Hasta siempre Fidel

mercredi 14 août 2019.
 

A) Fidel Castro. De l’école jésuite à la révolution (Jean Ortiz)

La mythification, comme la guerre idéologique, déforme toujours l’itinéraire complexe du leader cubain. Pour beaucoup, ce «  communiste souterrain  » aurait caché son jeu pour «  trahir la révolution  ». L’hypothèse ne résiste pas à l’analyse historique. L’étude de la jeunesse du «  Comandante  », né il y a 90 ans en août 1926, s’avère incontournable pour déceler à la fois la cohérence et les contradictions de ses engagements, pour comprendre comment Castro est devenu Fidel...

Il avait tout pour être un « héritier »  ; il est un transfuge de sa classe. Fidel Alejandro Castro Ruz naît hors mariage, le 13 août 1926. Ce troisième fils d’un père espagnol, Angel, venu combattre les partisans de l’indépendance de l’île, et de sa servante cubaine, Lina Ruz, épouse illégitime, a tout pour devenir lui-même un oligarque, un grand propriétaire terrien comme papa, à Birán, actuelle province de Holguín. Dix mille hectares. Ils seront en partie confisqués par la révolution, puis « cédés » par la famille Castro.

Le garnement joue dans les dépendances de la « finca » avec les fils des paysans pauvres qui triment sans répit pour son père (300 familles). Le solide gaillard se rend vite compte que ses copains vivent misérablement, sont maltraités  ; les relations avec le patriarche, sa brute de père, se tendent. Castro confiera à Ignacio Ramonet qu’il devint révolutionnaire à partir précisément de cet environnement d’enfance. Doué, le jeune Castro étudie, comme tous les fils de bonne famille, chez les Jésuites, d’abord à Santiago, ensuite au collège Belén à La Havane. Ses maîtres l’éveillent, dirait-on aujourd’hui, à la citoyenneté.

À l’automne 1945, il s’inscrit à la fac de droit de La Havane. Rebelle sans cause précise, il fait le coup de poing et de feu contre les bandes d’ultras. Il se politise à grande vitesse, acquiert une conscience révolutionnaire et prend souvent la parole dans le patio ou sur les escaliers de l’université. Le 6 novembre 1947, il y proclame une sorte de programme patriotique  ; la frustration d’une pseudo-indépendance nationale, de surcroît tardive (1899), le hante. Le jeune étudiant marche en tête des manifestations contre le gouvernement corrompu et « vendu » de Grau San Martin. Dans ce chaudron idéologique, il lit Marx et se familiarise avec ses idées. Faire la révolution. Orateur hors pair, il milite à la puissante Fédération des étudiants universitaires (FEU), et se fait rapidement connaître, à tel point que « trois ans plus tard, il sera déjà un homme politique en vue à Cuba. À La Havane, Castro était déjà Fidel » (1).

Castro s’engage dans la vie publique en 1947  ; il rejoint le très anticommuniste, petit-bourgeois et populiste Parti du peuple cubain (PPC), plus connu sous le nom de Parti orthodoxe. Son leader, Eduardo Chibas, au programme social progressiste, dénonce la corruption et jouit d’une grande popularité. Chaque semaine, il s’adresse aux Cubains dans une émission à Radio CMQ. Fidel reste « orthodoxe » pendant huit ans, y compris après le suicide en direct à la radio, en 1951, du charismatique Chibas, destiné à « réveiller » le peuple. En 1948, présent à Bogota pour un congrès étudiant, Castro participe au Bogotazo, le soulèvement populaire provoqué par l’assassinat de Jorge Eliécer Gaitán, candidat « libéral » favori aux élections à venir. De retour à Cuba, candidat du PPC à la députation, le jeune juriste semble promis à une carrière politique chez les « orthodoxes ».

Le coup d’État militaire de Fulgencio Batista, pour le compte de Washington, le 10 mars 1952, à trois mois d’élections que le PPC allait sûrement gagner, modifie toute la donne. Bogota, La Havane, l’intervention des États-Unis renforcent Castro dans son anti-impérialisme. Dès l’installation de la sanglante dictature (20 000 morts entre mars 1952 et décembre 1958), Castro part en guerre contre elle. La voie électorale se ferme. Peu à peu, il s’oriente vers une stratégie insurrectionnelle, de guerre de guérilla, dans le droit fil de l’histoire cubaine, de l’héritage des deux guerres d’indépendance.

