France Insoumise doit améliorer sa puissance organisationnelle (1ère partie)

mardi 17 octobre 2017.
 

Se donner les moyens d’étudier et de comprendre le fonctionnement des réseaux et appareils est fondamental si l’on veut créer de nouveaux modes d’organisation et de travail coopératif.

En raison de la longueur de cette contribution, nous avons divisé le texte en trois parties

Première partie (la plus longue) : chapitre 1 à 6. Elle explique les motifs de cette étude relativement ardue. Elle traite essentiellement des relations de pouvoir au sein des organisations et définit une typologie de celles-ci.

Deuxième partie : chapitre 7. Elle traite essentiellement des apports de l’intelligence artificielle pour faire fonctionner coopérativement des organisations. La modélisation de la notion de coopération y occupe une place importante compte tenu de ses applications pratiques. Il est question aussi d’auto organisation et du phénomène d’émergence.

La France Insoumise doit améliorer sa puissance organisationnelle 2ème partie L’apport des systèmes multi-agents

Troisième partie : chapitre 8 à 10. elle traite des apports la psychologie connexionniste et de la théorie des représentations sociales. La notion d’intelligence collective est présentée avec différents éclairages. Le chapitre 10 indique des applications possibles de cette étude pour faire évoluer les formes organisationnelles de la France Insoumise.

La France Insoumise doit améliorer sa puissance organisationnelle (3ème partie)

Pour ouvrir la forteresse qui conduit au Pouvoir, France Insoumise doit être en possession de trois clés : 1) Un programme de gouvernement alternatif ; 2) un mouvement puissant à la hauteur des enjeux ; 3) une audience suffisamment importante pour être connue, crédible et convaincante. La possession de l’une des clés nécessite la possession de la précédente.

La France Insoumise possède maintenant la première clé avec l’Avenir en commun. Mais il ne possède pas encore suffisamment la seconde qui conditionne l’obtention de la troisième.

Cette contribution ouvre de nouveaux sentiers ou chantiers pour améliorer la puissance organisationnelle de la France Insoumise

Pour ce faire, je propose un inventaire d’outils conceptuels pour analyser et construire des organisations, pour améliorer la coopération- coordination au sein d’un travail collectif, pour préciser la notion d’intelligence collective.

En préambule de cette étude, nous ferons cinq citations : trois extraites du livre Le socialisme néomoderne (1ère édition) ou de l’Autre société(nouvelle édition) , de Jacques Généreux. (Les deux paginations sont indiquées. Nous sommes évidemment d’accord avec ces affirmations.), la quatrième de Marx et la cinquième de Jaurès

"L’être humain singulier advient et grandit dans et par la relation aux autres."( p.170 ou p.172)

"Dans sa relation à autrui, l’humain est mû par la dialectique interne de deux aspirations indissociables : le besoin d’être lui-même et le besoin d’être avec autrui." (p.184 ou p.186).

"D’un point de vue objectif, les êtres sociaux sont toujours collectivement plus efficaces par la coopération (ou la compétition solidaire) que par la compétition solitaire." (p.200 ou p.202).

" L’essence de l’homme n’est pas une abstraction inhérente à l’individu isolé. Dans sa réalité, elle est l’ensemble des rapports sociaux" ( sixième thèse sur Feuerbach. http://www.marxists.org/francais/ma... )

"…chacun des citoyens, chacun des producteurs sera investi d’un droit sur l’ensemble de la propriété sociale. Mais en quelque point du domaine coopératif qu’il exerce pratiquement ce droit, il ne l’exercera que sous la loi même de la coopération et de la démocratie..." (Etudes socialistes, 1901, p. 271)

L’ensemble de l’étude suivante repose sur l’idée que l’être humain est par essence de nature sociale et que l’esprit de coopération et l’intelligence collective doivent irriguer tout mouvement politique qui se prétend émancipateur. En particulier la France Insoumise.

1-Introduction : les organisations traditionnelles en difficulté ou en échec

La première contradiction interne au capitalisme est celle qui oppose capital et travailleurs. Elle est au cœur du salariat.

Cette opposition s’est exprimée par la naissance et le développement d’organisations syndicales de recrutement relativement homogène et par des partis révolutionnaires ou réformistes (réformateurs comme on voudra) dont l’ambition était de dépasser cette contradiction soit par l’abolition du salariat, soit par une toute aussi hypothétique conciliation entre les intérêts des capitalistes et ceux des salariés (association capital/travail).

Ces organisations ont toutes eu et ont encore des structures verticales et hiérarchisées géographiquement (généralement entreprise, département, région, nation). Il en est de même des organisations syndicales de la Fonction Publique dont la verticalité structurelle (mais pas fonctionnelle) se connecte aux différents échelons de la hiérarchie administrative de l’Etat-Patron.

Mais la nouvelle division internationale du travail, la mise en réseaux des entreprises, la segmentation de la production, la sous-traitance en grappes, la diffusion des responsabilités de commandement et de gestion, accompagnées d’opacité, ont remis en cause ces structures traditionnelles.

D’où l’émergence d’un questionnement de plus en plus exigeant au sein des organisations syndicales sur leur mode d’organisation. Un syndicat comme Sud doit, en partie, son existence à ce questionnement.

Mais il existe une seconde contradiction interne au capitalisme peu analysée par les marxistes dits classiques.

"Il est cependant une seconde dimension, centrale dans la conceptualité de Marx, dont le marxisme classique ne prend pas toute la mesure. L’exploitation capitaliste, en effet, n’est pas seulement à comprendre comme l’extorsion d’un surplus, produit par le travailleur salarié. Elle s’exerce, on l’a vu, selon une logique particulière, qui est celle de la « richesse abstraite ». La concurrence, sur les marchés des biens et ceux des capitaux, impose à chaque entreprise capitaliste une pure logique de rentabilité, et cela quelles qu’en soient les conséquences sociales, culturelles et environnementales. La fixation de normes de rentabilité, telles que le fameux 15 % néolibéral sur lequel chaque entreprise devrait s’aligner, n’en est que le dernier avatar.

De là surgit ce que nous désignons comme la « seconde contradiction » du capitalisme, cette fois entre les capitalistes et la population (l’humanité) dans son ensemble, en proie aux tendances destructives d’une logique de profit qui tend à s’autonomiser. Le capitalisme n’est pas seulement prédateur : il est destructeur. Il entraîne l’humanité et la planète sur des trajectoires écologiques inquiétantes et irréversibles, sauf à modifier radicalement nos modes de production et d’existence.

Or, cette seconde contradiction du capital n’affecte pas seulement les relations nouées dans le rapport salarial : elle concerne la population dans son ensemble." (Cf Altermarxisme. Un autre marxisme pour un autre monde de J.Bidet et G.Duménil aux PUF p211).

Mais cette population globale est très hétérogène et chacun perçoit, d’une manière fragmentaire, bienfaits (ou supposés tels) et méfaits de ce capitalisme productiviste et consumériste. Le même auteur poursuit : "Si l’on considère le capitalisme selon sa logique d’abstraction, c’est-à-dire du point de vue de ses innombrables et incomparables méfaits, on comprend que les oppositions qu’il rencontre sont d’emblée disparates, décalées, désaccordées. Sa sauvagerie sera perçue à travers des atteintes, injures et souffrances qualitativement incomparables, selon qu’elles portent sur la santé, la dégradation des espaces de vie, l’embrigadement mercantile, l’identité personnelle, l’inégalité entre sexes, etc. Chaque composante de la population, chaque couche ou strate, chaque pièce du puzzle social se trouve, en effet, frappée par des atteintes diverses, dissemblables, toujours singulières. Chacune d’elle réagit à sa façon, spontanément discordante, et souvent exclusive : sourde résistance, révolte sans lendemain, association particulière, corporatisme, lobbying, irruption dans une conjoncture favorable : diversité inéluctable des « mouvements sociaux »...

