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vendredi 13 mai 2016.
 

Editorial hebdomadaire national du Parti de Gauche

Faisons un effort : mettons-nous un instant dans la peau de François Hollande. Sur quoi peut-il bien compter pour s’en sortir ?

Gagner du temps en comptant sur les vacances et les « ponts » de mai ? Attendre le 10 juin, date du début de l’Euro de foot, dans l’espoir qu’en donnant des jeux au peuple, celui-ci arrêtera de se mobiliser pour défendre ses droits sociaux ? Guetter une baisse du chômage qui lèverait la censure qu’il s’est lui-même imposé quant à sa candidature à la Présidentielle ? Croiser les doigts pour que le soubresaut économique dans la zone euro (+ 0,80 % de croissance claironnait il y a peu la Une du Monde !) ne soit pas seulement un écran de fumée ? Espérer que les images d’affrontements violents en marge des manifestations contre la loi travail, relayées en boucle par les chaînes de TV, finiront par affaiblir et minoriser le mouvement ?

Un mélange sans doute de toute cela. Quoi qu’il en soit, il se trompe. Rien ne le sortira du gouffre.

Certes, à force de maquiller les chiffres du chômage, il osera peut-être communiquer sur sa baisse. Mais la réalité sociale du pays est malheureusement plus forte, et dramatique, que la manipulation des statistiques. Chacun sent bien, ne serait-ce que dans son entourage immédiat, que la situation de l’emploi ne s’améliore pas. Et ils ont raison. La baisse des demandeurs d’emplois de catégorie A (chômeurs n’ayant pas travaillé une seule journée au cours du mois écoulé) annoncée pour mars est malheureusement entièrement annulée par la hausse des catégories B et C, soit celles et ceux ayant travaillé quelques heures. Pire, les radiations ont encore augmenté et les demandeurs d’emplois mis en formation accélérée suite au plan formation décidée à la va vite à cette fin sont opportunément sortis des statistiques pour quelques mois.

Car il n’y aura pas de baisse du chômage sans réelle reprise. Pourquoi ne pas croire, alors, à celle que l’on nous vante ? Parce qu’elle n’existe pas, pardi ! Le léger frémissement de la croissance constatée au 1er trimestre dans l’UE doit tout à la baisse des matières premières, dont le pétrole, et au cours de change de l’euro, et rien à une réelle reprise de l’activité. Et pour cause, il faudrait pour cela que l’austérité et la politique de l’offre, celle qui s’attaque toujours plus au revenu du travail au service de la rente, cesse de produire son effet dévastateur. Autrement dit, que cette politique soit stoppée nette. Au contraire, François Hollande entend mener à bien une dernière mauvaise action en imposant une loi travail qui fragilisera davantage encore les salariés.

Peut-il au moins espérer, dans la droite ligne de l’état d’urgence maintenue, que la politique de fermeté et de répression commandée par le gouvernement lui fasse regagner des points dans l’opinion ? Là aussi, il commet une lourde erreur. L’utilisation toujours plus importante de la répression contre les manifestations, qu’elles soient contre la loi travail, pour la continuation de Nuit Debout ou en solidarité non violente avec les migrant-e-s comme devant le Lycée Jaurès (Paris 19) mercredi 4 mai, braque toujours plus définitivement ceux qui avaient choisi de mettre un bulletin de vote François Hollande au 2ème tour, voire même au 1er, de l’élection présidentielle 2012 (ou leurs enfants). Aujourd’hui ils jurent pour la plus grande part qu’on ne les y reprendra plus. Et si elle confortait l’idée qu’il faut effectivement une politique toujours plus autoritaire vis-à-vis des populations fragiles, à commencer par les migrant-e-s, cela ne ferait qu’entretenir la machine FN, imbattable sur ce terrain, et non la popularité du gouvernement.