Castro a conscience de prolonger la pensée et l’action du « héros national » José Marti, son inspirateur et modèle mort au combat le 19 mai 1895. À cette époque, Castro est d’abord « martinien », porteur d’un « nationalisme » radical hérité du patrimoine historique cubain, teinté de « socialisme utopique ». Pour José Marti, les États-Unis constituaient déjà, au XIXe siècle, « le pire danger qui menace notre Amérique ». La formation – incomplète – de la nation cubaine, dans ce contexte, acquiert une dimension anti-impérialiste. Le « fidélisme » apparaît alors comme « une synthèse pragmatique, un mélange d’un peu de Marx, de Engels, de Lénine, assez de Che et beaucoup de José Marti » (2). Sur cet « avant 1959 », Castro dira qu’il « avait peut-être deux millions de préjugés petits-bourgeois » (3).

Le 26 juillet 1953, sous les ordres de Castro, 131 jeunes partent à l’assaut de la symbolique forteresse militaire, la caserne de Moncada à Santiago. L’opération, destinée à provoquer un soulèvement populaire, échoue et la petite troupe est décimée  : 6 morts au combat, 49 survivants torturés, puis massacrés. L’acharnement des tortionnaires et le courage inouï de ces jeunes confèrent à l’action un impact national, émotionnel et politique considérable. Le Parti socialiste populaire (PSP, communiste) qualifie, lui, l’assaut de « tentative de putsch aventuriste ». Le PSP traîne une réputation entachée de collaboration depuis le gouvernement de Front populaire avec Batista, dans lequel il eut deux ministres de 1942 à 1944.

Le 16 octobre 1953, Fidel Castro, avocat, assume lui-même sa défense lors du procès des assaillants. Sa célèbre plaidoirie-programme devient historique sous le titre « L’histoire m’acquittera ». Durant deux heures, l’accusé défend une cause collective et s’attribue le rôle d’accusateur, accable le tyran, démonte les mécanismes néocolonialistes d’exploitation, de domination, plaide pour un « gouvernement révolutionnaire », se pose en héritier de José Marti, qu’il qualifie d’« auteur intellectuel de l’assaut à la Moncada ». Il avance des réformes sociales inspirées du programme réformiste « orthodoxe », en appelle à saint Thomas d’Aquin pour légitimer le droit du peuple à démettre un tyran (4). Le discours, improvisé, est reconstitué et circule clandestinement. Il vaut à son auteur une large reconnaissance politique, notamment celle, unanime, de la communauté intellectuelle.

Castro, plus populaire que jamais, écope de 15 ans de prison. Un fort mouvement populaire arrache une loi d’amnistie et obtient, au bout de 21,5 mois, la libération de celui qui, pour les Cubains et bien au-delà, est désormais « Fidel ». En août 1955, il publie le premier manifeste du Mouvement du 26 juillet (mouvement créé après l’assaut)  : réforme agraire, industrialisation, rétablissement de la Constitution de 1940, construction de logements, baisse des loyers, réformes économiques et ­sociales progressistes, nationalisation des services publics…

La répression oblige, en janvier 1956, Fidel et les militants les plus marqués à émigrer au Mexique. Ils y préparent une expédition armée pour renverser Batista. Au Mexique, il se définit comme « un marxiste en pensée », ce que contestera implicitement le Che. Dans une lettre de la Sierra à René Ramos Latour (Daniel), dirigeant « santiaguero » du Mouvement du 26 juillet, datée du 14 décembre 1957, Che écrit  : « J’ai considéré Fidel comme un authentique leader de la bourgeoisie de gauche. »

Le 2 décembre 1956, sur le « Granma », un vieux rafiot exigu, 82 hommes embarquent pour « libérer Cuba ». Une traversée infernale de 7 jours et un débarquement catastrophique sur la côte orientale. Repéré par l’armée, le petit groupe est quasiment anéanti. Fidel, une nouvelle fois, et son frère Raul, s’en sortent. Ils parviennent à gagner la Sierra Maestra et mettent en place la guerre de guérilla.

