Le Mexique n’est pas une démocratie

samedi 23 juillet 2016.
 

Mémoire des luttes (Mdl) : John M. Ackerman, vous êtes chercheur à l’Institut de recherches juridiques de l’UNAM, bien connue dans le monde entier. Vous êtes actuellement professeur invité à la Sorbonne-Nouvelle (Institut des hautes études de l’Amérique latine) et à Sciences-Po (Paris School of International Affairs). Nous allons parler avec vous du Mexique et de sa situation politique et sociale très préoccupante

Mdl : Le Mexique est-il une démocratie ou bien peut-on parler d’un pays post-démocratique ?

JA : Je suis très ferme sur ce point et nous pouvons en débattre, mais j’affirme que le Mexique n’est pas une démocratie. Au Mexique, le vote n’est pas respecté, il n’y a pas de liberté d’expression, les droits humains de base ne sont pas respectés. Il existe seulement un semblant d’institution. Bien sûr, nous avons des élections formelles. Au Mexique, il y a toujours eu des élections. Même l’ancien dictateur, Porfirio Díaz, a « gagné » huit élections à la fin du 19e siècle. Le premier dirigeant de la révolution mexicaine, Francisco Ignacio Madero, gagna en 1911 sa première présidence lors d’une élection. Toujours des élections, toujours ce besoin de se montrer face au monde comme un pays démocratique. Mais nous n’avons jamais été une démocratie, encore moins aujourd’hui. Actuellement, c’est même pire qu’avant 2000, au moment où l’on parlait au Mexique d’une supposée grande transition démocratique avec Vincente Fox.

Mdl : Comment pourrions-nous nommer ce type d’Etat ? Certains parlent d’un Etat failli ou d’un narco-Etat. Qu’en est-il réellement ?

JA : Il s’agit d’une contradiction très forte. Les Français peuvent le comprendre, parce que nous partageons certains éléments d’histoire politique. Historiquement, l’Etat mexicain est issu d’une révolution sociale et dispose d’institutions solides. Nous avons une Constitution d’avant-garde, meilleure que celle de la France et de n’importe quel autre pays. Elle établit clairement certains droits : le droit au logement, à la santé, à l’éducation, à l’information publique, aux élections fiables. C’est une grande Constitution rédigée dans l’esprit de la révolution mexicaine de 1910-1917. Pour le 20e siècle, elle a la même portée que celle de la Révolution française au 18e. On peut dire que la Révolution mexicaine a permis « d’actualiser » la Révolution française. Les institutions et les lois existent bien. Le problème vient de la classe politique qui s’acharne quotidiennement à subvertir et corrompre cet héritage révolutionnaire. Ainsi, ceux qui contrôlent le pays aujourd’hui sont, comme Peña Nieto, membres de l’ancien parti prétendument révolutionnaire, mais en fait autoritaire et libéral. Au lieu d’appliquer les principes sociaux de la Constitution, ils font tout pour offrir nos richesses à l’oligarchie mexicaine et aux grandes entreprises transnationales, françaises, nord-américaines, etc. Nous sommes confrontés aujourd’hui à un terrible pillage de cet héritage historique et des richesses économiques, culturelles et sociales du Mexique.

Mdl : Les institutions du pays sont-elles directement associées aux violences qui se développent dans la société mexicaine ?

JA : Quand on va au Mexique, on voit à première vue le pays comme une démocratie normale, mais quand on gratte un peu, on réalise qu’il y a un problème grave de violence. Il y a eu au moins 100 000 personnes mortes ces six dernières années dans le pays à cause de la « guerre contre le narcotrafic », comme l’appellent ses promoteurs. Mais l’important, c’est qu’il ne s’agit pas d’une violence chaotique, mais d’une violence directement dirigée par l’Etat contre la société. Cette dernière est systématiquement attaquée par des agents du gouvernement, aussi bien locaux que fédéraux. Je parle d’une attaque contre une population civile. Il s’agit même d’une crise humanitaire. Le Mexique fait l’objet d’une démarche lancée par la commission des crimes de lèse humanité au sein de la Cour pénale internationale. Tous les trois ou quatre mois sont massacrées entre vingt et cinquante personnes par des agents gouvernementaux, surtout des jeunes. Ce qui est arrivé à Ayotzinapa, c’est cela. Il y a là un mélange de massacre avec disparition, parce que six personnes ont été assassinées la nuit même et quarante-trois autres ont été portées disparues. Trois mois auparavant, à Tlata dans l’Etat de Mexico, il y a eu d’autres massacres perpétrés directement par les forces militaires. Plus tard, dans l’Etat de Michoacán, et encore récemment il y a un mois [le 22 mai] dans le village de Tanhuato, des événements similaires ont eu lieu. Tous les quatre ou cinq mois, ce type d’attaques est perpétré non seulement par des agents de l’Etat local, mais surtout par des agents fédéraux. Ils sont en train d’exécuter le peuple mexicain. Dans certains cas, on attribue ces faits au problème du narco, mais chaque fois apparaît plus clairement qu’il s’agit seulement d’un rideau de fumée pour masquer une offensive politique organisée contre les dirigeants sociaux, comme cela a été le cas à Ayotzinapa.

