À l’école de la conscience de classe

samedi 25 août 2018.
 

Quelques textes sur la conscience de classe

En complément de différents articles que nous avons consacrés à la conscience politique et la conscience de classe nous passons en revue ici quelques articles relativement récents sur cette thématique qui est pour nous fondamentale.

1 – Deux textes fondamentaux de Karl Marx

A– La conscience sociale selon Marx.

Source : Critique de l’Économie politique, Avant-propos, trad. Rubel et Evrard, La Pléiade, Oeuvres, t. 1, p. 272.

"Dans la production sociale de leur existence, les hommes nouent des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté ; ces rapports de production correspondent à un degré donné du développement de leurs forces productives matérielles. L’ensemble de ces rapports forme la structure économique de la société, la fondation réelle sur laquelle s’élève un édifice juridique et politique, et à quoi répondent des formes déterminées de la conscience sociale. Le mode de production de la vie matérielle domine en général le développement de la vie sociale, politique et intellectuelle. Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience. A un certain degré de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en collision avec les rapports de production existants, ou avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors, et qui n’en sont que l’expression juridique. Hier encore formes de développement des forces productives, ces conditions se changent en de lourdes entraves.

Alors commence une ère de révolution sociale. Le changement dans les fondations économiques s’accompagne d’un bouleversement plus ou moins rapide dans tout cet énorme édifice. Quand on considère ce bouleversements il faut toujours distinguer deux ordres de choses. Il y a le bouleversement matériel des conditions de production économique. On doit le constater dans l’esprit de rigueur des sciences naturelles. Mais il y a aussi les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques, philosophiques, bref les formes idéologiques, dans lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le poussent jusqu’au bout."

B– La domination intellectuelle de la classe dominante selon Karl Marx dans l’« Idéologie allemande »

 "Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes, autrement dit, la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance dominante spirituelle. La classe qui dispose des moyens de la production matérielle dispose, du même coup, des moyens de la production intellectuelle, si bien que, l’un dans l’autre, les pensées de ceux à qui sont refusés les moyens de la production intellectuelle sont soumises du même coup à cette classe dominante. Les pensées dominantes ne sont pas autre chose que l’expression idéale des rapports matériels dominants ; elles sont ces rapports matériels dominants saisis sous forme d’idées, donc l’expression des rapports qui font d’une classe la classe dominante ; autrement dit, ce sont les idées de sa domination. Les individus qui constituent la classe dominante possèdent, entre autres choses, également une conscience (...), pour autant qu’ils dominent en tant que classe et déterminent une époque historique dans toute son ampleur, il va de soi que ces individus dominent dans tous les sens et qu’ils ont une position dominante, entre autres comme êtres pensants, comme producteurs d’idées, qu’ils règlent la production et la distribution des pensées de leur époque (...). L’existence d’idées révolutionnaires suppose déjà l’existence d’une classe révolutionnaire. »"

2 – De la nécessité de construire une nouvelle conscience de classe

Par Arnaud Spire, philosophe. Vendredi, 1 Février, 2013 Source : L’Humanité http://www.humanite.fr/tribunes/de-...

"Chaque couche sociale possède une certaine conscience de ce qu’elle peut accomplir. On trouve cette idée longuement exposée dans Histoire et conscience de classe, de Georg Lukacs (1923). Cette conception s’oppose aux conceptions libérales de la conscience qui prônent la conscience individuelle comme base de la liberté individuelle et du contrat social. (Ce texte de Georges Lukacs est téléchargeable en cliquant ici Ne pas hésiter à ouvrir le fichier : le lien vers l’université du Québec fonctionne correctement.

La conscience de classe marxiste n’est pas un présupposé mais une conscience qu’il faut mériter et pour laquelle il faut lutter. Elle n’est donc jamais définitive. Elle exige que l’on considère le prolétariat non pas comme réduit à la «  classe ouvrière  » mais comme un processus par lequel tous ceux qui concourent à produire par leur travail les richesses de la société (forces productives et créatrices de plus-values, transformateurs des instruments de travail – ingénieurs de production et techniciens, découvreurs de matières premières, formateurs de la force de travail – les enseignants), finissent par connaître des conditions de vie marquées par la tendance à la surexploitation, à l’aliénation et à la réification imposées par le capital.

