La délinquance des élites

lundi 30 janvier 2017.
 

Jean-François Gayraud (commissaire divisionnaire) « Il faut remettre au centre la question de la délinquance des élites »

Pour le commissaire divisionnaire, la criminologie est une des clés pour penser les comportements déviants de l’oligarchie financière. Il analyse la crise des subprimes comme de la pure prédation.

Jean-François Gayraud est docteur en droit, diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris et de l’Institut de criminologie de Paris. Il est commissaire divisionnaire. Après des études à l’École nationale supérieure de la police (ENSP), il a choisi comme affectation la direction de la surveillance du territoire (DST), un service qu’il affectionne particulièrement. Il y passe dix-sept ans, avant de le quitter au moment de la fusion avec les RG. Il exerce ensuite à l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (Inhesj), puis au Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégique (CSFRS) et est diplômé en 2013 du Centre des hautes études du ministère de l’Intérieur (Chemi). Ce flic atypique a ouvert un vaste champ d’études, en parallèle de sa carrière. Auteur d’essais, dont la Grande Fraude. Crime, subprimes et crises financières, Jean-François Gayraud a initié une nouvelle réflexion sur le crime à partir de la géopolitique, afin de donner corps à une «  géopolitique et à une géo-économie du crime  ». Le crime était jusqu’ici un impensé de la plupart des théories économiques. Par son travail, Jean-François Gayraud s’attache à réinscrire les pratiques criminelles et mafieuses au cœur du système économique et politique. De livre en livre, il souligne que les pratiques déviantes, les fraudes, sont consubstantielles au fonctionnement des marchés financiers. Il montre comment des politiques de dérégulation ont ouvert la voie à des comportements criminels de grande ampleur.

Vous expliquez que la criminalité 
des élites est judiciairement invisible, pourquoi  ?

Jean-François Gayraud. Le regard de l’État sur le crime se porte traditionnellement sur les infractions matériellement visibles, donc sur la délinquance de rue. En revanche, la criminalité des élites a une matérialité moins forte, puisqu’elle est essentiellement économique et financière. La question de la qualification est cruciale. Il fallait un concept pour formaliser et faire apparaître cette criminalité spécifique du «  monde d’en haut  ». Le sociologue américain Edwin Sutherland la théorise dans l’entre-deux-guerres. Il parle de «  white collar crime  » (criminalité en col blanc), par opposition au crime en col bleu. Il souligne d’abord que la criminalité des élites est opportuniste, essentiellement en relation avec leur profession. Il pointe ensuite le fait que les élites ne se perçoivent pas comme délinquants, en raison de leur sentiment de supériorité éthique. Enfin, il montre que le système judiciaire se dirige naturellement vers les infractions visibles des classes populaires, justement parce que ce système est piloté par les élites, et «  oublie  » donc de traiter les crimes en col blanc. Le concept de Sutherland est une véritable révolution intellectuelle. Il montre qu’il s’agit d’une forme de criminalité organisée, un point souvent oublié de son œuvre. Il ouvre aussi la voie à une analyse culturelle de la criminalité, dégagée de sa simple explication socio-économique. Alors que l’on considérait que l’ordre public se limitait à l’ordre de la rue, Sutherland nous parle de désordres économiques et financiers invisibles, mais qui provoquent des dégâts sociaux considérables. Pourtant, la notion de criminalité des élites dérange. Elle fait l’objet d’un déni et d’un aveuglement permanents. Ce déni est grave. Car, pendant la période où il y a refoulement, celle-ci a le temps de s’enraciner.

Vous estimez que la plupart des théories économiques sont aveugles sur la criminalité économique. Quel est le regard des différentes écoles sur le sujet  ?

Jean-François Gayraud. Le crime est un angle mort de la pensée des économistes. Depuis Jean-Baptiste Say (principal économiste classique français du XIXe siècle), on considère la catégorie crime comme non pertinente d’un point de vue économique car subjective et relative. Jean-Baptiste Say considérait que le crime était un «  acte neutre  » en économie. Pour lui, un vol de portefeuille est un simple déplacement de richesse. À partir de Léon Walras, ce positivisme s’aggrave avec l’irruption des mathématiques dans la structuration de cette discipline et leur transformation en «  science  ». Les mathématiques rajoutent une couche de positivisme. Les économistes ne voient pas que la criminalité économique peut changer profondément le fonctionnement des marchés, soit par des phénomènes de destruction de richesses, soit par des modifications radicales dans la nature des marchés eux-mêmes. Du côté des libéraux, Bernard Mandeville, dans sa fameuse fable politique de la Fable des abeilles, au XVIIIe siècle, a jeté les fondements de la pensée économique libérale en estimant que la somme des vices privés conduit à la richesse de la société.