C’est autour de cette Armée rebelle (fidéliste), le vecteur le plus révolutionnaire, le moins anticommuniste, que se forge une sorte de front antidictatorial, scellé au mois de juillet 1957 par le manifeste de la Sierra, puis par le pacte de Caracas (juillet 1958). En régime de monoculture en crise, les couches rurales se sont prolétarisées, la petite-bourgeoisie s’est radicalisée  ; la classe ouvrière n’a pas « dirigé » le processus mais lui a servi de base. Les préjugés anticommunistes freinent. Le Mouvement du 26 juillet lui-même voit l’Armée rebelle, selon Fidel, « comme des agitateurs ». En mai 1958, il déclare au journaliste nord-américain Jules Dubois  : « Je n’ai jamais été et ne suis pas communiste. Si je l’étais, je serais suffisamment courageux pour le proclamer » (5).

La guerre de guérilla dure 25 mois  ; 300 guérilleros affrontent 12 000 soldats. L’opération militaire de Batista (« Fin de Fidel ») tourne à la débâcle. Le 8 janvier 1959, en pleine guerre froide, Fidel et sa légende entrent dans La Havane, acclamés par une « marée humaine » (6). Fidel le fédérateur, le libérateur, symbole de nation.

Le 16 avril 1961, à La Havane, la foule se presse aux obsèques des victimes des raids aériens ennemis. Les bombardements de la CIA clouent au sol la petite aviation cubaine, tandis que se prépare l’invasion de la baie des Cochons par 1 400 exilés mercenaires, écrasés en 66 heures. Dans son discours des funérailles, Fidel appelle à défendre « notre révolution socialiste ». Il a attendu deux ans et demi après la victoire de l’Armée ­rebelle pour se réclamer du socialisme. Le long mûrissement du leader, l’expérience, vécue, de la nature de l’impérialisme, l’évolution des conditions objectives et subjectives, les enjeux et problèmes de l’époque ont « radicalisé » Fidel. En devenant communiste, il a contribué à son tour à radicaliser le processus révolutionnaire. L’agression des États-Unis a accéléré cette interaction dialectique. La révolution répond à chaque mesure hostile de Washington par l’approfondissement des changements. Un exemple  : la loi 851 du 6 juillet 1960 réplique à la suppression de la quote-part d’importation de sucre cubain par la nationalisation des propriétés et des banques nord-américaines à Cuba.

Lorsque Kennedy impose le blocus total de l’île, l’aide de l’Union soviétique permet à Cuba de tenir. Y avait-il une alternative aux liens avec l’URSS, à l’entrée en 1972 dans le Comecon  ? Ils lui offrent les moyens d’un développement social, éducatif, sanitaire, remarquable, mais ne remettent pas en cause la monoculture. Cuba est désormais réserve sucrière du « camp socialiste ». En 1991, Fidel déclare  : « Nous avions déifié l’Union soviétique. » Il porte désormais un regard critique sur une période ambivalente.

Les discours politiciens sur « la trahison » de Fidel ou sur son « communisme souterrain », son « machiavélisme », relèvent de la propagande et occultent l’évolution fascinante du « Comandante » Fidel.

Jean Ortiz

(1) « Les Quatre Saisons de Fidel Castro », de J.-P. Clerc, Éditions du Seuil, 1996.

(2) « Fidel », de V. Skierka, éditions Martinez Roca, 2002.

(3) « Le Socialisme à la cubaine », de J. Ortiz et G. Fournial, Éditions sociales, 1983.

(4) « L’histoire m’acquittera », de F. Castro, traduit et annoté par J.-F. Bonaldi, Éd. le Temps des cerises, 2013.

(5) « Journal de la révolution cubaine », de C. Franqui, Éditions du Seuil, Paris, 1976.

(6) Castro, Fidel, « les Chemins de la victoire. Mémoires », Éditions Michel Lafon, 2012. À consulter également  : « Biographie à deux voix », F. Castro, I. Ramonet, Fayard/Galilée, 2007.

B) Fidel, conquérant de l’impossible

Leader charismatique de la révolution cubaine, Fidel Castro est mort vendredi, à La Havane, à l’âge de 90 ans. Héros national, porteur d’un message universel d’émancipation, il a défié la superpuissance américaine pendant près de cinquante ans.