Le prolétariat est la première classe dans l’histoire qui pourrait donc développer une conscience de classe effective du fait de sa position dans le système capitaliste. Toutes les autres classes ou couches sociales, y compris la bourgeoisie, sont limitées par la fausse conscience qui les empêche de comprendre la totalité de l’histoire plutôt que de comprendre le processus historique comme une succession de moments spécifiques. C’est en ce sens que, selon moi, il faut comprendre l’ajout à la révolution industrielle de la révolution informationnelle. La bourgeoisie, elle, universalise le moment présent et le proclame éternel  : c’est ainsi que le capitalisme n’est pas considéré comme une phase spécifique de l’histoire mais comme une fin indépassable"

3 – Et nous voyons apparaître une nouvelle conscience de classe

Par Jacques BIDET Professeur émérite de philosophie à l’université Paris-Ouest 12 avril 2012 Source : Libération http://www.liberation.fr/politiques...

"La faucille et le marteau ont disparu, nobles outils des paysans et ouvriers de jadis. Mais le drapeau rouge est de retour, jeune comme au premier jour, flamboyant, innombrable. Avec l’Internationale et le poing levé, côté cœur, dit-on. Et le discours de classe.

L’idée d’un « parti de la classe ouvrière » était lentement tombée en désuétude. Les ouvriers restaient nombreux. Mais la classe ouvrière, du fait de la déconstruction de ses « forteresses » industrielles, cessait progressivement d’être une force sociale consciente de soi. Les communistes eux-mêmes délaissaient le registre de la classe, tenu pour celui d’une obscure langue de bois, pour le registre de la politique, celui de cette scène publique où s’opposent la droite (avec son extrême) et la gauche (avec sa vraie gauche, la gauche de gauche). C’est cette vision politiste binaire qui est entrée en crise. On repart dans la « lutte des classes ».

Mais ce qui émerge, c’est une nouvelle conscience de classe. L’acceptation par les communistes d’un candidat transfuge des socialistes, porteur d’autres repères et d’une autre mémoire, y est pour quelque chose. Elle a généré une prise de recul par rapport au passé, une nouvelle vision du champ de bataille, dans laquelle beaucoup se sont retrouvés. La question identitaire de classe - « Qui sont nos amis ? Qui sont nos ennemis ? Et, en définitive, qui sommes-nous ? » - s’est posée à frais nouveaux. On a commencé à mieux comprendre que ce qui organise et dynamise en profondeur le champ social, ce n’est pas la division binaire du champ politique en droite et gauche, mais le clivage de classe. Qui coupe tendanciellement la société en deux.

En haut : une « classe privilégiée », où l’on détient soit les privilèges de la propriété, du capital accumulé, soit ceux de la compétence patentée : deux privilèges auto-reproductibles, entremêlés, mais antagonistes en même temps que connivents.

En bas : une « classe populaire », la classe de ceux qui n’ont pas de privilèges, les « prolétaires » d’aujourd’hui, le peuple dans son grand nombre, divers et inégal, grevé d’anti-privilèges côté femmes, immigrants, précaires… Relation historique fluctuante.

Durant les Trente Glorieuses, les « compétents », alliés aux « prolétaires » dans la construction de l’Etat social national, avaient contenu les privilèges des « capitalistes ». Quand la déferlante néolibérale est venue bousculer ces dispositifs nationaux où se nouait un compromis historique, c’est une autre alliance qui s’est imposée : entre les deux pôles du privilège. Au terme, la finance semble en passe d’absorber l’élite.   Ce qui complique encore les choses et semble condamner toute stratégie « populaire », c’est que le pivot de la balance politique, l’axe d’une majorité de gouvernement, ne repose pas sur ce clivage de classes entre privilégiés et sans-privilèges. Il correspond à la division structurelle de la classe privilégiée : une droite dévouée à la finance, une gauche dominée par l’élite. Et le peuple, dans sa masse, répartit ses voix entre l’un ou l’autre bord : en fonction de leurs attaches sociales, les uns font confiance aux patrons, les autres aux gestionnaires. Bref, il y a deux classes sociales (les privilégiés, les sans-privilèges) ; et deux places sur la scène politique (la droite et la gauche), mais elles échoient aux deux pôles de la classe dominante.

