisme prolétarien, en démasquant la démagogie « démocratique » de la bourgeoisie, renforçait la propagande doucereuse des impérialistes sur le « monde de paix » qui allait prétendument s’établir.

Thorez suggérait alors qu’il y avait — pour aller au socialisme — une autre voie que la voie de la lutte de classe jusqu’à l’insurrection, devenue inutile au milieu de ce « progrès démocratique » et, pour la première fois, exposait la thèse du passage pacifique au socialisme.

Le parti devait rester « dans le cadre du système parlementaire qu’il a contribué à rétablir ». Enfin, il souhaitait pour l’avenir voir naître un « parti ouvrier français » qui mettrait fin à la scission de Tours en 1921 (entre communistes et socialistes) non pas sur la base des principes marxistes-léninistes mais par « l’ouverture » du parti, et sur la base de rêveries de « démocratie nouvelle ».

- Les thèses de Thorez et le mouvement communiste.

Ces thèses ne faisaient que systématiser la politique opportuniste du PCF. Elles n’avaient, de plus, rien de vraiment particulier au PCF, sauf que, peut-être, le parti fut un des plus « audacieux » dans la justification de sa propre orientation réformiste.

Car en ces années 44-47, fort complexes pour les communistes, beaucoup de partis communistes firent des concessions à l’opportunisme. De nombreux dirigeants des « démocraties populaires » se berçaient d’illusions sur l’évolution de leur pays et laissaient entendre qu’on pouvait faire l’économie de la « dictature du prolétariat » (5). Le PC Italien suivait la même ligne que le PCF. Tous rêvaient d’un monde sans guerre, garanti par les « grands alliés ». Les autocritiques qui se firent ,à partir de 1947, ne furent jamais très sérieuses. Thorez ne fut nullement critiqué sur son entretien au Times. On mit formellement au rancart la thèse du « passage pacifique », mais sans la remettre en cause sur le fond. Aussi allait-elle rapidement resurgir.

- Succès des thèses de Thorez dans le PCF.

Certes, il y a une différence entre le PCF de 1946, qui comprenait encore dans ses rangs d’authentiques combattants d’avant garde issus de la Résistance, et celui d’aujourd’hui.

Et il était extrêmement difficile, en 1946, d’imaginer que le PCF ne se corrigerait pas.

Mais Georges Marchais, quelques années après, reprendra les positions de Thorez exprimées au Times, pour aboutir à l’alliance avec le PS en 1981 et mettre en pratique une politique opportuniste.

Sans comprendre cela on ne peut rompre aujourd’hui pleinement avec l’orientation bourgeoise du PCF.

La direction du PCF développera l’idée d’une « voie typiquement française au socialisme » qui aboutira, on le sait aujourd’hui, dans les marais du social-libéralisme.

Cette « voie française » n’aura été que la continuation du vieil opportunisme social-démocrate contre lequel le PCF des années 25-30 n’avait cessé de lutter — avec plus ou moins de succès.

- Du révisionnisme à la social-démocratie

Après l’abandon de la notion de « dictature du prolétariat », Mitterand se délecta du triomphe du « socialisme démocratique français », de la revanche de Blum, leader des réformistes au Congrès de Tours où se constitua le PCF. Déjà, dans les thèses de Thorez, dominaient largement les idées social-démocrates : culte de l’Etat, idée du changement social par accumulation de réformes au lieu d’une révolution violente, social-chauvinisme, idée d’un parti ouvrier aux frontières floues prôné par les Jaurès et les Blum. Vieux refrains sur des airs nouveaux !

La nouveauté de Thorez fut de faire croire que ces idées pouvaient se concilier avec le communisme. En cela, il a jeté les bases du révisionnisme moderne, adaptation aux temps nouveaux du révisionnisme ancien. Ce qui ouvrait la voie à des reniements plus radicaux encore.

Thorez et ses successeurs sauront donner à l’occasion une teinte plus subtile à leur trahison du marxisme. En particulier, en reprenant les thèses révisionnistes de « démocratie populaire », comme étape vers le socialisme, sur le rôle « national » du parti communiste y compris dans les métropoles impérialistes…

Si en paroles certains « d’extrême-gauche » ne défendront jamais le passage pacifique et la voie parlementaire, ils ne proposeront jamais une ligne conséquente de préparation à l’insurrection prolétarienne armée, de préparation à la dictature du prolétariat.

A cet égard, nous devons particulièrement comprendre toutes les erreurs du PCF depuis le Front Populaire jusqu’à la trahison de 45, pour saisir comment elles se sont peu à peu développées, constituées.

Mieux nous comprendrons cela, mieux nous comprendrons que le révisionnisme en France est le produit de l’impérialisme français et mieux nous serons armés pour lutter pour un nouveau parti communiste de France.

SM

D’après Pour le Parti n°2, novembre 1976

(1) Dans le journal anglais Time.

(2) Révisionnisme : révision des principes du marxisme-léninisme.

(3) L. Lengrand, Un mineur raconte…

(4) Etienne Fajon, Cahiers du Bolchevisme, Février 1945

(5) Comme l’exprimèrent les thèses du Yougoslave Tito ou du Polonais Gomulka.


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