68% des jeunes contre la loi El Khomri

mardi 15 mars 2016.
 

Le sondage Ifop pour l’Humanité offre un spectaculaire démenti aux déclarations du gouvernement, pour qui la jeunesse n’aurait pas compris ce que porte la loi travail. Près de 9 jeunes sur 10 ont « entendu parler » du projet, et leur verdict est sans appel : près de 7 sur 10 le rejettent.

« C’est la jeunesse qui a le plus a gagné dans cette loi. » Si les jeunes s’y opposent, c’est parce qu’ils sont dans « la désinformation », affirmait dimanche Manuel Valls. « Faux », lui répondent de façon tonitruante 68 % des jeunes, âgés de 18 à 29 ans, dans le sondage Ifop pour l’Humanité (voir aussi nos infographies ci-contre). Et ce, quel que soit le niveau social, le niveau d’étude, le lieu d’habitation et même la couleur politique. Tous y sont majoritairement opposés.

« Ceux qui disent que les jeunes n’y comprennent rien sont contredits »

Certes, les nuances peuvent paraître fortes entre les « sympathisants de gauche », qui rejettent le texte à plus de 70 %, et ceux de droite, puisque ces derniers le repoussent à 58 %. Mais le rejet est sans appel. Autre revers cinglant pour le gouvernement, près de 9 jeunes sur 10 ont « entendu parler » du projet, et deux sur cinq considèrent même bien savoir « de quoi il s’agit ». « Un bon niveau de prise en compte du projet, alors que celui-ci est assez technique, assez pointu », estime le directeur opinion de l’Ifop, Jérôme Fourquet. « Habituellement, les jeunes sont ceux qui s’intéressent le moins à l’actualité et à la vie politique. Sauf lorsqu’ils sont directement concernés, comme pour le CPE (contrat première embauche, en 2006 – NDLR). Il s’est clairement passé quelque chose », ajoute l’analyste. Le gouvernement, qui a raison de redouter la mobilisation des jeunes, devrait y réfléchir à deux fois avant de les croire tombés de la dernière pluie.

« Pour un projet de loi très dense et très technique, les résultats de ce sondage sont très encourageants. Ceux qui disent que les jeunes n’y comprennent rien sont contredits. On n’est pas des idiots, on est parfaitement capable de comprendre comme les autres, insiste Samia Mokhtar, présidente de l’UNL. Bien sûr, il y a encore une marge de progression, et nous allons tout faire pour que les lycéens s’emparent de ce sujet. Mais nous partons sur une très bonne base. Le gouvernement peut bien se rassurer comme il veut, continuer à ne pas nous écouter et refuser de rencontrer les jeunes, les faits sont là : nous nous sentons concernés et nous rejetons en bloc les fondements de ce projet de loi qui ne correspond pas à notre vision de la société », martèle-t-elle.

Quatre ans après son élection, l’échec est patent pour François Hollande, qui avait fait de la jeunesse la priorité de son quinquennat. Ceux qui devaient être au centre de son attention rejettent en masse son projet de loi, à commencer par ceux qui avaient voté pour lui en 2012, puisque 72 % d’entre eux y sont opposés. Un niveau équivalent à celui des moins de 30 ans ayant voté pour Jean-Luc Mélenchon à la dernière élection présidentielle. L’adage selon lequel moins de protection et plus de flexibilité équivaudraient à moins de chômage, martelé par le gouvernement, ne convainc pas. « Les jeunes sont inquiets pour leur avenir. La précarité, l’incapacité à garder son emploi les touchent tous sans exception. C’est le signe que le gouvernement a mis le curseur bien trop haut, puisque, même de droite, la jeunesse estime que cela va trop loin », explique Jérôme Fourquet.

« Ce sondage confirme ce que nous mesurons dans les facs et les IUT, apprécie la direction de l’Unef. « Tous les étudiants et les jeunes, diplômés ou non, repoussent majoritairement cette loi. Le diplôme protège, mais c’est de moins en moins le cas. Pendant longtemps, des jeunes étaient prêts à galérer pendant de longues études tant qu’ils savaient qu’ils allaient ensuite avoir la sécurité de l’emploi et de quoi pouvoir se construire une vie. Mais ils savent bien que la seule protection qui vaille, c’est le Code du travail. Il y a une vraie peur et un vrai rejet de ce texte de loi. S’il passe, il n’y aura aucune protection face au licenciement, quel que soit le diplôme, surtout quand on est jeune. Personne ne peut croire que plus les salariés seront “jetables”, plus il y aura d’embauche. Et comment croire que l’on puisse construire confortablement sa vie lorsqu’on est “jetable” au travail ! » s’indigne un responsable du syndicat.