C’est un monument qui vient de disparaître. Qu’on aime ou qu’on n’aime pas Fidel Castro, l’homme n’a cessé de fasciner. Amis ou ennemis l’appelaient « Fidel », petit nom dont les Cubains l’avaient affublé. La mort de Fidel Castro va attrister les uns, ceux portant le deuil d’un capitaine révolutionnaire du navire dénommé Cuba, le David du Goliath américain, autant qu’elle va réjouir les autres qui ne voyaient en lui qu’un tyran ou un dictateur. Entre laudateurs et procureurs, il y a un petit pays pauvre vivant de la monoculture du sucre, amarré au large des côtes américaines, Cuba à l’existence incertaine depuis la révolution de 1959, tant on a voulu lui faire rendre gorge et tant le prix a été lourd à payer. Fidel et Cuba, difficile de dissocier l’un de l’autre. Le premier avait hérité d’un « enfer » et s’était mis en tête « de commencer à construire un paradis socialiste ». La seconde, environ cinquante ans plus tard, a vu s’accomplir une œuvre immense, mais tout est loin d’y aller pour le mieux. C’est donc entre ombre et lumière que Fidel entre au panthéon des personnages hors du commun qui ont marqué l’histoire.

Enfant, il est en contact avec les fils des paysans pauvres

Fils d’un paysan gallego, originaire de Galice en Espagne, devenu hacendado (grand propriétaire terrien) au début du siècle, et de sa servante cubaine, Fidel Alejandro Castro Ruz est né le 13 août 1926 à Biran, dans la province d’Oriente (l’actuelle Holguin). Enfant, il est en contact avec les fils des paysans pauvres qui se tuent à la tâche pour son père. Confronté à un univers patriarcal brutal, rebelle et turbulent, il est envoyé chez les jésuites pour y accomplir ses études secondaires. Boulimique de lecture, ce qu’il sera toute sa vie, il avale notamment les textes de José Marti, écrivain, poète, journaliste, essayiste, héros de l’indépendance cubaine. Il entre ensuite à la faculté de droit de La Havane, où il se plonge activement dans l’action politique et participe à des mouvements étudiants d’opposition au régime corrompu de Grau San Martin.

En 1947, il rejoint le parti orthodoxe pour appuyer la population de La Havane dans ses revendications touchant le coût de la vie, excédée par la corruption. Jeune diplômé, plein de verve et de brio, il ouvre un cabinet d’avocats dans la capitale et se consacre à la défense des pauvres. Après avoir tenté sa chance devant les tribunaux pour invalider le coup d’État de Fulgencio Batista, il accuse le dictateur, lié à la grande bourgeoisie latifundiaire et aux États-Unis, d’avoir violé la Constitution. Vainement. Il choisit alors la voie armée. Il organise le 26 juillet 1953 l’assaut, manqué, de la caserne de Moncada, à Santiago. Le mouvement qui se formera autour de Fidel sera appelé Moncada, mais gardera pendant longtemps le nom de Mouvement du 26 juillet. Castro avait 26 ans lors de cette première tentative de soulèvement contre la dictature de Batista. Capturé, puis relégué au pénitencier spécial de l’île des Pins, il plaidera sa cause pendant plus de deux heures dans un réquisitoire contre la dictature, l’Histoire m’acquittera, qui constitue tout un programme politique de justice sociale. La révolution castriste est en germe dans ce texte diffusé sous le manteau, et si Fidel a échoué, il acquiert un prestige national et est prêt à recommencer. Condamné à quinze ans de prison, libéré en mai 1955 à la faveur d’une amnistie générale, il s’exile au Mexique où il rencontre deux hommes qui auront une importance décisive pour son combat  : Ernesto « Che » Guevara et Alberto Bayo, d’origine cubaine, combattant contre Franco et reconnu pour ses compétences militaires.