La démonstration la plus éclatante de cette seconde contradiction est donnée dans la question écologique" : "Bref, le capitalisme frappe à l’aveugle. Et c’est de la réponse à ses coups que naissent les luttes qu’il faut faire converger. Dans l’idéal, pourrait-on dire, il s’agit, bien sûr, d’imposer des conditions dignes d’emploi, d’éducation, de santé et d’existence, unifiées par des normes communes. Mais la lutte sociale émerge nécessairement de conflits désordonnés et imprévisibles. Elle exige une capacité encore inédite de traduire les unes dans les autres, des luttes qui s’ignorent. A cela se rattache aujourd’hui la question d’unir partis et mouvements dans une force cohérente et connivente." (Idem, p220)

Et c’est précisément cet objectif qui est l’objet de cette contribution : présenter des outils conceptuels permettant d’analyser les organisations existantes mais aussi de construire de nouvelles formes adaptées au besoin de transformation économique et sociale dans un contexte devenu plus complexe et plus hétérogène.

Pour faire face à cette "seconde contradiction", les organisations verticales traditionnelles et les coordinations horizontales sans lendemain sont, sur la durée, impuissantes, ce qui ne signifie pas que quelques batailles ponctuelles n’aient pu être gagnées.

Les mouvements dits altermondialistes et écologistes sont nés, en partie, de l’inadaptation des organisations traditionnelles à combattre efficacement le capitalisme dans sa logique globale de prédateur-destructeur. La naissance des "collectifs anti-libéraux" au moment du débat sur le traité constitutionnel européen en 2005 procède de la même démarche.

Mais ces nouvelles organisations ont peiné à trouver des formes organisationnelles pleinement satisfaisantes malgré leurs efforts lorsqu’elles en ont fait. En proie à l’impatience ou au découragement, la tentation est alors forte de reproduire les structures et les modes de fonctionnement anciens. Ce fut le cas de la LCR qui se muta en NPA et qui tomba dans les mêmes travers du passé. La dispersion des forces antilibérales en 2007, incapables de se forger une structure démocratique commune (pas forcément un parti), s’est traduite par un score électoral catastrophique (9 % des voix au total, PCF inclus).

Ainsi, les organisations traditionnelles sont confrontées à une double crise : difficulté ou incapacité à faire face à la première contradiction qui prend des formes nouvelles ; difficultés ou incapacité à affronter la seconde contradiction.

Pourquoi ? Cela s’explique par plusieurs raisons mais la principale me semble être la suivante. Les éléments les plus conscients du mouvement ouvrier, des organisations de salariés , les responsables des mouvements dits anticapitalistes ont fait fi de l’apport des sciences humaines depuis un siècle et notamment de l’apport des théories des organisations alors que la classe capitaliste, au contraire, à l’aide de son personnel d’encadrement, a déployé des moyens considérables pour utiliser l’apport de ces théories dans tous les secteurs de la vie économique, sociale et politique.

Les acteurs les plus déterminés du mouvement social n’ont pas compris que ce qui fait la puissance du Capital, ce n’est pas seulement la Propriété et ses rapports économiques d’exploitation-domination mais c’est aussi sa puissance organisationnelle non seulement dans l’entreprise ou au niveau des réseaux d’entreprises mais aussi au niveau idéologique et politique par un maillage de la société toute entière avec des formes de contrôle social de plus en plus étroites et sophistiquées.

Les procédures de contrôle des médias par la classe dominante est un aspect important, mais un parmi d’autres, de cette puissance organisationnelle.

Une retombée de cette puissance organisationnelle est ce que j’appellerai le "gestionisme" qui consiste à vouloir tout contrôler par des dispositifs divers de gestion.

Ce gestionisme s’infiltre dans tous les pores de la société. On ne compte plus les écoles, cursus universitaires traitant de la gestion, du management, du marketing, de la communication... Du médecin généraliste ou hospitalier , gérant bientôt son panier de soins et sa T2A, au ménage gérant son budget familial, ses "opportunités" ; de l’étudiant gérant son "parcours", à l’enseignant gérant les "livrets de compétences" des élèves,... : la liste serait interminable.

Il faut pouvoir analyser cet absolutisme gestionnarial individualiste, forme néolibérale du contrôle social et lui opposer de nouvelles formes organisationnelles fondées sur l’intelligence collective et la solidarité entre les dominés.

Il faut pour cela analyser scientifiquement les organisations, (dont les réseaux sont une forme particulière que nous allons définir) et analyser les mécanismes de pouvoir à l’œuvre dans toutes les formes organisationnelles. Nous nous tournerons aussi vers la recherche en l’intelligence artificielle distribuée qui conceptualise le travail coopératif. Ces recherches modélisent les critères nécessaires à un travail coopératif entre êtres humains même si leurs applications concernent aussi les robots. Il éclaire aussi les mécanismes de l’auto organisation.

Ensuite il est possible d’envisager la création de nouvelles formes d’organisation intégrant ces recherches et s’articulant sur les concepts de coordination et de coopération.

La France Insoumise constitue une nouvelle forme d’organisation dont la création devrait s’affirmer comme un événement historique de grande portée :

- il fait converger des forces importantes de deux grands courants historiques : le courant authentiquement socialiste héritier de Jaurès et le courant incarné par le parti communiste français.

- il fait converger en un même front ces deux courants avec des forces de quatre autres courants :une partie de la tradition trotskiste, une partie du courant écologiste et féministe, une partie de la mouvance alter mondialiste et de la décroissance, la mouvance des républicains sociaux.

En d’autres termes, il fait se rassembler des citoyens et citoyennes de cultures politiques différentes.

Une telle hétérogénéité ne permet pas une fusion ou fédération dans un parti de type classique mais réclame la mise au point de structures organisationnelles totalement nouvelles.

Dans ce nouveau contexte politique, cette contribution a pour objectif de faire le point sur ce que les sciences contemporaines peuvent apporter comme outils conceptuels et pratiques pour imaginer de nouveaux types d’organisations capables de gérer efficacement l’hétérogénéité, la diversité et capables surtout de mettre fin à l’hégémonie capitaliste actuelle.

Mais il y a un prix à payer pour prétendre décortiquer toutes les formes d’organisations sociales au-delà de leurs caractéristiques et structures particulières : c’est celui de l’abstraction, de la modélisation, de l’objectivation comme cela est le cas pour toute démarche scientifique.

Le texte qui suit n’est donc pas particulièrement facile à lire et nécessite un certain effort intellectuel. Il est donc déconseillé de le lire si le lecteur est dans un état de fatigue avancé.

Les sciences nous apprennent, qu’au-delà de la diversité apparente des choses, il peut exister un substrat commun : par exemple, tout être vivant du monde animal est constitué de cellules vivantes renfermant un noyau incluant son code génétique, tout corps naturel ou artificiel est constitué d’atomes... Mais ces découvertes ont demandé observations, expériences et théorisations. Il en est de même des organisations humaines. Sociologues, anthropologues, ethnologues, psychologues des groupes sociaux, se sont attelés à cette tâche.et depuis une vingtaine d’années, les informaticiens spécialistes de l’intelligence artificielle ont apporté leur contribution.

Chacun a pu se rendre compte, par expérience, que malgré la diversité des associations, par exemple, on rencontre des phénomènes de groupe récurrents : hyperactivité de certains membres, passivité d’autres, scissions, fragmentations, union contre un "ennemi" commun, coupure entre bureau et base de l’association, apparition de conflits dus à des problèmes techniques ou d’égos, etc.

Tous ces phénomènes ne s’expliquent pas uniquement par des raisons idéologiques, culturelles, voire psychologiques. Il existe en fait des raisons communes structurelles et fonctionnelles liées à la configuration de l’organisation en question.

2- Les différentes relations de pouvoir dans une collectivité ou organisation

2.1 Les travaux de Vincent Lemieux

Nous avons cherché le mieux en ce domaine de la sociologie des organisations et des réseaux sociaux : nous avons trouvé les travaux de Vincent Lemieux. Celui-ci est professeur de sciences politiques à l’université de Laval (Québec). Il est considéré, au niveau international, comme l’un des meilleurs spécialistes de la théorie des organisations politiques. Il existe le prix Vincent-Lemieux qui est remis par l’Association canadienne de science politique. à l’auteur de la meilleure thèse de doctorat en science politique soumise, en anglais ou en français, par une université canadienne.

