Du désastre social au vote FN

mardi 26 juillet 2016.
 

Réponse de Jean Pierre Juy à l’article de René Revol FN fort, désordre mondial, autre gauche affaiblie... Et maintenant, que faire ?

Cher camarade René,

Ton analyse repose essentiellement sur l’examen de l’évolution des résultats électoraux, comme si la dynamique des rapports sociaux entre les classes était toute contenue dans le résultat du passage des citoyens dans l’isoloir. Quel est l’intérêt de considérer hors de leur contexte social « la mobilisation électorale du vote FN » et « la désaffection croissante des autres partis » ? Cette dernière étant dominée comme on s’en est rendu compte, par une abstention massive à gauche. Bref, si je ne peux qu’être d’accord sur le bilan comptable des derniers scrutins (les chiffres étant ce qu’ils sont), je ne le suis pas avec ta façon de les considérer en soi, sans rapport avec ce qui constitue la matière de la vie sociale et politique du pays.

Plus de 6M de chômeurs réels, c’est à quelque chose près, le score du FN !!! Parmi eux, autour de 3 M chômeurs de longue durée ! Ce rapprochement n’est pas le fait du seul hasard. Pour les moins de 30 ans, la règle, c’est temps partiel et précarité pour les femmes , plein temps (pas toujours) et précarité pour les hommes. C’est-à-dire va et vient entre emploi et chômage. A l’autre bout des tranches d’âge, c’est menaces de licenciement sans perspectives de reclassement : chômage longue durée assuré, dans le meilleur des cas, le déclassement. Je pense que si on prenait le temps de faire un bilan sérieux de la situation sociale, ne serait-ce que celle du salariat, on est en présence d’un commencement de désastre social si, sur à peu prés 20 M de salariés, plus du tiers d’entre eux ne sait pas de quels moyens d’existence ils vont pouvoir disposer dans un avenir relativement proche. La catastrophe est déjà présente pour les moins de 25 ans –leur génération est de loin la plus sacrifiée-.

Au fond, peu importent les chiffres exacts, nos pouvons raisonner à partir d’ordres de grandeurs et surtout de ce que montre le développement de la crise. Tu sais comme moi que certaines régions sont de véritables champs de ruines du point de vue de l’emploi et de la vie sociale, et que le phénomène est parti pour se répandre sinon s’amplifier. Je ne reviens pas sur les couches qu’on appelle moyennes, tu décris l’essentiel à ceci près que certaines sont déjà à la limite de la survie (petits artisans et agriculteurs sur petites exploitations). Pour eux, le péril, c’est maintenant.

Bref ce qu’on appelle la crise soumet de plus en plus de jeunes, de femmes et d’hommes à des conditions d’existence qui relèvent d’un phénomène de paupérisation massive. Ne serait-ce pas cela le terreau nourricier et potentiellement constitutif du fascisme que tu décris ? Pour l’heure, c’est apparemment celui du FN. A cette étape, et pour terminer sur cette question j’ai deux petites remarques. La première sur le fait que le mot chômage me semble absent de ton analyse. Ce ne me semble pas être qu’une question d’optique. La seconde pour faire état d’une évidence, à l’heure d’aujourd’hui, depuis un certain temps déjà, la carte du vote FN semble se superposer à celle du chômage. Cela mériterait d’ouvrir la discussion…

Avant de me remettre à mes commentaires, , je lis ce matin même, dans Mediapart l’article de la une du jour, c’est intitulé : « Paroles de députés cernés par le FN » Une dizaine de députés. Toutes étiquettes confondues sont interrogés sur l’avenir de leur situation politique : tous font tous référence, d’une façon ou une autre, au problème de l’emploi donc du chômage. Je ne veux pas en déduire par là que la question du chômage éclipse toutes les autres, ce n’est pas concevable. Il n’en reste pas moins que c’est le point d’ancrage de la crise dans le tissu social, ce qui englue les esprits et les conditionne au point de devoir être pensé comme une fatalité contre laquelle on ne peut rien, plus rien.

Parvenus à ce point là, ce sont les xénophobes, les identitaires et autres fascistes en herbe qui vont tirer les marrons du feu, et comme tu l’écris, « un mécanisme…qui peut saisir des millions d’hommes »… Sauf que le mécanisme en question doit être compris comme un résultat possible du développement dialectique de la situation politique. A propos de la montée du FN et de sa nature, il faudrait quand même rappeler que JM Le Pen s’est toujours réclamé de la famille des mouvements fascistes, particulièrement italien et autrichien, peut être d’autres aussi. Autour de lui des rescapés des mouvements fascistes ont porté sur les fonts baptismaux le groupuscule FN.. Comme dit l’adage : bon sang ne saurait mentir ! ….Mais les adages ne sont pas, chez nous du moins, des arguments politiques. A propos de l’arrivée des nazis au pouvoir Je trouve le résumé historique un peu succinct.

A mon avis, manque le rappel de deux faits qui vont nourrir la crise qui mène à 1933 : la situation économique, sociale, humaine catastrophique à l’issue de la défaite de 1918. Situation aggravée oh combien par les conditions imposées par le traité de Versailles et l’occupation de la RUHR en partie parce que les xénophobes allemands nommaient déjà des sous-hommes : les régiments sénégalais rescapés des massacres. Ensuite l’échec de la révolution allemande de 1919 – 1923.Ce dernier point fut absolument décisif. C’est en tout cas ce que je retiens de mes cours d’histoire.

Tu sais comme moi que ce sont principalement les militants de l’Opposition de Gauche à Staline qui ont surtout été capables de tirer le bilan de la montée des mouvements fascistes. Juste pour replacer les choses dans leur contexte, voici ce qu’écrit Trotsky, juste avant son assassinat par un agent de Staline : Léon Trotsky : Bonapartisme, fascisme et guerre 20 août 1940….. A quel moment le fascisme réussit-il ? « A la fois l’analyse théorique et la riche expérience historique du dernier quart de siècle ont également démontré que le fascisme est chaque fois le maillon final d’un cycle politique spécifique ainsi composé : une crise des plus graves de la société capitaliste, une radicalisation croissante de la classe ouvrière, une sympathie croissante vis-à-vis de la classe ouvrière et une aspiration à un changement de la part de la petite bourgeoisie rurale et urbaine, une confusion extrême de la grande bourgeoisie, ses manœuvres lâches et perfides visant à éviter le point culminant de la crise révolutionnaire ; un épuisement du prolétariat et une confusion et une indifférence croissantes, une aggravation de la crise sociale, un désespoir de la petite bourgeoisie, son aspiration à un changement, une névrose collective de la petite bourgeoisie, sa prédisposition à croire aux miracles et aux mesures violentes, une hostilité croissante vis-à-vis du prolétariat qui l’a déçue dans ses espérances. Telles sont les prémisses pour une rapide formation du parti fasciste et pour sa victoire. »

Quant à ce qui concerne tes propositions d’action, je pense que tu prends les choses par le bon bout mais à condition que le facteur subjectif (le PG en l’occurrence) de l’entreprise soit en état d’assimiler de façon bien plus approfondie que jusqu’ici, les conditions de développement de la crise nourricière du FN. C’est pour cela que la discussion que tu ouvres en publiant ton texte est aujourd’hui indispensable. Merci de l’avoir fait.

Jean-Pierre Juy


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