Le paradoxe est que la gauche populaire, qui proclame que le peuple doit trouver en lui-même sa propre politique et ses porte-parole, considère qu’elle est aussi chez elle à gauche, avec la gauche élitaire, malgré tout son alliée. Elle a ses raisons : le pouvoir des capitalistes s’exerce par exploitation sans phrase, tandis que le « savoir-pouvoir » (comme dit Foucault, et Bourdieu dirait « capital culturel ») prend des formes plus ouvertes, qui laissent plus floue la frontière entre « eux » et « nous ». On ne confondra pas l’adversaire à abattre et le partenaire possible.

Mais comment s’allier à gauche aux privilégiés de la compétence sans trahir l’impératif prolétaire, qui est d’abolir tous les privilèges de classe, toute cette domination de classe ? Nul doute que cela passe par une bataille de classe, qui assume un discours de classe face à la domination des privilégiés dans leur ensemble : frapper l’adversaire sans ménager le partenaire. Car la lutte politique de classe se joue ici à trois. S’il y a bien deux classes (les privilégiés, les sans-privilèges), il y a pourtant trois forces sociales en présence : deux en haut, une en bas. La lutte d’en bas vise à briser l’unité en haut, à disjoindre les compétents des capitalistes. Il y a « nous » et « eux », mais on fait la différence parmi « eux ».

Voilà bien le discours de Jean-Luc Mélenchon. Il traite les journalistes de la télévision - figures emblématiques de « l’élite » - comme les larbins du système. Il dit haut et fort que l’alternance au pouvoir des deux pôles du privilège n’est pas dans la nature de la démocratie. On peut renverser cette dictature de l’alternance. Cela en rassemblant la gauche et donc en s’alliant aux supposés compétents, mais sans complexe, parce qu’en réalité, « l’élite, c’est nous ». Fierté prolétaire.

On est capable de tenir un système de production qui assure à chacun une vie bonne et sûre. On est assez fort pour affronter les diktats des marchés. Le peuple n’a pas vocation à être représenté par les partis des privilégiés, même s’il sait qu’il choisira de s’associer, sous quelque forme, aux « compétents ». Il est le grand nombre, il doit mieux savoir ce qui convient à tous. Fondamentalement, c’est à lui de prendre la tête d’une alliance dans laquelle les compétents trouveront leur compte. Ce que Gramsci appelait, à l’inverse d’une dictature, une « hégémonie » populaire. Un jour viendra.

Reste à savoir, bien sûr, si ce « peuple » sera capable, au-delà de l’opportunité offerte par un porte-parole prestigieux, de se donner l’organisation politique appropriée, diverse et rassemblée. Un « nous » dans la longue durée. Sans quoi tout cela n’aura été qu’un feu de paille."

Dernier livre paru : « l’Etat-monde, libéralisme, socialisme et communisme à l’échelle mondiale », PUF, 2011.

4 – Bernard Lahire « La conscience de classe 
s’incarne dans des individus »

Entretien réalisé par Laurent Etre Vendredi, 15 Février, 2013 Source : L’Humanité http://www.humanite.fr/tribunes/ber...

Médaille d’argent du CNRS en 2012, Bernard Lahire 
n’est pas pour autant un sociologue consensuel, et ne cher-
che surtout pas à l’être. Dans une discipline qui a toujours 
eu tendance à assimiler le social au collectif, son effort pour produire une «  sociologie des individus  » ne laisse pas indifférent. Certains collègues ont pu lui reprocher d’effacer le rôle des classes. Il s’en défend ardemment.

Pour caractériser l’individu, vous utilisez la métaphore d’une feuille de papier froissée, la feuille en elle-même représentant le social. Voulez-vous 
dire par là que les pensées et émotions de l’individu relèvent exclusivement du social et qu’il n’y a donc aucun «  libre arbitre  »  ?

Bernard Lahire. Tout à fait  ! Je comprends qu’à l’état brut, cette thèse puisse générer une inquiétude chez les spécialistes du psychisme. S’il n’y a que du social, si les individus ne sont que de l’extérieur à l’état plié, ils peuvent être amenés à se demander ce qu’il leur reste comme objet d’étude. Dissipons d’emblée cette inquiétude. Mon propos n’est pas de nier l’apport des disciplines centrées sur le psychisme, mais simplement de montrer que les sciences sociales ont le droit d’étudier les réalités individuelles. Les émotions ont clairement une dimension sociale. L’écrivaine Annie Ernaux le montre très bien dans la Honte. Cette émotion qu’est la honte est socialement produite. C’est ce que ressent, par exemple, le transfuge de classe qui ne se sent jamais tout à fait à sa place.