J’utiliserai donc l’un de ses derniers ouvrages : Le pouvoir et l’appartenance. Une approche structurale du politique aux Presses universitaire de Laval Québec. Le lecteur qui voudrait des applications concrètes diverses pour illustrer le texte qui suit a tout intérêt à se procurer ce livre remarquable.

Il reprend, en les précisant parfois, les concepts utilisés dans ses ouvrages antérieurs Les réseaux d’acteurs sociaux, (1999, PUF) et L’analyse structurale des réseaux sociaux, (2000, Ed. De Boeck, noté ici ASRS). Lorsque nous indiquons des pages, sans autre précision, il s’agit du premier livre cité.

Nous définirons les différents types d’organisation : coarchie ( réseau et quasi-réseau), stratarchie (quasi-appareil), hiérarchie (appareil) ; anarchie (qui n’a pas ici son sens commun).

Ces structures s’appliquent à de très nombreux domaines : politique, administratif et institutionnel, entreprises, associations, partis, syndicats, clans, tribus, organisations médiatiques, militaires...

Ces types de structures sont définis par la manière dont le pouvoir (nous allons préciser ce terme) et les liens se répartissent entre individus ou collectifs au sein de l’organisation considérée.

2.2 Quelques éléments de la théorie des graphes

La théorie des graphes est une branche assez récente des mathématiques et son enseignement de base se fait en classes de 1ère et terminale ES de lycée depuis quelques années en raison du nombre important de ses applications. Elle permet de modéliser facilement ces structures organisationnelles. Indiquons ici quelques éléments de base utiles pour notre propos.

Un graphe est un ensemble de points appelés nœuds ou sommets reliés par des traits appelés liens.

Chaque sommet peut être un individu ou une collectivité selon les cas. Si l’on ne fixe pas un sens de parcours sur les liens ceux-ci sont appelés arêtes , si l’on en fixe un, ces liens sont appelés arcs (du sommet A vers le sommet B par exemple) et on dit alors que le graphe est orienté. Un sommet est incident à une arête s’il est situé à une des deux extrémités de cette arête. Inversement, une arête est incidente à un sommet si elle "touche" ce sommet.

Dans le cas d’un graphe orienté, un arc est incident extérieurement à un sommet s’il part de ce sommet (par exemple A) et intérieurement s’il arrive à ce sommet (par exemple B) Dans ce cas A est prédécesseur de A et B est un successeur de A.

Deux sommets sont adjacents s’ils sont reliés par une arête ou un arc. On qualifie souvent de voisins deux sommets adjacents. L’ensemble des prédécesseurs et successeurs du somment A sont les voisins de A.

Le degré d’un sommet est la taille de son voisinage (le nombre de sommets voisins). Le degré d’un graphe est le degré maximum de tous ses sommets. L’ordre d’un graphe est le nombre de ses sommets. Une feuille est un sommet de degré un.

Une succession d’arêtes s’appelle chaîne, mais ce peut être aussi une succession d’arcs dont on ne se préoccupe pas du sens. Une succession d’arcs s’appelle chemin ou uniconnexion pour une organisation.

Une arête ou un chemin dans les deux sens s’appelle biconnexion si les sommets sont des acteurs. Une chaîne qui se referme sur elle-même s’appelle cycle Un chemin qui se referme sur lui-même s’appelle circuit.

Soit un chemin allant de A vers B. Le sommet ou acteur A s’appelle ascendant de B et B s’appelle le descendant de A. On dit que aussi que A est la source et que B est la cible ou un contact de A dans le cas où A et B sont des acteurs..

Si un chemin qui relie A à B passe par C on dit que l’acteur C est un relais.

Un sommet relié à tout autre sommet par un chemin (le sens a une importance) s’appelle une racine : si la racine est un acteur on le dit alors dominant. Si, en outre, aucun autre acteur a une relation de pouvoir sur lui on l’appelle acteur prédominant.

Un graphe est plus ou moins dense en liens. Pour traduire cela, on définit la connexité du graphe.

Un graphe est dit connexe si pour toute paire de sommets distincts il existe une chaîne les reliant et dit fortement connexe si pour tout couple de sommets distincts il existe un chemin les reliant.

Un graphe est complet si chaque sommet est relié à tous les autres (2 sommets quelconques sont toujours reliés par une arête ou un arc). Une clique est une partie d’un graphe (sous-graphe) constituant lui-même un graphe complet.

Dans un graphe connexe, un sommet est dit d’articulation si le sous-graphe obtenu en le supprimant n’est pas connexe. Un tel sommet supprimé fait que l’on obtient au moins deux sous graphes non reliés entre-eux.

Un arbre est un graphe complet sans cycle.

Une arborescence est un arbre possédant une seule racine.

Dans un arbre les sommets adjacents à un sommet donné du niveau supérieur sont appelés fils de ce sommet. Dans un arbre, les descendants d’un sommet sont les sommets qui sont le fils, ou le fils du fils, etc., d’un sommet donné.

Nous arrêtons ici les définitions. Pour plus d’informations, on peut se reporter au Que sais-je n°1554 d’Aimé Sache (PUF), La théorie des graphes ou aux nombreux sites Internet qui traitent de cette question On peut activer le lien suivant : http://www.geog.umontreal.ca/geotra... qui donne des explications facilement accessibles. On y trouvera ainsi des dessins illustrant les définitions.

La théorie des graphes s’applique notamment aux réseaux de communication et aux réseaux dits cognitifs (examinés plus loin).Dans les systèmes multiples agents que nous examinerons, chaque sommet ou nœud peut représenter un agent.

Un lexique sur les graphes : http://www.apprendre-en-ligne.net/g...

2.3 Les différents types de moyens d’action dans une organisation

Entre membres A et B d’un groupe ou entre sous-groupes A et B d’un groupe on peut définir 16 types d’influences de pouvoir possibles par rapport au contrôle ou non contrôle d’une décision portant sur les actions ou les moyens d’action.

Le pouvoir se définit donc ici à partir du contrôle des ressources en moyens d’action. L’initiateur de l’action est appelé destinateur ; le récepteur le destinataire.

Quels sont ces moyens ?

1) Les normes ou moyens normatifs qui norment ou guident l’action. Ces normes constituent un système de valeurs partagées par les membres de l’organisation.

2) Les informations ou moyens informationnels plus indicatifs que normatifs.

3) Les commandes (leviers de) ou moyens actionneurs permettant le contrôle et l’effectivité de l’action.

4) Les postes ou moyens positionnels tant du point de vue de la qualité (compétence, rôle,...) que de la quantité (effectifs)

5) Les liens ou moyens relationnels considérés comme positifs s’ils ce sont des liens de coopération

6) Les supports ou moyens matériels. Ces moyens peuvent être, pour les acteurs, habilitant ou contraignant.

L’importance de la préférence de l’acteur et de la finalité de l’action.

"Par contrôle des opérations concernant les moyens d’action, nous entendons la capacité pour un acteur, grâce à ses atouts, de faire en sorte que les résultats des opérations soient conformes à ses préférences. Quand cette capacité n’existe pas, il y a non-contrôle. Le contrôle ainsi entendu a une face positive et une face négative.

Il y a contrôle positif quand un participant prend l’initiative d’une opération ou consent à une opération qui correspond à ses préférences.

Il y a contrôle négatif quand il s’oppose avec succès à une opération qui ne correspond pas à ses préférences."

La notion de préférence est donc au coeur de notre définition du contrôle.

Elle nous semble incontournable... "D’ailleurs les théories actuelles de l’action en sciences sociales, dominées par les modèles de l’action rationnelle, supposent toutes que les acteurs ont des préférences. Reste à établir quelles sont ces préférences, ce qui ne va pas toujours sans difficulté dans la recherche empirique. Il arrive que les préférences soient facilement observables, mais il arrive aussi qu’elles le soient moins parce qu’elles sont stratégiques ou calculées ou tout simplement cachées." (p21-22)

En fait cela signifie que l’on ne peut faire abstraction de la finalité du contrôle et de l’action dans notre modélisation.