De manière générale, tous les économistes néolibéraux contemporains estiment que le crime est une question marginale, sans mauvais jeu de mots. Selon eux, le marché omniscient, autorégulateur et stabilisateur absorbe naturellement les crimes et les délits. Chez les keynésiens, c’est différent. Dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Keynes affirme que le marché n’est pas rationnel. Il développe l’idée des «  instincts animaux  » et explique que les comportements déviants jouent un rôle dans l’allocation de biens et des services. Karl Marx quant à lui propose une pensée complexe sur la question. Dans la Social-Démocratie allemande, il parle durement de la criminalité des pauvres. Elle est le fait, selon lui, du lumpenprolétariat, une sous-catégorie du prolétariat, qu’il qualifie de «  racaille vénale  ». Ce sont ceux qui ne travaillent pas, sont exclus des rapports de production et qui s’attaquent aussi bien aux riches qu’aux pauvres. Ce lumpenprolétariat est aussi l’«  armée de réserve  » de la bourgeoisie oppressive pour ses coups tordus contre les prolétaires. La criminalité des élites est évoquée dans les Luttes de classe en France, où Karl Marx estime que «  l’aristocratie financière n’est rien d’autre que la résurrection du prolétariat encanaillé au sommet de la société bourgeoise  ». Pour lui, les braves gens sont pris en tenaille entre la criminalité du bas et celle du haut. Aujourd’hui, la tenaille a ce visage  : à un bout, le financier de type Madoff et à l’autre, du zyva à capuche de banlieue. Rien n’a changé...

Vous appliquez une lecture criminologique aux crises économiques. Que voulez-vous prouver avec cette démarche  ?

Jean-François Gayraud. La criminologie est l’une des clés les plus radicales pour penser les comportements déviants de l’oligarchie financière et les dérives du capitalisme mondialisé. Il y a une concomitance passionnante à étudier entre trois phénomènes  : la dérégulation et financiarisation de l’économie  ; la brutale montée des inégalités socio-économiques  ; la criminalisation du comportement des élites. Et cette anomie des élites fonctionne à la fois comme une cause et une conséquence de cette dérégulation. Le crime n’est pas un fait marginal, dérisoire et anecdotique à l’âge du chaos libéral, mais un phénomène symptomatique et massif. Les crises financières dans leur dimension criminelle fonctionnent comme une mise à nu d’un système prédateur et anomique. Lorsque l’on utilise une grille de lecture criminologique pour réfléchir aux crises financières, il ne s’agit pas de penser le crime comme une perspective mono-causale, comme seule explication des crises. Ce serait naïf et faux. Mais cela permet de remettre au centre la question de la délinquance des élites. Et ce point de vue est d’autant plus important qu’il est généralement nié et méprisé. Pourquoi, me direz-vous  ? Il ne faut jamais oublier que ceux qui parlent des crises appartiennent globalement au système des élites. D’où la litanie d’explications lénifiantes et fatalistes, à fondement météorologique sur «  la catastrophe  » ou managérial sur les «  dysfonctionnements  »  !

Vous soutenez que les politiques de dérégulation menées à partir des années 
1980 ont été criminogènes. Pourquoi  ?

Jean-François Gayraud. Elles ouvrent la porte à la systématisation d’incitations et d’opportunités criminelles. Le desserrement généralisé des contraintes et la frontière rendue floue entre le légal et l’illégal ont provoqué les crises financières à répétition depuis les années 1980. La dérégulation, c’est comme ouvrir la porte du poulailler et en confier la garde au renard. Il faut alors questionner le fermier, celui qui fait les lois  : pourquoi de tels choix  ? Qu’est-ce qui relève de l’idéologie, des intérêts croisés avec le lobby de la finance, de la corruption et de la collusion, etc.  ?

Quelle est votre lecture de la crise 
des subprimes  ?