De même, la timidité peut se manifester par le fait de rougir, par des troubles du langage, mais elle n’en est pas moins souvent le produit de ce que Bourdieu appelait un «  effet de légitimité  » et que subissent les dominés lorsqu’ils se trouvent sur une scène publique face au détenteur d’un pouvoir. Dire que les émotions ne peuvent être pleinement comprises si on ne saisit pas leur genèse sociale ne signifie pas que des psychologues ou même des biochimistes n’auraient rien à dire d’intéressant à leur sujet. Mais la sociologie doit apprendre à saisir le social à l’échelle des individus. Longtemps, elle n’a travaillé que sur des collectifs. Elle a eu recours à l’analyse statistique, qui implique d’agréger les individus dans des catégories. C’est de cette façon que la sociologie a pu émerger comme discipline et qu’elle a progressé. Mais, ce faisant, elle a également généré des simplifications et des abstractions. En saisissant le monde social exclusivement à l’échelle des groupes ou des institutions, elle a eu tendance à personnifier ceux-ci, avec des considérations du type «  la bourgeoisie pense que…  », etc. Or, la bourgeoisie ne pense rien  : ce n’est pas un personnage.

Vous parlez de la singularité individuelle 
comme de l’ensemble des plis du social constitutif de tel ou tel individu à un moment donné. Mais peut-on vraiment caractériser comme singularité un simple point d’intersection d’expériences socialisatrices  ? 
La singularité ne suppose-t-elle pas 
une réflexivité, un retour sur soi  ?

Bernard Lahire. Je suis très méfiant à l’égard de cette idée de réflexivité. Beaucoup de chercheurs ont tendance aujourd’hui, de façon intellectualo-centrée, à mettre ainsi la singularité du côté de la réflexivité. Or, cette réflexivité n’a de sens que par rapport à des expériences socialisatrices qui constituent d’abord l’individu par des manières de penser, d’agir et de sentir plus ou moins conscientes. Par ailleurs, tout le monde n’a pas toujours les moyens d’être réflexif. Certains n’ont ni le temps ni les instruments pour réfléchir sur leur existence, car ils sont happés par des problèmes matériels, concrets. Ils n’en sont pas moins singuliers, du fait de la combinaison inédite de leurs multiples expériences sociales (familiale, scolaire, sportive, culturelle, politique, sentimentale, religieuse, sexuelle, etc.). Rapporter la singularité à la réflexivité est une vue ethnocentrique d’intellectuels.

Mais une sociologie des individus qui considère que tous les individus, quelle que soit leur position sociale, sont singuliers ne participe-t-elle pas, à son insu, de la légitimation de l’ordre établi  ? Si vraiment les dominations sociales n’ont pas d’impact sur la singularité, sur la possibilité pour chacun de développer sa personnalité, alors à quoi bon une sociologie qui les met au jour  ?

Bernard Lahire. L’analyse de cas singuliers ou, mieux, de la singularité de chaque cas individuel, dès lors qu’il est considéré de près, n’a rien d’incompatible, bien au contraire, avec l’analyse des rapports de domination. La singularité dont je parle n’est d’ailleurs pas une qualité «  positive  »  : c’est un fait objectif et constatable quand on examine précisément l’effet de la pluralité des expériences socialisatrices vécues par chaque individu. Les dominés ne sont pas moins singuliers que les dominants. Vous vous demandez alors à quoi bon mettre au jour les faits de domination  ? Je vous répondrai qu’on n’a pas vraiment le choix si on veut étudier la réalité sociale. Les faits de domination trament l’ensemble des rapports sociaux. Ils sont une dimension centrale des formes de relations sociales. Et ce n’est pas un phénomène extérieur aux individus. Les dominés le sont en partie du fait des dispositions qu’ils ont incorporées. Souvent ils participent eux-mêmes à leur propre domination, non pas consciemment mais simplement parce qu’ils ont incorporé des habitudes qui jouent en leur défaveur dans toute une série de situations. Quoi qu’il en soit, la domination ne vient pas écraser les différences interindividuelles et homogénéiser les dominés.