Cette manière de faire a un autre inconvénient : encore faut-il ne pas trop tirer sur la corde du corps d’état censé appliquer une telle politique. Or on sent des signes de craquement clairs parmi les forces de l’ordre. Après un premier tract de la CGT Police accusant le gouvernement d’instrumentaliser la violence pour discréditer le mouvement social, voilà que c’est le secrétaire général d’un autre syndicat, peu connu pour ses sorties progressistes, Alliance, qui dit quasiment, à sa manière, la même chose ! Faut-il que le malaise dans la police soit grand à la base pour cela. Il est vrai que les forces de police sont épuisées par le rythme soutenu qui leur est imposé depuis l’application de l’état d’urgence. Fatigue, nervosité, contestation sociale sourde (près de 1,5 millions d’heures supplémentaire non payées), utilisation de services non formés pour le maintien de l’ordre, maniement non contesté par le gouvernement d’armes dangereuses (flash-ball, pratique du tir tendu) : tout est sur la table pour que la situation déjà grave (il est insupportable qu’un manifestant puisse perdre un œil aujourd’hui en France pour avoir osé manifester comme ce fut le cas à Rennes) dégénère encore plus gravement.

Ce jeu dangereux de mise sous tension de la société, de démocratie cadenassée où pour imposer une loi illégitime on compte sur la répression et l’intimidation policière, la division, le chantage aux députés (ah l’inénarrable Bruno Leroux menaçant de refuser une investiture aux députés PS qui ne voteraient pas bien !) et sûrement sur le 49-3, est en train de finir d’enterrer les chances de survie politique de François Hollande. Rien ne dit d’ailleurs que, même avec le 49-3, Hollande parvienne à passer l’obstacle de la loi travail. Un 49-3 au sujet duquel, si cette forfaiture antidémocratique s’avançait de nouveau, il ne faudrait pas hésiter à voter la censure proposée par la droite puisque seul moyen alors possible pour battre la loi. Le mois de mai est en effet loin d’être terminé. Après 6 semaines, Nuit Debout est non seulement toujours bien présent mais connaît un net regain à la fois sur le plan du nombre et sur le plan politique (on y parle toujours plus franchement de contestation de la « loi travail et son monde » pour reprendre une phrase de François Ruffin). Quant au mouvement social, rien ne dit qu’il ne retrouve pas un nouveau souffle à la faveur d’une lutte sectorielle (par exemple les cheminots dès leur journée d’action du 10 mai) ou de journée de mobilisation interprofessionnelle contre la loi travail (le 12 mai pour la prochaine). Sur un terreau qui reste favorable dans une population française toujours majoritairement défavorable à cette loi, il en faudrait peu pour que de nouveau le gouvernement, et les députés, se retrouvent sous une pression insurmontable cette fois.

Mais, quoi qu’il arrive, c’est dans une nouvelle configuration que s’écrira la suite, car il y aura une suite, le mouvement social remportant une victoire nette ou pas : ce n’est pas François Hollande, ni l’un de ses dupliquants, qui éviteront un 2ème tour en 2017 sans le Parti Socialiste. Cette réalité n’a peut-être pas encore bouleversé les grilles d’analyse de la médiacratie (étonnant de constater qu’à propos de tout nouveau présumé candidat survenant dans l’orbite de la gauche, les médias s’interrogent pour savoir s’il risquerait de faire perdre François Hollande et jamais Jean-Luc Mélenchon qui pourtant a dépassé l’actuel chef de l’Etat dans plusieurs sondages récents), elle est pourtant évidente pour quiconque vit dans le monde réel. Dès lors, même s’il est hors de question de délaisser la mobilisation contre la loi travail pour sauter au chapitre 2017 comme s’il s’agissait de phénomènes étrangers, viendra le temps de regarder ce qui concrètement (pas « peut-être », pas « on verra », pas « le temps venu », pas « en 2022 ») peut aujourd’hui représenter justement une chance de renverser le système dès l’an prochain. Pour nous ce n’est pas un secret, cela se passera aussi du côté de Stalingrad le 5 juin avec le défilé des insoumis et la prise de parole de Jean-Luc Mélenchon. Ce n’est pas la seule réalité du moment, mais elle fait incontestablement partie du même paysage dans lequel se meuvent toutes celles et tous ceux qui refusent dans la rue, les entreprises, les places, la loi El Khomri et son monde. Rien de tout cela n’est contradictoire. Au contraire. La première victoire de la mobilisation en cours ayant été de remettre la question sociale au centre du débat.

Ce n’est pas rien, c’est même essentiel.

Eric Coquerel

Coordinateur politique du Parti de Gauche


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