Les barbudos forment la première guérilla

Fidel revient en 1956 pour « libérer Cuba » à bord d’un yacht, le Granma, embarcation mal préparée à une traversée houleuse et surchargée en hommes et munitions. Le débarquement de 82 insurgés a finalement lieu dans la province Orientale. C’est un échec cuisant, car le gouvernement Batista a été prévenu, la plupart des hommes périssent, seuls douze parviennent à survivre, notamment Fidel et son frère Raul, le Che et Camilo Cienfuegos. Après plusieurs semaines d’errance, une colonne de douze combattants, les « barbudos », forme la première guérilla de la Sierra Maestra. Leur slogan  : « Patria o muerte ». Le mouvement fait peu à peu tache d’huile, les troupes de Castro obtiennent d’importants appuis chez les paysans pauvres de la sierra Maestra, victimes de l’arbitraire des grands propriétaires. Au terme d’une campagne de vingt-cinq mois (300 guérilleros affrontent 12 000 soldats), jouissant d’un crédit énorme auprès de la population cubaine, au sein de la petite bourgeoisie et de la classe ouvrière, ainsi que dans l’opinion internationale, Fidel et les barbudos entrent triomphalement dans La Havane où l’attendent Le Che et Camilo Cienfuegos, le 8 janvier 1959. Batista est contraint de fuir le pays.

Fidel Castro gardera une méfiance à l’égard de l’URSS

Nationaliste, réformiste, si l’on en croit Fidel Castro lui-même, le nouveau pouvoir lance un programme social aux résultats spectaculaires et enviables pour nombre de pays pauvres dans les domaines de l’éducation (en mettant fin à l’analphabétisme), de la santé et de la lutte contre les inégalités. Mais les expropriations, la réforme agraire sans précédent en Amérique latine et les nationalisations des secteurs clés de l’économie (énergie, industrie sucrière) lui valent de nombreux ennemis. Elles provoquent une première vague de départs – les riches cubains – et de vives tensions avec les États-Unis. Celles-ci culmineront avec la rupture diplomatique, l’embargo total sur le commerce avec Cuba (19 octobre 1960) toujours en vigueur et même durci, le débarquement de la baie des Cochons, la crise des missiles et des centaines d’attentats et de tentatives de déstabilisation orchestrés par la CIA.

Conséquence inéluctable, l’Union soviétique, puissance qui n’avait manifesté jusque-là aucune hâte à établir des relations avec cette révolution venue des Caraïbes qu’elle ne contrôlait pas, devient la garante de la survie économique de l’île où elle s’approvisionne en sucre. Le dénouement de la crise des missiles, sans que La Havane ait été associée aux tractations, nourrira le ressentiment de Fidel Castro qui gardera une méfiance à l’égard de l’URSS. « Nous ne pouvons en attendre qu’un soutien économique et non un soutien de son orientation politique », dira-t-il. Dès lors, les rapports entre les deux pays vont devenir rien moins qu’idylliques, ponctués de crispations et de normalisations. Vers la fin des années 1970, Fidel Castro adopte pour l’île le modèle socialiste. Jusqu’à la chute du mur de Berlin et l’effondrement du bloc du socialisme réel, Cuba restera étroitement dépendante de l’aide économique de l’URSS et des pays de l’Est.

Au fil des ans, Fidel n’a rien perdu de ses idéaux, dans un contexte où il est apparu seul, à contre-courant de son temps. Il a aspiré à être le chef de file des pays du tiers-monde et du Mouvement des non-alignés. Il a accepté, parfois à son corps défendant, des réformes, dont l’introduction du dollar dans l’économie cubaine. Face à un pays plongé dans le marasme économique et les privations, celles particulièrement de la « période spéciale » des années 1990, post-chute du mur de Berlin, il comprend qu’il n’a d’autre choix pour sauvegarder les acquis de la révolution que de s’ouvrir à l’extérieur. Il entrevoit très tôt, de façon prémonitoire, les dangers de la mondialisation et les risques que fait peser l’américanisation du monde sur la culture et l’environnement  : « Aucun pays ne peut aujourd’hui par lui-même résoudre ses problèmes, c’est cela la réalité du monde globalisé, et nous devons dire : “Soit nous nous sauvons ensemble, soit nous sombrons ensemble.” » Pour cette raison, il s’élève contre la mise en place d’une zone de libre-échange des Amériques (Alca) que tente d’imposer Washington de l’Alaska à la Terre de Feu. Ultérieurement, il condamnera vivement la politique étrangère agressive de George W. Bush  : « Il est impossible d’établir un ordre mondial sur la force. »