2.4 Tous les rapports possibles de pouvoir entre les membres d’une organisation.

Le contrôle, donc le pouvoir, peut s’exercer sur un type de ressources ou toutes les ressources énumérés précédemment. . Les seize rapports de pouvoir entre A et B résultent des combinaisons suivantes de contrôle ou de non-contrôle des ressources de chacun d’eux ou communes à l’organisation. Les voici, selon l’ouvrage de Lemieux (p 27-28) :

(1) Dans le pouvoir absent, il y a absence de contrôle par A et absence de contrôle par B.

(2) Dans le pouvoir unilatéral de A, il y a contrôle par A et non- contrôle par B.

(3) Dans le pouvoir unilatéral de B, il y a contrôle par B et non- contrôle par A.

(4) Dans le pouvoir conjoint, il y a contrôle par A et contrôle par B.

(5) Dans le pouvoir nul, il y a non-contrôle par A et non-contrôle par B.

(6) Dans le pouvoir bilatéral, il y a à la fois contrôle par A et non-contrôle par B, contrôle par B et non-contrôle par A.

(7) Dans le pouvoir supérieur de A, il y a à la fois contrôle par A et non-contrôle par B, contrôle par A et contrôle par B.

(8) Dans le pouvoir supérieur de B, il y a à la fois contrôle par B et non-contrôle par A, contrôle par B et contrôle par A.

(9) Dans le pouvoir unidirectionnel de A, il y a à la fois contrôle par A et non-contrôle par B, non-contrôle par A et non-contrôle par B.

(10) Dans le pouvoir unidirectionnel de B, il y a à la fois contrôle par B et non-contrôle par A, non contrôle par A et non contrôle par B.

(11) Dans le pouvoir équivalent, il y a à la fois contrôle par A et contrôle par B, non-contrôle par A et non-contrôle par B.

(12) Dans le pouvoir mutuel, il y a à la fois contrôle par A et non-con- trôle par B, contrôle par B et non-contrôle par A, contrôle par A et contrôle par B.

(13) Dans le pouvoir incompatible, il y a à la fois contrôle par A et non-contrôle par B, contrôle par B et non-contrôle par A, non-contrôle par A et non-contrôle par B.

(14) Dans le pouvoir prévalent de A, il y a à la fois contrôle par A et non-contrôle par B, contrôle par A et contrôle par B, non-contrôle par A et non-contrôle par B.

(15) Dans le pouvoir prévalent de B, il y a à la fois contrôle par B et non-contrôle par A, contrôle par A et contrôle par B, non-contrôle par A et non-contrôle par B.

(16) Dans le pouvoir diversifié, il y a à la fois contrôle par A et non- contrôle par B, contrôle par B et non-contrôle par A, contrôle par A et contrôle par B, non-contrôle par A et non-contrôle par B.

Chaque type de pouvoir est représentable sur un graphe orienté par un arc spécifique. Par exemple pour l’unilatéral de A : une flèche de A à B ; pour le pouvoir conjoint ==.

Le lecteur familiarisé avec la logique formelle propositionnelle reconnaîtra sans mal ici les 16 connecteurs logiques binaires sous-jacents. qui sont au fondement du fonctionnement de l’intelligence logique humaine. Remarquons que le ET logique correspond au pouvoir conjoint, le OU (inclusif) au pouvoir mutuel ; le OU exclusif au pouvoir bilatéral, etc... (Voir par exemple Cours de logique à Pasteur ou le Que sais-je La logique moderne, p13). http://www.pasteur.fr/formation/inf...

En négligeant la bidirectivité, on obtient donc 12 rapports de pouvoir possibles qui sont affectés d’une positivité ou négativité.

On note donc + pour positif ; - pour négatif ; M pour mixte et N pour neutre.

On obtient alors les 12 rapports de pouvoir qui vont conditionner la groupabilité et la régulation au sein de l’organisation.

Rapports positifs, négatifs, neutre

Examinons l’attractivité des12 pouvoirs précédents :

Pouvoir absent (N) ; pouvoir unilatéral (-) ; pouvoir conjoint (+) ; pouvoir nul (-) ; pouvoir bilatéral (-) ; pouvoir supérieur( M) ; pouvoir unidirectionnel (-) ; pouvoir équivalent (M) ; pouvoir mutuel (M) ; pouvoir incompatible (-) ; pouvoir prévalent (M) ; pouvoir diversifié (M) d’après la page 17 de l’ouvrage.

Heureusement, des études statistiques montrent qu’en fait ces 4 attractivités sont à peu près également réparties dans les organisations humaines, mais il est bon à retenir que seul le pouvoir conjoint est positif et favorise, d’emblée, la coopération ou la solidarité.

Cette première constatation permet de paraphraser le titre de l’ouvrage de Marcel Mermoz et Jean-Marie Domenach L’autogestion, c’est pas de la tarte (Ed. Seuil) ; la coopération, ce n’est pas d’emblée, de la tarte !

La réduction du pouvoir complexe en pouvoirs simples.

De même qu’en logique , il est possible de considérer chaque connecteur logique comme une combinaison de quelques connecteurs choisis comme référence (la négation NON, la conjonction ET, la disjonction OU, le plus souvent), de même qu’en informatique, on combine les opérateurs logiques (NO ; NAND, NOR, XNOR), il est possible de considérer tous les rapports de pouvoir précédents comme superpositions de rapports de pouvoir élémentaires.

Ainsi, on constate sans peine que le pouvoir bilatéral peut s’exprimer comme la superposition de 2 pouvoirs unilatéraux ; le pouvoir unidirectionnel de A résulte de la conjonction du pouvoir nul et du pouvoir unilatéral de A ; le pouvoir équivalent peut s’exprimer comme la conjonction du pouvoir nul et du pouvoir conjoint, le pouvoir mutuel est l’ajout du pouvoir conjoint et du pouvoir bilatéral... Le pouvoir diversifié est le plus complexe. La symbolique utilisée par Lemieux suit cette cohérence (p27).

Les pouvoirs élémentaires (atomiques) sont ici le pouvoir nul, le pouvoir conjoint, le pouvoir unilatéral (2 orientations). Les 12 autres relations de pouvoir peuvent se construire à partir de la superposition de 2, 3 ou 4 de ces pouvoirs élémentaires.

2.5 Les deux paramètres structurant les organisations ; les rapports de pouvoir et les rapports d’appartenance. La connexité et la groupabilité

Les liens de pouvoir entre 2 individus ou sous groupes d’une organisation sont représentés par les arcs d’un graphe orienté.

La manière dont les arcs relient les sommets du graphe (les acteurs ou membres de l’organisation) et le nombre de ces arcs caractérisent la connexité du graphe et donc de l’organisation (on pourrait dire connectivité pour une organisation).

On distinguera alors 4 types de structures.

Nous pourrons alors éclaircir des notions comme "verticalité", "horizontalité", "centralité" , "réseaux", "appareils" qui sont souvent employées de manière vague et peu opérationnelle.

La nature des relations de pouvoir et notamment leur positivité ou négativité caractérise la groupabilité c’est à dire les rapports d’appartenance au sein de l’organisation et la cohésion globale de celle-ci. Il peut se former, selon la nature positive ou non des liaisons, des pôles dans l’organisation. Une organisation peut être monopolaire, bipolaire, tripolaire,..., omnipolaire.

3 - Les 4 types de structure définis par la connexité

3.1 Les quatre types d’organisation.

1 - La coarchie.

C’est une organisation telle que tout couple d’acteurs est relié par une connexion directe ou indirecte de pouvoir allant de l’un vers l’autre. Entre 2 acteurs il existe donc toujours un chemin dans les deux sens. Le graphe associé à cette configuration est donc fortement connexe. Ainsi tout sommet est une racine ce qui signifie que tout membre est détenteur de pouvoir et donc dominant ou dépositaire d’autorité si l’on veut utiliser ce terme d’une manière fonctionnelle.

Pour se fixer les idées, considérons une bande de quatre protagonistes A,B,C,D. On peut avoir un lien direct de pouvoir entre chacun d’eux de type pouvoir mutuel. On peut imaginer aussi la configuration suivante : rapport de pouvoir mutuel entre A et B et entre A et C, pouvoir unilatéral de A vers D , de D vers B et de D vers C. (faire un dessin) : dans ce cas il n’y a pas de rapport de pouvoir direct entre B et C mais un rapport indirect : soit par l’intermédiaire de A, soit par l’intermédiaire de A puis de D, mais il existe toujours un rapport de pouvoir entre 2 individus de la bande.