Mdl : Quel est le rôle du Mexique en Amérique latine ?

JA : Le Mexique est le pays charnière entre les Etats-Unis et l’Amérique latine. La bataille pour le Mexique est une lutte cruciale pour le reste de la région. Aux Etats-Unis, il existe un plan bien spécifique, qui n’est pas secret, consistant à intégrer notre pays au sein de l’Amérique du Nord. Géographiquement, le Mexique fait partie du Nord, mais politiquement, culturellement et historiquement, nous avons toujours fait partie de l’Amérique latine. Les Etats-Unis sont très préoccupés par la situation mondiale, la croissance économique de la Chine, le pouvoir politique et militaire de la Russie, la question du fondamentalisme et du terrorisme au Moyen-Orient. Nous connaissons tous ce contexte. Ils sont en train de réactualiser l’une des vieilles théories de la guerre froide, ce que l’on appelle la « Fortress North America ». Il s’agissait au départ de l’idée – développée notamment au sortir de la Seconde guerre mondiale – que si l’Europe devait être perdue pour le camp atlantiste en cas de basculement de la France et de l’Allemagne vers le camp communiste, Washington devrait alors préserver une Amérique du Nord – à l’époque le Canada et les Etats Unis – forte et unie dans le défense des libertés capitalistes.

Aujourd’hui, dans ce monde international plus compliqué qu’auparavant, on intègre le Mexique à la stratégie du « Fortress North America ». Le peuple mexicain n’est pas d’accord avec ça, mais les membres du gouvernement et de l’oligarchie le sont. Voici le contexte des luttes qui ont lieu actuellement. Ayotzinapa a été le théâtre d’une bataille très importante. Le sud du Mexique est l’épicentre de la résistance citoyenne à ce projet de « nord-américanisation » du pays.

Je pense que dans cette bataille se joue non seulement le futur du Mexique, mais aussi celui de toute l’Amérique latine parce que si les Etats-Unis arrivent à « avaler » le Mexique, ce serait le premier pas pour « avaler » le reste de l’Amérique latine. Washington cherche à briser la vague des processus de transition vers la gauche que connaît toute l’Amérique du sud.

Mdl : L’élection législative du 7 juin s’est soldée par la victoire du parti du président. Les conservateurs du Parti d’action national (PAN) sont arrivés derrière. Quel bilan tirez-vous de cette élection ?

JA : L’élection fut très intéressante. Il faut d’abord répéter que le Mexique n’est pas une démocratie. Les élections n’y sont qu’un exercice symbolique. Elles ne reflètent pas ce qui se passe réellement dans les profondeurs de la société. Les élections sont plutôt des moments où les pouvoirs politiques testent leurs forces et consolident leur légitimité. De temps en temps, ils permettent même que des groupes d’opposition obtiennent quelques députés, mais nous ne parlons pas d’élections libres, propres et sincères. L’achat de voix, le manque d’équité, la censure dans les médias faussent la vie publique. Le financement public et privé n’est pas contrôlé. On peut même voler des urnes et faire pression directement sur les électeurs. En bref, il ne s’agit pas d’élections normales. Malgré tout cela, une élection permet d’entrevoir certaines tendances puisqu’elle est un reflet indirect de la situation politique. Nous pouvons donc considérer qu’il s’agit d’un thermomètre social.