Loin des portraits officiels, Fidel est un personnage complexe, à la fois opiniâtre et timide, drôle et dogmatique, authentique et imprévisible  ! Marxiste, il reconnaît que la religion n’est pas toujours l’opium du peuple car la « tendance naturelle de l’homme est de croire ». Chef d’État, il se montre évasif sur le système politique cubain. On se souvient que dans le film Comandante où Fidel est filmé en toute intimité par Oliver Stone, il s’en tire par une pirouette lorsque le cinéaste lui parle de dictature à Cuba  : « J’admets être un dictateur. Pour moi-même. Je suis esclave de mon travail. » Son plaidoyer flirte parfois avec la mauvaise foi quand il vante Cuba comme un modèle de démocratie où l’oppression policière et le manque de liberté n’existeraient pas. Fidel n’a pas partagé le pouvoir. Au fil des années, il a tout rassemblé, s’est occupé de tout et a concentré toutes les fonctions. En revanche, il a été rarement seul, entouré de manière fluctuante, de proches ou de conseillers. La plupart de ses amis des premières années de la révolution sont morts, dont sa conseillère Celia Sanchez, son assistante pendant vingt-trois ans, décédée en 1980. Sa vie privée est entourée d’une très grande discrétion.

Castro a été profondément inspiré par José Marti

Selon l’historien canadien Claude Morin, Fidel Castro ne correspond pas au portrait d’un dictateur, car il a conservé, après plus de quarante-sept ans d’exercice du pouvoir, l’estime et la confiance des Cubains. Pour eux, la révolution s’est identifiée à Fidel. D’autres estiment que la légitimité de Castro repose sur la répression de toute contestation. S’il a monopolisé les leviers du pouvoir (commandant en chef, premier secrétaire du Parti communiste cubain, président du Conseil des ministres et président du Conseil d’État), il ne les a pas utilisés à des fins d’enrichissement personnel. Il a vécu au contraire simplement. Pour lui, la démocratie formelle à l’occidentale était une formule creuse. Charismatique, populaire, intransigeant, il a été profondément inspiré par José Marti, avant que la Révolution ne devienne marxiste-léniniste. L’éthique au travail, l’idéal égalitaire, la place centrale de l’éducation et l’engagement citoyen, le patriotisme, l’indépendance nationale et l’anticolonialisme sont autant de clés du message de José Marti et du discours « fideliste ». Pour Marti aussi l’exercice de la liberté individuelle était assujetti aux besoins collectifs essentiels. Fidel a probablement découvert le marxisme avant d’accéder au pouvoir, mais cela n’a pas fait de lui pour autant un communiste avant la révolution. Il s’est voulu rassembleur et a compris que la seule force organisée dans la société cubaine était le Parti socialiste populaire (PSP), le parti communiste, rallié sur le tard au processus révolutionnaire. Contre la menace américaine, il a cherché un appui  : il l’obtient en 1961 en se proclamant marxiste-léniniste. En 1965, le Parti communiste de Cuba est créé, permettant de regrouper le mouvement du 26 juillet et le PSP sous la houlette de Fidel Castro. Onze ans plus tard la Constitution socialiste est proclamée après sa ratification par référendum populaire.

Le long pouvoir de Fidel jusqu’en 2006, date à laquelle il est remplacé par son frère Raul pour raisons de santé, porte l’empreinte d’indéniables succès dont se sont inspirés nombre de pays latino-américains (le Venezuela sous Hugo Chavez, la Bolivie d’Evo Morales ou l’Equateur avec Rafael Correa), décomplexés par la résistance de la Grande Île caraïbe face à l’impérialisme américain. Pour les Cubains, l’éducation et la santé, l’égalité entre les sexes et l’affirmation des droits des Noirs en particulier, sont à porter au crédit de la révolution. En revanche, le PCC est le seul parti reconnu, la liberté d’expression, les droits individuels sont sous contrôle. En 1999, des lois ont été adoptées, notamment « la loi de protection nationale et de l’économie de Cuba », prévoyant de lourdes peines pour toute activité mettant en danger la sécurité nationale. Le droit à la pratique religieuse, restreint pendant longtemps, s’est peu à peu ouvert, spécialement depuis la visite du pape Jean-Paul II en 1998. Toutefois, pour Fidel, une autre façon de concevoir les droits de la personne doit primer dans l’optique révolutionnaire. Avoir un toit, un emploi, de quoi manger, être éduqué et soigné constitue les vrais droits fondamentaux.