On distingue ainsi 2 cas :

• a) entre 2 sommets il y a toujours plus d’un chemin, et ce, dans les deux sens : on a alors un réseau. Un réseau est très dense si son graphe est complet.

• b) Entre deux sommets, il n’y a pas forcément plusieurs chemins : il ne peut en exister qu’un seul. Un acteur est toujours dominant mais pas forcément directement. On a alors un quasi-réseau.

Ce type de structure émerge lorsque les relations de pouvoir conjoint sont suffisamment nombreuses pour assurer la bidiretionnalité (donc l’existence de biconnexion) directe ou indirecte du pouvoir entre chaque couple d’acteurs. Selon Lemieux, ce type de structure est bien adapté à la non spécialisation des tâches et à la diversité des membres.

Le système de valeurs favorisant ce type de structure est égalitaire. La conception de l’individu en harmonie avec ce type est de nature sociale et non atomistique du chacun pour soi.

La centralité est alors partout et nulle part car tout acteur est dominant. Une coarchie est donc acentrée.

2- La stratarchie ou quasi-appareil.

Dans ce type de structure, tous les acteurs ne sont pas dominants, c’est à dire générateurs de pouvoir.

Tous les sommets du graphe associé ne sont pas des racines.

Une paire d’acteurs quelconque de l’organisation sont toujours reliés par un lien direct de pouvoir ou par un chemin (pouvant être dans un seul sens.) : le graphe est dit semi-fortement connexe.

Cela signifie qu’il existe toujours une connexion de pouvoir entre 2 acteurs, dans un sens mais il est possible qu’au moins l’un d’eux puisse n’être que dominé.

En faisant l’analyse du commandement politique et militaire de la crise des missiles à Cuba en 1962, probablement la plus grave de l’histoire de l’Humanité, car la guerre nucléaire a été évitée alors de justesse, Lemieux constate que c’est une structure stratarchique qui a géré la crise, (p87). Le graphe fait apparaître qu’il n’y a pas eu de trou structural : chaque protagoniste était relié par une chaîne.

Le fait que certains acteurs possèdent un pouvoir unilatéral permet souvent de définir des strates. (4 dans l’exemple de la crise précédente). Les acteurs-racines dans le graphe témoignent de la centralité locale ou globale.

3- La hiérarchie ou appareil.

Dans une structure hiérarchique, il y a au moins un acteur qui a une connexion de pouvoir avec tous les autres acteurs (donc, est une racine) mais, contrairement à la stratarchie, il existe au moins une paire d’acteurs pour lesquels il n’a pas de connexion de pouvoir ni dans un sens, ni dans l’autre. Un acteur est toujours relié à un autre par une chaîne mais pas forcément par un chemin. Chaque couple d’acteurs a un ascendant (voisin) commun. Si la hiérarchie n’a qu’une seule racine, le graphe est une arborescence et l’organisation devient un appareil.

Une hiérarchie ne contient généralement pas de cycles ou circuits : c’est donc très souvent un arbre. Si elle en contient, les cycles peuvent s’autonomiser et menacer la hiérarchie de fractionnement s’ils contiennent des racines distincts. Ces racines peuvent être des chefs de tendances ou fractions, par exemple. La centralité est concentrée aux racines ou à la racine du graphe. Bureau politique, comité central, secrétariat national ou régional... illustrent cette centralité structurelle.

4- L’anarchie.

Il n’existe pas d’acteur ayant de relation de pouvoir avec tous les autres acteurs. On a donc dans ce cas un graphe non connexe. Il peut exister des relations de pouvoir entre certains membres, mais pas entre-tous. Mais il est possible que tous les membres exercent une domination sur un seul des membres du groupe considéré. Ainsi, par exemple, un groupe de bizutage ou ayant un bouc-émissaire est une structure de type anarchique. (voir livre cité p.41, dernier schéma) donc pas de rapport ici avec le groupe d’anar barbus, chevelus, romantiques et pacifiques...

3.2 Centralité et trou structural.

La notion de centralité des acteurs dans une organisation. On la traduit par la centralité d’un sommet dans un graphe. On peut définir 3 types de centralité (ASRS p22).

Le degré de centralité (degee centrality), c’est tout simplement le degré d’un sommet, c’est à dire le nombre d’acteurs en connexion directe ave A.

La centralité de proximité.(closeness proximity) Un acteur peut être relié à un autre par plusieurs chemins : on choisit le plus court. On fait alors la somme des plus courts chemins reliant un acteur à tous les autres :le nombre obtenu est la centralité de proximité (ou d’éloignement, selon le point de vue).

La centralité d’intermédiarité.(betweeness) Elle mesure l’importance de la position d’intermédiaire, de relais occupée par un acteur.

Nous ne développerons pas ici le mode de calcul qui s’effectue en 4 étapes ne voulant pas exagérer le contenu technique de cet article. C’est aussi la raison pour laquelle nous ne développons pas non plus les calculs sur la notion de matrice d’adjacence. Une telle matrice est un tableau à double-entrée où figurent en première ligne et première colonne le nom des sommets ou acteurs et où chaque case est remplie par un 1 ou par un 0 selon qu’un acteur est connecté ou non à un autre (directement par un arc)... Cette modélisation permet un traitement informatique des structures des organisations.

En sociométrie, l’acteur qui obtient le plus fort degré de centralité (plus grand nombre de 1) s’appelle leader. Une petite parenthèse technique tout de même : il existe une méthode plus rapide pour déterminer l’acteur relais principal que celle indiquée dans l’ouvrage de Lemieux : il suffit d’effectuer le produit matriciel de la matrice d’adjacence d’un sommet par elle-même (voir par exemple :Communication et réseaux de communication. Ed. ESF p67). L’identification de l’acteur relais principal peut être surprenante et faire comprendre beaucoup de choses dans le fonctionnement d’une structure.

La notion de trou structural

Pour fixer les idées, supposons que dans un graphe ou organisation , on ait une triade A, B, C telle que : B et C sont connectés à A mais pas entre-eux directement. Si A disparaît, B et C ne sont plus reliés. Il y a alors un trou structural du fait que B et C ne sont pas connectés directement et que leur connexion dépend de A. Dans certaines situations concrètes A peut tirer un avantage important de sa situation : on dit qu’il est en position de tertius gaudens. Lemieux donne différents exemples illustrant cette situation (ASRS p46 à 48).

La théorie des trous structuraux a été élaboré par Burt en 1992. Dans le cas d’une hiérarchie ou une arborescence, cette situation est fréquente. L’absence de trou structural dans l’organisation de la gestion de la crise des missiles de Cuba en 1962 a probablement évité une guerre nucléaire, (p82 à 93) me permettant ainsi d’écrire aujourd’hui cette contribution !

4 - La groupabilité dans une organisation : les rapports d’appartenance

4.1 La groupabilité.

Cette notion ne se confond pas avec la notion de groupalité psychique utilisée en psychanalyse de groupe telle qu’elle est définie par exemple par René Kaës (http://www.intersubjetividad.com.ar... )

La définition de Lemieux résulte d’une toute autre méthode, même, si dans le cadre d’une approche multilatérale du concept d’organisation humaine, ces deux approches peuvent se rejoindre. Il ne suffit pas qu’il existe un lien entre tous les membres d’un groupe pour que celui-ci soit homogène, en cohésion.

Selon la nature des connexions de pouvoir décrites ci-dessus, les liens peuvent être positifs, négatifs, mixtes. Si tous les liens de pouvoir entre certains des acteurs de l’organisation sont positifs et négatifs avec les autres acteurs, ils forment un pôle. Un pôle peut être réduit à un acteur et, inversement toute l’organisation peut ne constituer qu’un pôle : cas d’une coarchie où tous les rapports de pouvoir sont de type conjoint.

Considérons un exemple pour illustrer ceci. Dans le cas d’une triade A, B, C, celle-ci est monopolaire si les 3 rapports sont positifs, bipolaire si 2 rapports sont négatifs et l’un positif, tripolaire si les 3 rapports sont négatifs. En revanche, il n’y a pas de groupabilité par pôle si 2 rapports sont positifs et l’un négatif, un acteur, par exemple C, ayant un rapport positif avec les 2 autres (A et B) et ces 2 derniers (A et B) ayant un rapport négatif entre-eux.