Jean-François Gayraud. Il y a deux niveaux de lectures. Au niveau macroéconomique, la crise des subprimes a provoqué dans la société américaine un fantastique transfert de richesses des pauvres vers les riches. Ce fut un mécanisme de prédation pure. Souvenons-nous des propos de l’homme d’affaires Warren Buffett, lorsqu’il dit au milieu des années 2000  : «  Il y a eu une lutte des classes aux États-Unis et c’est nous (comprendre  : les riches) qui l’avons gagnée.  » Au niveau microéconomique, on peut observer qu’une série d’infractions pénales se sont enchaînées, dans la formation de la bulle immobilière puis de la bulle financière. Les prêts subprimes étaient aussi appelés liar loans, des prêts menteurs. Leur dimension de tromperie était évidente. Il s’agissait de prêter aux personnes les plus vulnérables  : les pauvres, les handicapés, les personnes âgées et les minorités ethniques, en particulier aux Hispaniques dont nombre d’immigrants récents avaient des difficultés à maîtriser l’anglais et donc à lire les contrats. Dans une vision libérale et économiste, c’est ce que l’on appelle pudiquement de l’asymétrie d’information  : les personnes ne savaient pas qu’elles contractaient des prêts les étranglant. On peut dire que ces personnes ont été les proies des banquiers  : elles étaient en bas de la chaîne alimentaire, et comme il n’y avait pas de régulateur voulant réguler, elles ont été avalées par le système. Depuis, les grandes banques de prêts hypothécaires, ces grands prédateurs et fraudeurs, ne sont pas passées en procès. Elles ont juste payé des amendes. Elles ont en quelque sorte versé un pot-de-vin au système pour le remercier d’avoir plumé les plus faibles. Ensuite, dans l’explosion de la bulle financière, les fraudes pénales ont eu plusieurs axes. D’une part, les produits titrisés agrégés et pourris ont été vendus sur les marchés avec un défaut de conseil sur leur niveau de risque. Certaines banques ont maquillé leurs comptes plombés par les prêts subprimes. C’est le cas de Lehman Brothers, par exemple. D’autres ont spéculé sur l’effondrement de l’immobilier, comme Goldman Sachs avec son produit financier Abacus, tout en vendant des produits toxiques, et ce dans un double jeu typique des grands voyous.

Vous soutenez que la crise des subprimes a eu, en retour, un effet sur la criminalité organisée et les mafias. Comment s’opère l’interconnexion entre ces deux mondes  ?

Jean-François Gayraud. D’abord, il y a eu une crise sociale violente, avec montée du chômage et de la pauvreté, qui s’est combinée à un resserrement du crédit bancaire ayant pour effet d’étrangler le monde économique. Les entreprises qui ne trouvent plus de liquidités auprès des banques vont se financer auprès du crime organisé. C’est le cas en Italie ou beaucoup de PME et de PMI sont aux abois. Mario Costa, directeur de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (Onudc), expliquait en 2008 que les banques sont devenues moins regardantes sur la provenance de leurs fonds pour éviter la faillite. Cette pénétration du crime organisé dans l’économie réelle et dans la finance internationale est l’une des conséquences les plus durables de la crise. Il y a là un effet d’aubaine historique pour le processus de blanchiment d’argent, qui d’ailleurs, remarquons-le au passage, n’avait vraiment pas besoin de cette opportunité pour opérer, tant blanchir est facile dans un monde dérégulé  !

Certains avancent que le blanchiment de capitaux est devenu un rouage majeur du système capitaliste. Quel est votre regard sur cette question  ?

Jean-François Gayraud. On peut légitimement se poser la question de la dépendance de l’économie à la criminalité organisée et à l’argent sale. En 1999, le Congrès américain, dans son rapport intitulé «  Investissement privé et blanchiment d’argent  », avait estimé qu’entre 500 et 1 000 milliards de dollars de recettes criminelles sont blanchies chaque année, dont 50 % par des banques américaines. En 2010, l’Onudc estimait que près de 1 600 milliards de dollars sont blanchis chaque année et que, sur cette somme, moins de 1 % est capté par des voies administratives ou juridiques. Sur ce terrain, la lutte contre la criminalité est un véritable échec.

L’intelligence économique est en passe de devenir un des axes principaux du renseignement. Que dit-elle de notre système  ?

Jean-François Gayraud. En anglais, le terme «  business intelligence  » est très clair  : il s’agit de faire du renseignement d’affaires. Loin des contes de fées sur la concurrence loyale, pure et parfaite, le monde des affaires est surtout une compétition d’une grande dureté, une bataille sans foi ni loi, un vaste champ de conflictualités qu’il n’est pas erroné d’appeler guerre économique.

Pourquoi préconisez-vous la création d’une discipline universitaire de criminologie  ?

Jean-François Gayraud. Nous devons améliorer notre compréhension de l’univers criminel, par la recherche universitaire et la mise en place de commissions d’enquête parlementaire. En France, contrairement aux autres pays, il n’y a pas de discipline criminologique constituée. Il faut sortir d’une réflexion sur le crime qui a été littéralement prise en otage par une minorité de sociologues n’ayant de cesse depuis une génération de relativiser, voire de nier les phénomènes criminels.

Entretien réalisé par Mehdi Fikri, L’Humanité


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