La longévité de Fidel est d’autant plus exceptionnelle qu’il aura eu à faire face à plus de 600 tentatives d’assassinat de la part des États-Unis. Sous sa direction, Cuba a tenu tête à dix administrations et à leur acharnement via l’embargo à envoyer Cuba par le fond. Il a été une obsession pour Washington et les anticastristes, un symbole évident et humiliant de leur échec à imposer leur loi et leurs valeurs dans leur glacis. Le nationalisme cubain a été l’arme principale qu’a utilisée Fidel pour créer une cohésion sociale autour de la révolution. Et si Cuba a fait Fidel, Fidel, avec les qualités peu communes qui fondaient son charisme, a contribué à façonner Cuba à la dignité retrouvée. Il est le constructeur de l’histoire de son indépendance.

Bernard Duraud, L’Humanité

C) Il a changé l’histoire de l’Amérique latine

Par Romain Migus, sociologue, spécialiste de l’Amérique latine. En restaurant la souveraineté de Cuba et en promouvant des réformes de justice sociale, Fidel Castro a inspiré les progressistes et révolutionnaires sur l’ensemble du continent.

Il était une fois une histoire bien réelle. Dans une Amérique latine ensanglantée par les ambitions impériales de son grand voisin du Nord, destiné selon le Libertador Simon Bolivar (1783-1830) à « couvrir de misère les Amériques au nom de la démocratie », douze guérilleros allaient changer l’histoire du continent.

Quelques années auparavant, au nom de la doctrine Monroe qui prétendait asservir les pays d’Amérique latine à leur seul dessein, les États-Unis renversaient le président guatémaltèque Jacobo Arbenz, pour avoir osé proposer de timides mesures en faveur des plus pauvres. Le coup d’État dans ce petit pays d’Amérique centrale devait servir d’avertissement aux gouvernements de la région. Bien avant l’ère néolibérale, les États-Unis entendaient alors montrer à leur pré carré qu’il n’y avait pas d’alternative possible à leur domination continentale.

Cependant, depuis la Sierra Maestra, une poignée de barbudos lancèrent un cri emprunté à leurs ancêtres révolutionnaires français, qui résonne encore sur le continent : « Patria o muerte, venceremos  ! » (« La patrie ou la mort, nous vaincrons  ! ») À leur tête, celui qui désormais vient de s’éteindre : Fidel Castro Ruz.

Le feu allumé par Cuba allait s’étendre bien au-delà de ses frontières. Car il rappelait que rien n’est impossible et que l’injustice sociale n’est pas une fatalité. Fidel s’évertua à transformer le pays, et aux yeux de tous à offrir son modèle en laboratoire d’idées. Il ne cantonna pas le socialisme à de vaines études scolastiques, mais il lui modela une figure et en fit un horizon dynamique en construction.

Alors que dans le monde occidental, l’image de la révolution cubaine fut dénigrée au fur et à mesure que le romantisme rebelle des premières années laissait la place à la construction d’une société révolutionnaire, en Amérique latine, Cuba a toujours représenté le refus de l’ordre établi, ainsi que la contestation d’un modèle capitaliste prédateur. Pourquoi donc l’exemple cubain personnifié par Fidel Castro a-t-il autant influencé l’histoire du continent latino-américain  ?

Le chef d’état cubain a su rendre la dignité à son peuple

Fidel, en Amérique latine, c’est d’abord l’incarnation de la lutte pour l’indépendance. Après les libertadores du XIXe siècle qui ont vaincu le colonialisme espagnol, il est l’homme politique qui a démontré qu’un peuple conscient et combatif peut tenir tête au plus puissant des empires. Dans la plupart des pays de la région, cette volonté d´indépendance fait des émules. D’abord, par les tentatives de prise de pouvoir par les armes, puis, dans la lutte contre les dictatures militaires mises en place par les États-Unis et, surtout, lors de la dernière décennie, dans la construction de politiques multipolaires et d’intégration régionales. L’indépendance reste une constante du jeu politique latino-américain, avec Fidel et Cuba comme exemples à suivre.