Rappelons que le rapport positif ou négatif ne se définit pas ici par affinité subjective mais par la nature du rapport de pouvoir objectivement constaté et qui n’est pas forcément conscient ou délibéré. Par exemple, certains acteurs ne donnent pas la parole à d’autres sans en avoir la volonté délibérée (par égocentrisme dont ils n’ont pas conscience, par exemple).

Lemieux montre que, quelque soit le type d’organisation, il peut exister plusieurs pôles d’appartenance. Il ajoute que cette notion de groupabilité peut s’élargir aux rapports mixtes ou ambivalents. On considère alors un pôle comme un ensemble d’acteurs ayant des rapports positifs ou ambivalents entre-eux et ayant des rapports négatifs ou mixtes avec les autres.

4.2 Alliance et coalition

Un pôle est constitué d’acteurs qui collaborent entre-eux mais cela ne suffit pas pour définir une alliance politique. "Pour être considérés comme des alliés, à l’intérieur d’une alliance politique, encore faut-il qu’ils soient rassemblés dans le but d’exercer du pouvoir sur d’autres acteurs, ou encore, quand la groupabilité est unipolaire, dans le but d’éviter que le pôle qu’ils forment éclate en plus d’un pôle.

Des collaborateurs formeront une alliance politique s’ils cherchent à s’imposer par rapport à un autre groupe qui est en compétition avec eux pour l’obtention d’avantages politiques" (p56).

Selon Lemieux, une coalition est une alliance négociée et temporaire. Une des caractéristiques des coalitions est d’impliquer à la fois la collaboration et le conflit entre tendances ou entre organisations. On peut se reporter à deux sources : les coalitions et réseaux et coalitions si l’on veut avoir plus d’informations sur les coalitions.

4.3 Alliances au sein des organisations : l’influence du type de structure.

Cas des coarchies : "Dans une collectivité ou une organisation à structuration coarchique, il y a généralement une seule alliance, ou encore, si la coarchie est incertaine, des alliances reliées par des rapports d’appartenance ambivalents" (p 163).

Cas des stratarchies Dans ce cas,"les acteurs politiques ont généralement avantage à se regrouper en alliances, et ces alliances quand elles existent sont souvent au nombre de deux. Quand elles sont plus de deux, la recherche par les acteurs d’une position structurale satisfaisante peut avoir pour effet de les réduire à deux "(p 164).

Cas des hiérarchies. Dans ce cas, " les positions prédominantes ou très dominantes des acteurs qui ont le plus de pouvoir et l’existence de trous structuraux entre des acteurs dépourvus de pouvoir limitent la formation des alliances. Quand il s’en forme, les hiérarchies tendent à se transformer en stratarchies"(p 166)

Cas des anarchies "Dans une collectivité ou une organisation anarchique, les acteurs sont incités à former ou à maintenir des alliances, qu’ils cherchent ainsi à rétablir la connexité dans la structuration des rapports de pouvoir, ou qu’ils cherchent plutôt à maintenir un état de non-connexité qui leur est avantageux" (p 167).

Lemieux illustre d’exemples ces propositions et indique que cette approche structuraliste n’a pas la prétention de rendre compte de tous les types de facteurs qui construisent des alliances.

4.4 Relations entre réseaux et appareils

Un réseau peut contenir plusieurs appareils (réseaux d’universités, de villes...) : c’est alors un réseau inter-appareils.

Un réseau peut provenir de plusieurs appareils sans les contenir, (ATTAC...), c’est alors un réseau trans-appareils.

Un réseau peut être contenu dans un appareil (groupe dits informels existant dans une grosse entreprise : la société Google excelle en ce domaine, dans un parti, ...) : c’est un réseau intra-appareil.

Ces articulations peuvent être, selon Lemieux : non fonctionnelles ou neutres, fonctionnelles, dysfonctionnelles selon que le fonctionnement du réseau contribue de façon indifférente, positive ou négative aux finalités de l’appareil associé.

Telles sont les possibilités considérées par Lemieux (p 142). Remarquons que les partis politiques disposent d’associations dites amies ou de think tanks : il y a ici connexion entre appareils et réseaux.

Cette possibilité est d’ailleurs prévue dans les statuts du parti communiste français, par exemple. (Chapitre II – 3) où il est dit que : " Les droits attachés à la qualité d’adhérent-e sont : -Choisir les réseaux, collectifs auxquels il ou elle souhaite participer, réfléchir et agir ;…"( http://www.pcf.fr/326 )

Mais il est aussi possible de concevoir d’autres articulations. Par exemple un réseau formé pour une durée déterminée, constitue des groupes de travail de type appareil puis les dissout le travail terminé...

Des articulations entre plusieurs réseaux sont aussi possibles. Lorsqu’un réseau ou quasi-réseau s’est constitué, il peut ensuite s’associer éventuellement à un ou des appareils : on peut alors inverser les propos précédents et se demander si les appareils associés sont fonctionnels ou non par rapport aux finalités du réseau.

L’analyse des réseaux de pouvoir entre administrations centrales ou locales, les responsables politiques, médiatiques, économiques est incontournable si l’on veut décrypter le système de domination politique et idéologique. Si les décisions politiques se prennent, en principe, dans les cabinets ministériels, leur préparation s’élabore en bien d’autres lieux.

5 - Les facteurs déterminant la nature structurale de l’organisation

5.1 facteurs liés à la perception et à l’action des acteurs

a) Il est évident que la conception que les acteurs ont de la nature humaine et de l’individu - expression curieusement refoulée..., mais Jacques Généreux réhabilite à juste titre cette notion dans son ouvrage La dissociété) - influent leur manière de concevoir leur organisation.

Une conception libérale atomistique de l’individu dont le principe d’action est de défendre ses intérêts personnels ou de ses "copains" favorise la structuration en hiérarchie ou en anarchie ;

Une conception considérant la nature humaine comme d’essence sociale, l’individu se construisant par ses relations sociales favorise une structuration en coarchie (en réseau).

Mais il ne faut pas ici avoir une conception manichéenne des choses car, les libéraux, pour améliorer la productivité du travail sont capables d’utiliser les structures en réseaux pour "libérer les initiatives", "l’investissement personnel" dont le psychiatre C.Dejours a montré les effets pervers par l’intériorisation psychique des contraintes et la culpabilité de pas atteindre les objectifs que l’on s’est soi-même fixer pou le "bien de l’entreprise et de chacun".

b) La conception que les acteurs ont de l’autorité ou du rapport vécu qu’ils ont eu avec l’autorité influent aussi sur le mode de structuration : une conception hiérarchiste des rapports sociaux, considérant qu’il existe des "hommes de caractère" faits pour commander favorise la hiérarchie, une conception égalitaire favorise la coarchie : cela est évident.

Ce qui est moins évident c’est de saisir l’ampleur de ce que l’on nomme communément "la crise de l’Autorité" qui traverse tous les échelons de la société : crise de l’autorité de l’État (considéré comme la seule autorité centrale légitime depuis le Moyen Age), de l’autorité du père, du prêtre, du Maître à pensée ou maître d’école, du magistrat, du chef d’entreprise paternaliste, etc. L’homme politique en vue, fut-il président, devient une vedette, tel Zidane ou Depardieu plutôt qu’Homme d’État. : il est vrai que le mot État est devenu un gros mot...

Une des conséquences, pour le propos qui nous concerne, est la crise des structures hiérarchiques ou stratarchiques à trop forte centralité. Significatifs et représentatifs de l’air du temps, voici les propos d’un intervenant nommé Nicolas dans un article intitulé De la hiérarchie aux réseaux : les communautés " L’effacement des hiérarchies est en route depuis longtemps. Réduction du nombre de niveaux entre la base et la tête d’une entreprise, émergence des communautés et tribalisme marketing sont des exemples. Les communautés sont une conséquence de cet oubli de la hiérarchie. Sans chef restent les membres seuls avec leur centre d’intérêt commun. Les ordres n’existent plus dans cette structure, seules les influences jouent. Celui qui crée, invente, diffuse et soutien une idée peu influencer pour un temps d’autres membres. Bref pour paralyser une communauté il suffit de lui mettre un chef qui donne des ordres. La conséquence d’un fonctionnement en réseau est également l’absence de sélection des membres. Seule l’influence compte. Si telle ou telle personne prend l’initiative de venir dans la communauté personne ne peut la refuser. Chacun à ses raisons pour venir dans une communauté. La sélection des membres est un frein à la communauté..." (source : http://www.netmee.com/2007/08/09/de... )

c) La finalité de l’organisation.

