Extrême droite : les rats maudits de la violence

mercredi 19 octobre 2016.
 

Skins, GUD, JNR : extrême droite, le flambeau de la violence

Militants casqués, croix celtiques, rangers et pas cadencé... Pour les militants nationalistes, et quoi qu’en dise le FN, la violence fait partie de l’arsenal idéologique.

Les Jeunesses nationalistes révolutionnaires (JNR) et Troisième Voie vont-elles bientôt rejoindre la longue liste des organisations d’extrême droite dissoutes par le pouvoir ?

Au Local, son QG niché au bout de la rue de Javel, dans le 15e arrondissement de Paris, Serge Ayoub, le leader des JNR et fondateur de Troisième Voie, affecte l’indifférence : "Qu’est-ce que ça changera pour nos idées ? Rien. J’ai le dos large. On s’en remettra." Comme un air de déjà entendu.

Résurgence des groupuscules interdits

Depuis leur résurgence après guerre, les organisations d’extrême droite tombées sous les fourches caudines de la loi républicaine sont légion. Toutes, ou presque, sont réapparues peu de temps après sous une autre appellation avec les mêmes militants, ou presque. Il y eut Jeune Nation, créée par les frères Sidos, dont le premier fait d’armes remonte au 7 novembre 1956. Emmené par Dominique Venner, l’historien nationaliste qui s’est donné la mort il y a trois semaines à Notre-Dame de Paris, le cortège de Jeune Nation s’était détourné des Champs-Elysées, où il protestait contre l’intervention soviétique à Budapest pour aller mettre à sac le siège du Parti communiste. Le groupuscule fut interdit deux ans plus tard.

La violence des activistes de l’Algérie française prit le relais et joua un rôle moteur pour les générations suivantes. "Elles ont reproduit des structures de combat héritées des réseaux OAS sous la forme de petites cellules autonomes parfois adeptes de la clandestinité", explique l’historien Nicolas Lebourg. C’est ainsi que le mouvement Occident finit par être dissous en conseil des ministres le 31 octobre 1968, après une longue série d’actions violentes dont le plasticage d’une librairie maoïste dans le quartier Latin.

Son successeur, Ordre nouveau, fut interdit, lui, en juin 1973, après une bataille rangée contre la Ligue communiste (trotskiste) à la sortie d’un meeting contre "l’immigration sauvage" à la Mutualité. Plus récemment, c’est l’existence d’Unité radicale qui a été rayée par décret en juillet 2002 au lendemain de l’attentat de Maxime Brunerie contre Jacques Chirac. A chaque fois, c’est la même cause, la violence, encore et toujours, fruit d’une action collective déterminée ou produit d’une dérive individuelle, qui fut à l’origine de l’interdiction.

La barre de fer et le manche de pioche

Un éternel recommencement, tant cet ingrédient fait partie intégrante de la culture politique de l’extrême droite. Il a pourtant pris des visages forts différents. Celui, estudiantin, du Groupe Union Défense (GUD), adepte de la barre de fer et du manche de pioche à l’université d’Assas, cultivait un profil petit-bourgeois. Actifs dans les tribunes du Parc des Princes dans les années 1980, les hooligans du Pitbull Kop de l’incontournable Serge Ayoub, dit "Batskin" en raison de sa dextérité avec une batte de base-ball, avaient, eux, une assise plus populaire.

Quant aux groupes de skinheads, amateurs de ratonnades ou d’agressions homophobes, de plus en plus fréquentes depuis cinq ou six ans, ils recrutent parmi des jeunes en déshérence issus d’un milieu prolétaire et déclassé. Mais quelle qu’en soit la forme, la violence reste consubstantielle à l’extrême droite. C’est un moyen de militer, c’est même le plus prestigieux de tous, la forme suprême de l’engagement pour "préparer l’avènement de l’Ordre nouveau", selon les préceptes de François Duprat, ancien numéro deux du FN, mort dans un attentat en 1978. La violence politique, une "juste et impérieuse nécessité"

Dans son "Manifeste nationaliste révolutionnaire", bréviaire de référence pour les jeunes néofascistes, l’historien négationniste résume la stratégie de conquête du pouvoir : "Dans l’hypothèse où le mouvement nationaliste révolutionnaire dispose des forces nécessaires à une lutte violente et soutenue, si ces forces sont disciplinées et organisées, il peut rallier à lui les masses de droite, qui recherchent toujours une force susceptible de les rassurer (1)."

Trois décennies plus tard, Fabrice Robert, chef de file du Bloc identitaire, loue à son tour dans sa revue "ID magazine" "la violence politique" comme "une juste et impérieuse nécessité (...), l’une des méthodes les plus efficaces qui s’offre aux minorités politiques pour faire entendre leur message".

S’imposer par la force pour se faire craindre des autres courants politiques et les faire plier, tel est le combat à mener. C’est le sens de ces parades d’opérette dont sont friands les groupuscules d’extrême droite. Militants casqués, croix celtique, rangers, pas cadencé, ils affichent leurs oripeaux virils et communient dans une esthétique de la violence.