Prises une par une, les mesures font un tollé, surtout chez les jeunes chômeurs et les femmes, les plus fragiles, les plus précaires. Seul le contrat professionnel d’activité (CPA), « qui permettra à tous les salariés de conserver leurs droits acquis même en cas de changement d’employeur », soutenu par 85 % des moins de 30 ans, fait exception. Si les jeunes plébiscitent le CPA, c’est avec autant de force qu’ils refusent les autres points. Avec en point d’orgue « la possibilité pour une entreprise, via un accord d’entreprise, de baisser les salaires et de moduler le temps de travail », une mesure emblématique de la flexibilité que cherche à imposer le gouvernement. Avec 76 % d’avis négatifs, elle reste la mesure la plus insupportable pour les jeunes. C’est encore plus marquant chez les ouvriers qui, à 84 %, excluent cette possibilité. Sans doute ont-ils encore en tête les multiples exemples : Continental, Bosch, PSA… où, malgré les accords, les saignées d’emplois se poursuivent. Ou tout simplement parce que ce sont eux les variables d’ajustement des entreprises aujourd’hui.

« On devient au final un salarié Kleenex »

Dans la même veine, les jeunes sont 68 % à contester « la possibilité accordée aux entreprises de recourir à des licenciements économiques en cas de baisse des commandes ou du chiffre d’affaires pendant plusieurs trimestres consécutifs », selon l’Ifop. « Travailler plus, gagner moins, mais également être licencié plus facilement. On devient au final un salarié Kleenex, quelqu’un qu’on utilise quand on a besoin », résumait hier une étudiante lors d’une assemblée générale. Des salariés Kleenex, un slogan déjà porté en 2006, lors de la mobilisation contre le CPE. « Si licencier permettait plus de créations d’emplois cela se saurait. Ce postulat est d’ailleurs totalement stupide et les jeunes n’en sont pas dupes, s’indigne Nordine Idir, secrétaire général du MJCF. D’autant plus que les premiers à être licenciés lors de plan de licenciement sont bien souvent les jeunes car ils sont généralement les plus précaires, ceux qui sont les plus en intérim, les plus en CDD, et bien souvent les derniers arrivés, et donc les premiers à partir en cas de plan social. »

Les jeunes sont tout aussi critiques (56 %) quant à la barémisation des indemnités prud’homales en cas de licenciement abusif, que l’ensemble des syndicats condamnent. Même sanction concernant la mesure sur les apprentis mineurs, qui, selon le projet, pourront « travailler jusqu’à 10 heures par jour et 40 heures par semaine », qui remporte 60 % d’avis défavorables. « Les apprentis ont déjà l’expérience de la précarité et vivent donc comme une injustice supplémentaire une possible augmentation de leur temps de travail, poursuit Nordine Idir. On leur dit qu’il faut passer plus de temps en entreprise pour mieux se former, mais ils voient bien qu’en réalité cela est trop souvent fait pour remplacer des salariés à moindre coût. Il y a un véritable rejet de ces pratiques et de tout ce qui tend à les installer. C’est notamment pour cela qu’il y a un taux d’échec élevé dans l’apprentissage. »

Avec un mécontentement qui monte sur les réseaux sociaux, une pétition record qui a recueilli plus d’un million deux cent mille signatures, « il se peut qu’il y ait un peu de monde dans la rue, même si nous n’avons pas estimé le pourcentage de jeunes prêts à descendre aujourd’hui », mesure prudemment Jérôme Fourquet. Les associations de jeunesse, elles, sont déjà persuadées que les étudiants et lycéens seront au rendez-vous. « Le mouvement va très bien et les assemblées générales marchent très fort partout en France.

Clotilde MATHIEU et Aurélien SOUCHEYRE (L’Humanité)


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