Si la structure en réseau a beaucoup d’avantages, il ne faut pas non plus l’idéaliser car se pose le problème de fond : celui de la finalité comme on l’a vu ci-dessus avec la productivité.. Et sur ce point, Pierre Zarka dans son article Réseaux et organisation politique a raison d’insister sur la question de la finalité, même, si par ailleurs, la notion de réseau qu’il utilise reste trop vague (jusqu’à dire que le capitalisme constitue un réseau !). http://www.gauchemip.org/spip.php?a...

Par exemple, une coordination quelque peu centralisée peut alors être considérée comme néfaste si elle conduit à un morcellement d’actions conduites par des coarchies locales à vision étroitement localiste, sans un minimum de vision d’ensemble.

Il est évident que la structure de l’organisation ne sera pas la même pour une association de défense des Roms qu’une association de philatélie. Une association, telle ATTAC, qui a l’ambition de dénoncer et combattre tous les méfaits du capitalisme a des objectifs et un recrutement tellement vastes et variés que son organisation doit tenir compte de cette hétérogénéité, ce qui n’est pas une mince affaire : d’où la relative complexité de son organisation qui n’est sans doute pas encore arrivée à maturité.

d) Rapports de l’organisation avec son environnement.

La réactivité, l’adaptation, l’interactivité d’une organisation à son environnement dépend de la typologie de sa structure et inversement, le type de structure peut être parfois dicté par les contraintes de l’environnement (contexte de guerre, milieu hostile ou favorable,...) La forme réseau est plus ouverte ou interactive avec son environnement que la structure appareil, par exemple.

e) Les forces de transformation d’un type de structure en une autre.

Il est évident qu’une organisation a sa structure qui change avec le temps. Généralement, une sorte de principe "entropique" semble agir : la coarchie a tendance à devenir stratarchie ; la stratarchie a tendance à devenir hiérarchie. Nous ne développerons pas ici les mécanismes de transformation (p70 à75) et l’effet du clientélisme politique sur les structures (un chapitre entier, le 10 , est consacré à ce sujet). . f) La dialectique d’influence de l’individu sur l’organisation et de l’organisation sur l’individu.

La théorie de l’acteur stratégique développé par Michel Crozier et Erhard Friedberg dans les années 1970 part du constat suivant : étant donné qu’on ne peut considérer que le jeu des acteurs est déterminé par la cohérence du système dans lequel ils s’insèrent, ou par les contraintes environnementales, on doit chercher en priorité à comprendre comment se construisent les actions collectives à partir de comportements et d’intérêts individuels parfois contradictoires. L’acteur est considéré comme relativement autonome, libre de ses actions, et ne pas forcément partager les objectifs de l’organisation . Cette manière de voir est celle de l’individualisme méthodologique qui ne rend compte d’une partie de la réalité. Pour sa description, voir : http://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%...

Il ne faut pas perdre de vue que l’organisation joue un rôle de cohésion collective entre les individus et peut exercer sur chacun d’eux une "pression de conformité" qui trouve sa source dans les normes et les valeurs du groupe.

5.2 La taille de l’organisation. Le local et le global.

a) Le nombre de Dunbar et la loi de Metcalfe . La « règle de 150 », aussi appelée « nombre de Dunbar », soutient que la taille d’un réseau social originel est limité à environ 150 membres. Cette règle résulte des études trans culturelles en sociologie et plus spécifiquement en anthropologie sur la taille maximale d’un village (au sens plutôt entendu d’« écovillage »). Selon Dunbar cette limite serait liée à la taille de notre néocortex. Il est possible que ce nombre puisse être dû à une certaine limite humaine à reconnaitre les membres et à capter les faits émotionnels concernant tous les membres d’un groupe.

Au-dessus de ce nombre, la confiance mutuelle et la communication ne suffisent plus à assurer le fonctionnement du groupe. Il faut ensuite passer à une hiérarchie plus importante, avec une structure et des règles importantes (par exemple à l’échelle d’un pays et de son gouvernement).

La loi de Metcalfe explique que le nombre de liens potentiels dans un réseau avec n nœuds est n(n − 1) / 2, valeurs équivalente à n2 / 2 lorsque n est très grand. Cette loi est notamment applicable au réseau Internet.

Mais dans ce cas, la loi de Reed (énoncée par David Reed en 1999) corrige ce nombre considérant que la loi de Metcalfe minimise la valeur des connexions ajoutées. En effet, un membre est relié au réseau entier comme à un tout, mais également à beaucoup de sous-ensembles significatifs du tout. Ces sous-ensembles ajoutent de la valeur de connexion à l’individu comme au réseau lui-même. En incluant des sous-ensembles dans le calcul de la valeur du réseau, la valeur augmente plus rapidement qu’en ne prenant en compte que les noeuds.

Par ailleurs, la démocratie à grande échelle ne peut être complètement une réplique de celle se pratiquant à petite échelle. Mais il serait trop long de développer ce point important. : voir par exemple : La grande démocratie et la petite démocratie de Daniel MOTHÉ dans la Revue Esprit de juillet 2006. (http://www.esprit.presse.fr/archive... )

b) La ponctualisation (concept issu de la théorie de l’acteur-réseau) consiste à considérer une somme d’acteurs (ou d’actants) d’un réseau hétérogène comme un seul acteur. (Ce processus est d’ailleurs similaire à la notion d’encapsulation dans la programmation orientée objet en informatique). On on ne développe pas ici la théorie de l’acteur – réseau. Voir wikipédia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%...

c) La notion de représention d’une collectivité par un seul acteur est un cas particulier de ce processus de réduction. Le vote a pour fonction de conférer une légitimité à la ponctualisation dans la démarche représentative classique : un individu représente plusieurs personnes.

Quelques mots sur la crise de la représentativité. Cette procédure traditionnelle du vote a perdu globalement de sa légitimité en raison du discrédit des individus représentatifs élus dans notre société contemporaine. Les causes sont bien connues : promesses non tenues, coupure avec la base, corruption, utilisation massive des médias pour influencer les votes, découpages électoraux contestables, méthodes de comptage contestées, élus de nature sociologique peu en rapport avec celle du corps électoral, clientélisme et carriérisme, manque d’efficacité des élus syndicaux et politiques (faiblesse des effectifs , démission du Politique devant les exigences des multinationales,...)... Bref, on a coutume d’appeler cela crise de la représentativité ou de la représentation, selon le point de vue. Des taux d’abstention élevés à différents types d’élections, le faible taux de syndicalisation sont des symptômes de cette crise.

Ainsi, nombreux acteurs sociaux se disent : finalement, à quoi bon être puriste et démocrate pour représenter une structure, dans un tel contexte ? Un simple volontaire réunissant un certain consensus suffit donc. Evidemment cela ne va pas sans dangers, car le champ peut être laissé libre aux arrivistes ou entristes et futurs dictateurs si des dispositions adaptées ne sont pas prises pour éviter cela. Mais il peut exister d’autres raisons plus conjoncturelles : l’instabilité des effectifs de l’organisation, son hétérogénéité.

d) Ainsi des membres de l’organisation peuvent être à la fois des personnes physiques ou morales. Or, un examen de la classification des personnes morales permet de saisir la variété des membres possibles d’un réseau social hétérogène. ( http://www.juridix.net/civil/person... )

Ainsi, au CA d’ATTAC, un seul individu "représente" un syndicat (1 personne morale) pouvant compter des dizaines de milliers de personnes ou un tout petit groupe de presse. : on a ici une ponctualisation. On constate sur cet exemple qu’un sommet dans un même graphe peut être lui-même une organisation ou un individu.