Le flambeau de la violence

Une kyrielle d’organisations (JNR, GUD, OEuvre française, etc.) parade tous les ans, le 9 mai, rue de Rivoli, à Paris, lors d’un défilé en hommage à Sébastien Deyzieu, jeune militant mort en tombant d’un immeuble en mai 1994 alors qu’il était pourchassé par la police à l’occasion d’une manifestation interdite du GUD et des JNR contre "l’impérialisme américain". Car l’extrême droite a le culte de ses morts, de ses "martyrs" qu’elle vénère sur le pavé aux cris de "Europe, jeunesse, révolution !", "La France aux Français !" ou "Ni droite ni gauche, Troisième Voie !".

Les générations militantes se transmettent ce flambeau de la violence. A la fin des années 1970, l’ancien dirigeant du GUD, Philippe Péninque, récemment devenu célèbre lorsqu’on a appris qu’il avait ouvert un compte en Suisse à son ami Jérôme Cahuzac, avait achevé son cursus à Sciences-Po par un mémoire de DEA intitulé... "la Politique à coups de poing ou l’extrême droite extra-parlementaire de 1968 à 1975", un travail universitaire qui prenait la forme d’une longue litanie de "bastons" et d’affrontements entre "SO" (services d’ordre). La même geste guerrière est narrée par une dizaine d’anciens responsables du GUD dans un album à la gloire du "rat noir" (2), l’emblème du mouvement, publié en 1995 à l’instigation de Frédéric Châtillon, ancien "gudard" devenu, comme Péninque, un proche conseiller très écouté de Marine Le Pen.

Batailles rangées

Autant d’éléments qui ont conduit la sociologue Birgitta Orfali à accoler au militant d’extrême droite le concept d’"homme de violence" : "L’homme de violence est ainsi dénommé car c’est la notion de lutte, de combat qui retient toute son attention. L’opposition violente à tout adversaire (individu ou groupe) le caractérise. L’antagonisme, le conflit sont les lieux par excellence qui définissent ce type (3)."

Depuis une vingtaine d’années, l’expression publique de cette violence a toutefois changé de nature. "Dans les années 1960 et 1970, et jusqu’à la fin des années 1980, on assistait dans Paris à des batailles rangées, préparées, presque encadrées, entre organisations rivales, fascistes contre gauchistes, raconte Philippe Lamy, chercheur en sciences politiques. Aujourd’hui, il y a davantage de petits groupes autonomes." "On est passé d’une violence politique collective à des actes individuels de droit commun", ajoute Nicolas Lebourg.

Le rapport au Front national

Une violence que la vitrine électorale de l’extrême droite récuse avec force. Pourtant, depuis trente ans, le rapport de tous ces groupuscules au Front national reste ambivalent. Comme l’écrivent Jean-Yves Camus et Stéphane François (4), d’un côté, l’ascension du FN "canalise les pulsions de violence et les détourne symboliquement vers le militantisme et le vote", de l’autre "son inscription dans le cadre démocratique, rejetée par une minorité, génère des micro-partis qui sont des scissions radicales du FN".

Le parti lepéniste a fréquemment puisé du sang neuf dans la mouvance skinhead, notamment pour assurer son service d’ordre. Avant d’écarter ces énergumènes devenus politiquement - et médiatiquement - gênants. Bref, l’histoire des relations du Front national et des crânes rasés, c’est "Je t’aime, moi non plus". Fondateur du Département Protection Sécurité (DPS), le service d’ordre du FN, l’ancien para Roger Holeindre les avait écartés une première fois au milieu des années 1980. Mais ils n’ont pas tardé à revenir.

"Petites cervelles"

Certes, le FN n’a pas hésité à les dénoncer à la police lors d’incidents violents comme ce fut le cas le 1er mai 1993, durant son défilé annuel en l’honneur de Jeanne d’Arc, et surtout deux ans plus tard, lors de la mort par noyade du jeune marocain Brahim Bouarram, poussé dans la Seine par un groupe de skins. Et pourtant, en 2009, 2010 et encore en 2011, quelques dizaines de crânes rasés défilaient toujours derrière les élus frontistes le 1er mai.

L’année suivante, ce sont même des gros bras des JNR de Serge Ayoub qui assuraient la sécurité de Marine Le Pen lors du même défilé. Les "petites cervelles" moquées par la présidente du FN n’en finissent pas de lui coller aux basques. Un peu comme ces cousins encombrants qui déblatèrent en bout de table au repas du dimanche, mais qu’on n’ose pas virer car ils font quand même partie de la famille.

(1) "La Droite nationale en France de 1971 à 1975", par François Duprat, Editions de l’Homme libre, page 160.

(2) "Les Rats maudits", Collectif, Editions des Monts d’Arrée.

(3) "L’adhésion au Front national", par Birgitta Orfali, Editions Kimé.

(4) "L’Extrême droite en France et la violence politique", par Jean-Yves Camus et Stéphane François, Revue des Sciences sociales.

Renaud Dély


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