Je voudrais dire tout d’abord que le PRI du président Peña Nieto a obtenu 29 % des voix. Pour moi, ce n’est pas une victoire éclatante. Dans n’importe quel pays démocratique, 29 % pour le parti au gouvernement, ce n’est pas une victoire éclatante. Enrique Peña Nieto n’avait déjà pas obtenu un plébiscite en 2012. Il a gagné l’élection présidentielle avec 38 % des voix. Et maintenant, il en obtient encore moins, seulement 29 %. Sachant qu’au moins la moitié des voix est achetée et que lui et ses amis ont investi beaucoup d’argent pour cela, le résultat est en réalité assez modeste. En réalité, c’est plutôt un échec pour eux. Pourtant, dans ce contexte, le fonctionnement du système électoral assure au PRI le contrôle du Congrès. Comment fait le PRI ? Il a gonflé artificiellement les scores d’un parti qui se fait appeler le parti Vert. Dans le monde entier, les Verts sont considérés comme étant de gauche, comme des partis critiques du système, qui luttent contre les inégalités et l’agression de l’environnement. Au Mexique, le parti Vert l’est bien sur le papier, il a même un très joli toucan comme symbole. Ceux qui le soutiennent ne votent pas pour l’autoritarisme, mais plutôt pour un changement. Mais ce parti n’est qu’une coquille vide soutenue financièrement par le PRI pour que les gens aient l’impression de voter pour les Verts. Mais finalement, ce sont des verts très proches du PRI qui sont élus, issus du même milieu social, des mêmes familles très riches. On pourrait comparer leur rôle avec celui du Front national en France. Il s’agit bien de la droite, de l’oligarchie.

Mdl : Ce que vous décrivez fait penser au parti Ciudadanos (Citoyens) en Espagne, représentant de l’oligarchie espagnole qui s’oppose à Podemos.

JA : Oui, exactement, bien qu’au Mexique, ce soit encore plus tordu… Je suppose que Ciudadanos en Espagne, que je ne connais pas, tient publiquement un discours de droite, comme le Front national. Mais le parti Vert mexicain n’est pas publiquement de droite, son discours est de gauche. Ils sont plus schizophrènes, ils peuvent défendre la peine de mort revendiquée par la droite, mais aussi l’environnement, qui est une revendication de la gauche. L’important est que le PRI développe une stratégie efficace en captant le vote de protestation dans le but de le recycler. C’est cela la « magie » du système autoritaire « priiste ». Depuis toujours, ils ont su recycler la contestation qui finit par les légitimer. Alors ils promeuvent ce parti Vert pour pouvoir garder le pouvoir et arriver à contrôler presque la moitié du Congrès, d’autant plus qu’ils bénéficient de l’apport d’une autre frange des électeurs qui prônent le vote nul. Eux considèrent qu’il ne faut pas choisir parce que tout est corrompu, alors ils appellent à voter nul.

Mais dans le système mexicain, ce dernier n’a aucun statut. Il n’est pas comptabilisé et ne fait qu’augmenter le pourcentage des autres partis. Ces deux éléments, le vote nul et le parti Vert, permettent à Peña Nieto de garder le contrôle sur la politique nationale. Mais ceci ne veut pas dire, et c’est important, qu’il bénéficie d’une grande légitimité politique et sociale. Elle est même bien moindre aujourd’hui qu’au début de son mandat.

Dans ce contexte, l’occasion est donnée pour que se développent de nouvelles alternatives politiques. Parmi les voies qui se dessinent, deux se dégagent nettement. D’un côté, celle de candidatures dites « indépendantes », parce que financées par l’argent privé et non public. Le système mexicain fonctionne légalement comme le français. Le financement privé est en principe réglementé. Les candidats indépendants, qui se veulent « anti-partis », veulent obtenir ouvertement des financements privés pour leurs campagnes, ce qui revient à « américaniser » le système électoral mexicain. De l’autre côté surgit l’option Morena, Movimiento Regeneración Nacional, parti de la gauche dirigé par l’ancien candidat à l’élection présidentielle Andrés Manuel López Obrador. Il a obtenu 9 % des voix. Ce résultat n’est pas, en soi, un grand succès. Mais pour un parti créé il y seulement dix mois, partir de 0 et arriver à 9% lors d’élections intermédiaires avec un taux de participation très bas indique que nous entrons dans une phase critique et de changement du système politique. De plus, Morena est arrivé en tête dans la ville même de Mexico, la plus importante du pays. Si l’on ajoute à cela le faible pourcentage obtenu par Peña Nieto et les candidatures indépendantes, on peut estimer que les choses commencent à bouger. Les trois prochaines années seront absolument cruciales au Mexique.

Mdl : Morena apparaît comme une opportunité intéressante pour une nouvelle génération au sein du système politique. Comment s’articule ce parti avec les mouvements sociaux et la société civile, qui manifestent régulièrement contre l’oppression du système électoral ?