Une organisation qui possède des collectifs locaux doit-elle les ponctualiser ? On connaît le débat : un collectif = 1 voix ou une personne =1 voix ? Considère-t-on alors des personnes physiques (biologiques) ou des entités morales semblables à des personnes morales ? La tradition démocratique classique demande : 1 personne = 1 voix. Bien sûr, pour les petites structures coopératives (type SCOP) le principe 1 personne = 1 voix reste la règle.

Mais par ailleurs, un représentant d’une organisation importante est censé représenter les idées ou intérêts définis et votés démocratiquement par sa collectivité (appareil ou autre) d’origine (généralement suite à des congrès régionaux et nationaux) : il est porteur d’un corpus d’idées, d’une intelligence collective.

De même le représentant d’un collectif local est sensé représenter la synthèse des points de vue des personnes de son collectif sans omettre, éventuellement, d’en souligner les idées contradictoires : synthèse ne voulant pas dire lissage, épuration. Il est aussi porteur d’une intelligence collective.

5.3 La notion de soucio-neurone.

On arrive alors à la situation suivante : un nœud du réseau ne représente plus une personne physique ou une collectivité de personnes physiques : il représente un corpus de pensée, une intelligence collective. Nous appellerons socio-neurones les sommets d’un graphe ainsi conçus.

Il est évident qu’à partir de ce moment, le graphe du réseau devient mouvant car un corpus d’idées collectives évolue avec le temps et notamment avec les progrès que réalisent les socio-neurones pour résoudre les problèmes qu’ils se posent. Cette situation peut modifier le nombre de liaisons entre les nœuds. On arrive alors dans un nouvel espace bien connu en psychologie cognitive et en intelligence artificielle : les graphes d’états. Les modifications d’un graphe au cours du temps peut être aussi objet de formalisation. Ainsi, il est aussi possible de développer une modélisation des graphes dynamiques rendant compte des changements structuraux. On peut se reporter à un exposé agrémenté d’un joli graphisme : http://www.lirmm.fr/FORUM/Hamamache.ppt (laboratoire Prisma, université Lyon 1)

Mais ici, nous somme dans le champ de l’intelligence collective et non seulement dans celui de l’intelligence individuelle. Nous allons voir que la notion de rhizome n’est pas étrangère à notre propos et son bref exposé va nous permettre d’avancer encore.

6- La notion de rhizome de Deleuze-Guattari

Ces deux auteurs ont "inventé" un type d’agencement entre éléments homogènes ou hétérogènes qui s’oppose aux structures hiérarchiques notamment de type arborescence. Cette notion constitue le premier chapitre introductif (p9 à 37)de l’ouvrage Mille plateaux. Capitalisme et schizophrénie noté ici MP, (Les Editions de Minuit). Par chance, ce texte est disponible en ligne. (http://hypermedia.univ-paris8.fr/bi... ) On peut lire un petit résumé sur le site boson 2.(http://www.boson2x.org/spip.php?art...)

Un rhizome fait penser, d’emblée, à une coarchie : "1° et 2° Principes de connexion et d’hétérogénéité : n’importe quel point d’un rhizome peut être connecté avec n’importe quel autre, et doit l’être. C’est très différent de l’arbre ou de la racine qui fixent un point, un ordre" (MP p13) Fait penser aussi aux Réseaux hétérogènes. (http://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%...’acteur-r%C3%A9seau ) Ceci apparaît clairement dans cette citation : "Un agencement dans sa multiplicité travaille à la fois forcément sur des flux sémiotiques, des flux matériels et des flux sociaux (indépendamment de la reprise qui peut en être faite dans un corpus théorique ou scientifique). On n’a plus une tripartition entre un champ de réalité, le monde, un champ de représentation, le livre, et un champ de subjectivité, l’auteur. Mais un agencement met en connexion certaines multiplicités prises dans chacun de ces ordres...."

La force de vie du rhizome, disons-le tout de suite, est le désir "Quand un rhizome est bouché, arbrifié, c’est fini, plus rien ne passe du désir ; car c’est toujours par rhizome que le désir se meut et produit". On constate que la notion de connexion fixe ou pré-établie est remise en cause : d’où le terme substitutif de linéaments qui récuse néanmoins toute notion d’arborescence. "Un rhizome ne commence et n’aboutit pas, il est toujours au milieu, entre les choses, inter-être, intermezzo"

Le connecteur logique préférentiel du rhizome n’est pas le ou, le donc mais le ET : " L’arbre impose le verbe "être", mais le rhizome a pour tissu la conjonction "et... et... et.. ". Curieusement ET, c’est le lien logique qui correspond à la seule relation de pouvoir positif : le pouvoir conjoint (voir ci-dessus, vers le début de notre texte) , base des organisations coarchiques et donc des réseaux intégraux.

Pour ces auteurs : "L’arbre ou la racine inspirent une triste image de la pensée qui ne cesse d’imiter le multiple à partir d’une unité supérieure, de centre ou de segment." Et l’arbre envahit toute la pensée occidentale : les sciences exactes et humaines (notamment la linguistique, la psychanalyse,...), les organisations sociales et politiques...

La notion de centralité est ici bannie. "Contre les systèmes centrés (même polycentrés), à communication hiérarchique et liaisons préétablies, le rhizome est un système acentré, non hiérarchique et non signifiant, sans Général, sans mémoire organisatrice ou automate central, uniquement défini par une circulation d’états."

Mais alors sans centre, comment concevoir la coordination des pensées, des acteurs, des actions ? Deleuze et Guattari se réfèrent alors aux publications du domaine informatique de Rosensthiel et Petitot qui ont recours aux réseaux d’automates acentrés : (excusez la technique...)

"A ces systèmes centrés, les auteurs opposent des systèmes acentrés, réseaux d’automates finis, où la communication se fait d’un voisin à un voisin quelconque, où les tiges ou canaux ne préexistent pas, où les individus sont tous interchangeables, se définissent seulement par un état à tel moment, de telle façon que les opérations locales se coordonnent et que le résultat final global se synchronise indépendamment d’une instance centrale. Une transduction d’états intensifs remplace la topologie, et "le graphe réglant la circulation d’information est en quelque sorte l’opposé du graphe hiérarchique... Le graphe n’a aucune raison d’être un arbre (nous appelions carte un tel graphe)." Voir aussi note 14 du texte Rhizome en ligne.

(Ces auteurs font référence aux recherches sur les automates cellulaires des années 80, mais depuis, l’informatique a fourni de nouveaux outils pour penser l’auto-organisation, comme nous le verrons plus loin.)

Notre développement précédent démontre bien, que même en adoptant un point de vue affreusement structuraliste (c’est notre partie pris du moment), il est évident que l’on peut concevoir, pour les réseaux sociaux, des graphes non arborescents !

Mais revenons aux graphes d’états pour des socio neurones. Or, une modélisation des résolutions de problèmes peut se faire par graphes d’états. Et les liens dont nous parlons maintenant. sont des liens entre processus mentaux collectifs qui ne peuvent désigner une "relation localisable" sinon que de désigner alors le réseau physique de communication qui véhicule ces processus (réseau internet par exemple).

Une autre propriété du rhizome est la multiplicité, la vraie, celle qui ne se fabrique pas par duplication, par héritage générationnel. La recherche d’une Unité semble, pour les auteurs, conduire fatalement à une pensée totalisante devenant totalitaire.

Autre propriété, le rhizome est ouvert (à entrées et sorties multiples) et est instable, mouvant. "A l’opposé du graphisme, du dessin ou de la photo, à l’opposé des calques, le rhizome se rapporte à une carte qui doit être produite, construite, toujours démontable, connectable, renversable, modifiable, à entrées et sorties multiples, avec ses lignes de fuite."

Les notions de strates, de plans puis de plateaux connectés apparaissent dynamiquement comme constitutifs d’un rhizome "Nous appelons "plateau" toute multiplicité connectable avec d’autres par tiges souterraines superficielles, de manière à former et étendre un rhizome" Le mot ligne apparaît aussi souvent , "mais les concepts sont des lignes..."

Avançons encore, et pénétrons dans le monde de l’intelligence artificielle.

Fin de la première partie. À suivre

Hervé Debonrivage


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