L’une des questions sur laquelle la sociologie est souvent attendue est celle de savoir dans quelle mesure une conscience de classe est encore mobilisable du côté des salariés, à l’heure de la mondialisation néolibérale. 
Votre approche permet-elle encore de traiter un tel sujet  ? Quand vous vous concentrez sur les individus, n’êtes-vous pas fatalement conduit à minorer ou ignorer la question 
de la conscience de classe  ?

Bernard Lahire. La conscience de classe n’est pas comme une nappe de brouillard planant sur la surface d’un étang, elle s’incarne dans des individus. C’est en interrogeant des ouvriers que vous allez tenter de saisir s’ils ont une conscience de classe. Que vous rentriez dans la complexité d’un individu donné ou que vous fassiez un travail qui essaie de synthétiser les rapports au monde social, politique et culturel dans le groupe ouvrier, c’est toujours de la sociologie, mais à des échelles différentes.

Le fait de se concentrer à un moment donné sur l’échelle individuelle, sur les variations inter ou intra-individuelles des ouvriers ne signifie pas abandonner l’idée qu’il existe des classes et de la conscience de classe. Personne n’aurait idée d’aller reprocher à des scientifiques travaillant sur l’atome de nier l’existence des planètes  !

Mais on peut parfois avoir l’impression, à vous lire, que toutes les déterminations sociales se valent, que l’appartenance de classe n’est pas plus déterminante que l’origine familiale… Marx pointait dès les Manuscrits de 1844 que «  l’individu est l’être social  », mais cette réflexion était indissociable d’une analyse des classes. Chez vous, le lien paraît plus ténu…

Bernard Lahire. Très mauvaise impression  ! Je le souligne dès l’introduction de mon dernier ouvrage (1), en réponse aux malentendus dans la réception de mes travaux. Je ne suis pas de ceux qui n’opèrent plus de distinctions entre propriétés principales et secondaires. Et pour moi, la propriété principale, c’est bien la classe sociale. J’étais abasourdi lorsque j’ai lu, sous la plume du sociologue Louis Chauvel, que j’aurais évacué les classes sociales. Les classes sociales sont présentes en permanence dans mes travaux, que ce soit dans la Culture des individus, dans mes enquêtes sur les échecs et les réussites scolaires, ou sur mon étude sur Kafka, dont je me suis attaché à définir très exactement la position sociale ainsi que celle des membres de sa famille.

On ne peut pas comprendre le comportement d’un individu si on ne le resitue pas dans sa classe. Simplement, si on veut vraiment prendre toute la mesure de la thèse de Marx sur l’individu comme être social, on ne peut se limiter à la condition de classe. C’est bien sûr l’élément fondamental, mais qui ne doit pas nous empêcher d’affiner nos connaissances  : un individu c’est une classe d’origine, mais c’est aussi une famille spécifique, une éducation genrée, une expérience scolaire, professionnelle, religieuse, etc. Il y a mille manières d’être ouvrier. Chercher à saisir les différences entre ouvriers n’empêche pas de poser la question des propriétés communes à l’ensemble des ouvriers. Je considère que je vais au bout de la logique de Marx. Si les individus sont socialement produits, cela signifie que la liberté individuelle, le «  libre arbitre  », n’existe pas.

Les sciences sociales doivent expliquer aux gens qu’ils sont les produits de multiples processus de socialisation et qu’il est préférable de s’en rendre compte que d’être toute sa vie déterminé sans le savoir par des schémas de comportements et de pensée forgés dans la famille, à l’école, etc.

Nous retombons ici sur la question 
de la réflexivité… Si votre sociologie vise 
à aider les individus à prendre conscience 
des forces qui les déterminent, c’est bien 
que l’on peut espérer obtenir un peu plus de liberté individuelle par rapport 
à ces déterminations sociales, non  ?