JA : Les mouvements sociaux sont plus actifs que jamais au Mexique. Ceci est LA bonne nouvelle. Il existe une activité sociale constante. Chaque année, nous avons de grandes mobilisations des citoyens. L’année dernière par exemple, pour appuyer les étudiants d’Ayotzinapa. L’année précédente, un autre mouvement d’étudiants, plutôt urbain et dans la ville de Mexico, le mouvement « Yo soy 132 » (« Je suis 132 »). Et l’année précédente encore, il y avait eu un mouvement très important autour du poète Javier Sicilia pour dénoncer les disparus dans le contexte de la guerre contre le narcotrafic. Encore avant, le pays avait connu de grandes manifestations pour réclamer la transparence de la vie politique, dénoncer la privatisation du pétrole. Actuellement se réactive le mouvement des enseignants contre une « réforme » qui prépare la privatisation de l’éducation. Le gouvernement prend comme modèle le système des Etats-Unis. Nous connaissons beaucoup de mobilisations sociales, mais ce qui a manqué précisément depuis ces vingt dernières années – que l’on appelle la « transition démocratique » et que j’appellerais plutôt années d’effervescence socio-politique –, c’est une alliance entre partis et mouvements. C’est ce qui nous affecte et qui nous a fait si mal ces dernières années. Les deux acteurs ont des responsabilités partagées. Les partis de gauche se sont bureaucratisés et ont tourné le dos aux mouvements sociaux. De leur côté, ceux-ci sont devenus sectaires et se sont marginalisés et éloignés du débat national sur la transformation politique.

Mdl : Si cette phase de ré-articulation entre mouvements et partis est la clé pour avancer, croyez-vous qu’elle soit possible maintenant où bien s’agit-il toujours d’un grand défi ?

JA : C’est un énorme défi. La création de Morena ouvre une possibilité pour que cela arrive, mais rien n’est garanti. Morena pourrait devenir un autre Parti de la révolution démocratique (PRD) disent les sceptiques, parce que Lopez Obrador était au PRD, avant au PRI, etc. Ce qui est vrai. Mais attention, Morena n’est pas seulement Lopez Obrador. Il est certes l’un des fondateurs du parti, mais Morena a réussi à ressembler un nombre important de dirigeants sociaux, d’intellectuels, de représentants de la société civile qui cherchent, justement, à empêcher que Morena subisse le même sort que le PRD. D’autre part, les mouvements sociaux sont maintenant plus disposés à faire leur autocritique à propos du sectarisme qui les conduit à l’isolement. Je crois qu’il convient de faire une critique – et une autocritique – équilibrée des deux côtés.

Mdl : Quel message voudriez-vous envoyer aux Français qui découvrent le président Enrique Peña Nieto à Paris ?

JA : Il me paraît important de casser le mythe d’un Mexique démocratique. La personne qui sera là le 14 juillet ne représente pas les Mexicains. Enrique Peña Nieto est au service des plus néfastes intérêts internationaux présents dans notre pays. Il n’a fait que réprimer et faire assassiner des Mexicains. Quand François Hollande le fait venir en tant qu’invité d’honneur du 14 juillet, journée de la Révolution et de la République, il insulte le peuple mexicain. Les Français ne devraient pas le tolérer. Il est peut être difficile de faire marche arrière, mais au moins il devrait y avoir une prise de position claire venant de la société, et pourquoi pas du Parti socialiste, du Front de Gauche, et même des représentants politiques du système, mobilisant l’attention de François Hollande et interpellant aussi Enrique Peña Nieto sur le thème des droits de l’homme et de la corruption, parce qu’il serait bon que cet évènement laisse au moins une trace. Sans cela, ce sera comme lorsque Peña Nieto a visité la reine d’Angleterre. Il a été son invité d’honneur, a participé à nombre de banquets où il prenait ses repas avec des couverts en or. Pourquoi ? Pour qu’après la reine annonce des investissements dans le pétrole mexicain. Est-ce que la France est semblable ? N’y a-t-il une République en France et un engagement pour les droits de l’homme ? Ce serait vraiment triste que cette visite ne laisse pas d’autres traces. Depuis le Mexique, nous invitons les Français à resserrer les liens entre nos deux peuples pour défendre ensemble les principes républicains qui nous unissent.

Propos recueillis par Christophe Ventura

Traduction : Rosa Gutierrez


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