Bernard Lahire. La connaissance ne débouche pas forcément sur une libération, contrairement à ce que Bourdieu avait tendance à penser. Les dominés peuvent connaître les ressorts de la domination ou d’une aliénation quelconque, et ne rien (pouvoir) faire pour changer les choses…

Quant aux dominants, ils peuvent apprendre à faire, grâce à la connaissance, plus consciemment et plus rationnellement, ce qu’ils faisaient sans le savoir. Cette description pessimiste est moins confortable pour les intellectuels, mais je crois qu’elle est plus conforme à la réalité des usages de la connaissance sociologique.

Connaître les déterminations qui amènent des personnes à être dominées, cela me paraît constituer effectivement un préalable pour transformer le monde. Mais il n’y a aucun passage direct de la connaissance à la transformation.

Aujourd’hui, à l’aune du débat sur le mariage pour tous et les enjeux de filiation, c’est la frontière entre social et biologique qui focalise l’attention. Du point de vue de votre réflexion sur la fabrication sociale des individus, 
que pensez-vous de ces interrogations  ?

Bernard Lahire. L’ordre social repose souvent sur une certaine conception naturalisante de l’ordre familial. Les évolutions en la matière peuvent susciter de l’angoisse, car beaucoup de gens pensent comme naturelles des choses qui relèvent en fait de constructions historiques. Le père n’a pas toujours été le seul repère masculin. Il a existé des sociétés où l’oncle maternel jouait un rôle protecteur. Et en France, quand l’adoption par les célibataires a été autorisée, personne n’est descendu dans la rue pour dénoncer une attaque contre la famille. Il y aura toujours des familles en tant que groupes permettant l’éducation des enfants. Ce qui change, ce sont leurs modalités de fonctionnement, leurs compositions et leurs contours.

L’enfant peut se construire psychiquement autant dans une famille monoparentale, recomposée ou homoparentale que dans une famille avec un père et une mère. En revanche, la revendication de la gestation pour autrui (GPA) pose un autre problème, avec un danger évident d’ouvrir la voie à une marchandisation des corps. La domination peut être terrible. On sait bien que les dominés, qui sont dépourvus de ressources matérielles et culturelles, disposent encore d’un corps qu’ils peuvent vendre sous différentes formes (force de travail, prostitution, vente d’organes, «  location  » d’utérus, etc.). Difficile de ne pas voir que la domination sociale peut se nicher dans toutes ces situations où le corps de l’autre est loué, approprié, investi. Pour ce qui est du débat autour du «  mariage pour tous  », ma conviction est que, dans dix ou quinze ans, nous n’en parlerons plus, car ce sera entré dans les mœurs.

(1) Dans les plis singuliers du social. Individus, institutions, socialisations. La Découverte, « Laboratoire des sciences sociales », 2013, 24 euros.

(2) Sociologie des individus Faire varier les échelles d’observation, ne pas en rester au groupe et à la classe, mais, au contraire, rendre compte des singularités individuelles. C’est tout le programme de la sociologie de Bernard Lahire. Et c’est ce qui lui vaut de devoir affronter nombre de critiques, qu’il fustige comme autant de malentendus. Certains lui reprochent un individualisme pour lequel d’autres l’encensent. Or, Bernard Lahire attaque très précisément le «  mythe contemporain de l’individu libre et autonome  ». «  Il n’y a pour les individus aucune existence possible hors du tissu social  », affirme-t-il, dès l’introduction de son dernier ouvrage. Marx ne disait pas autre chose dans ses Manuscrits de 1844 définissant l’individu comme «  l’être social  ». Cette réflexion était intimement liée à une analyse des forces productives et des rapports de production. Ce lien est-il, chez Bernard Lahire, distendu ou, au contraire, étoffé  ? Ce qui est certain, c’est que, comme il le fait remarquer ci-contre, «  il y a mille manières d’être ouvrier  », ou employé, etc. Sa sociologie offre, de ce point de vue, une acuité dont quiconque veut transformer la société dans le sens de la justice et de l’égalité aurait bien tort de se passer.

5 – Sociologie des classes populaires contemporaines

Pour mieux appréhender la conscience de classe et plus généralement la conscience politique des classes populaires de notre époque, on peut se reporter à l’excellent ouvrage :

Sociologie des classes populaires contemporaines, par Yasmine Siblot, Marie Cartier, Isabelle Coutant, Olivier Masclet, Nicolas Renahy,, Armand Colin, coll. « U Sociologie », 2015,

Hervé Debonrivage


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