Dans des pays soumis au bon vouloir de technocrates étrangers du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale et du gouvernement états-unien, la souveraineté nationale et populaire n’est pas un vain mot. Elle suppose l’établissement par le peuple de politiques nationales qui défendent l’intérêt général et la justice sociale. À rebours des pays latino-américains trop longtemps soumis aux diktats du marché ou aux barbaries des régimes militaires, Fidel Castro a su rendre la dignité à son peuple en construisant un système de santé et d’éducation reconnu mondialement et envié par de nombreux peuples de la région. Comme corollaire de la notion d’indépendance, cette souveraineté politique, pilier du modèle cubain, a toujours privilégié la construction d’un modèle politique endogène de développement qui défend les besoins de la population en l’intégrant dans les prises de décisions, tant au niveau local que national. Cela explique en partie pourquoi la révolution cubaine n’a pas succombé lors de l’explosion de l’Union soviétique et pourquoi Fidel Castro a toujours suscité de l’admiration chez ses pairs latino-américains, quelle que soit leur idéologie. Le Comandante a démontré que la souveraineté n’est pas le privilège de nations riches mais qu’elle est le principal vecteur des politiques d’émancipation. Tous les récents leaders politiques progressistes d’Amérique latine ont marché dans les pas du géant cubain en faisant de la récupération de la souveraineté et de la dignité du peuple la base de leurs révolutions citoyennes.

La solidarité internationale, acte majeur de la révolution cubaine

Ces velléités d’indépendance et de souveraineté ont un coût. Celui des attaques permanentes de l’empire pour éviter que le « mauvais exemple cubain » ne contamine les pays de la région. Conséquence : plus de 3 500 morts dus à des actes de terrorisme promus par Washington, 600 tentatives d’assassinat de Fidel Castro et un blocus économique criminel qui avait pour but d’étouffer économiquement l’île révolutionnaire et de montrer au monde que le socialisme ne peut être qu’un échec. Et pourtant, là où plusieurs pays auraient jeté l’éponge, Cuba a résisté. Y compris dans les moments les plus difficiles. Lorsque l’allié soviétique abandonna l’île, Fidel Castro déclara à son peuple : « Nous sommes face à la période la plus difficile de notre histoire, nous nous retrouvons désormais seuls face à l’empire. (…) Un peuple faible, un peuple lâche, se rend et retourne à l’esclavage mais un peuple digne, un peuple courageux comme le nôtre n’y retournera jamais. » Cette résistance permanente a toujours été un exemple pour les peuples latinos en lutte. Au plus profond des désespoirs, le verbe de Fidel Castro et la combativité du peuple cubain maintenaient allumé l’espoir au bout des tunnels les plus noirs.

Tout ce que symbolisait Fidel Castro n’aurait sans doute pas eu le même impact sur le continent latino-américain sans la solidarité active que Cuba a réalisée depuis l’avènement de la révolution cubaine en 1959. Que ce soit par la formation professionnelle offerte gratuitement à plusieurs milliers de Latino-Américains, par de l’aide économique ou militaire contre des régimes brutaux, par des soutiens politiques ou diplomatiques, par l’envoi de médecins ou de professeurs, Fidel Castro a fait de la solidarité internationale l’acte politique majeur de la révolution cubaine. Présent sur plusieurs continents, l’État cubain, au budget pourtant réduit et soumis à un blocus, s’est toujours distingué par une politique constante pour sauver les damnés de la terre et tenter de remédier aux dommages collatéraux d’un capitalisme sauvage. Ce faisant, le Comandante a démontré que les solutions et l’émancipation des peuples du Sud peuvent venir de pays du Sud, si petits soient-ils.

D) Fidel castro. Les quatre axes prioritaires de la révolution

Les guérilleros ont mis fin à un régime qui servait les intérêts de la mafia nord-américaine. Au pouvoir, Fidel Castro a mis en œuvre des réformes pour émanciper le peuple, dans les domaines de l’éducation, la culture, le sport et l’accès aux soins.

Lorsque les barbudos prennent le pouvoir à Cuba, le pays présente toutes les caractéristiques d’un pays colonisé, sous-développé, une sorte de république bananière avec, d’un côté, la richesse et la corruption, de l’autre, le dénuement.

À La Havane, la mafia nord-américaine tient la capitale avec ses casinos, ses 10 000 prostituées, ses hôtels, ses réseaux de drogue, ses flics à la botte, ses élites véreuses.

Dans les quartiers populaires des villes et surtout dans les campagnes, les laissés-pour-compte survivent dans la misère et la violence. Le 1er janvier 1959, tout est à construire. Tout est à penser. À peine les révolutionnaires installés dans la capitale et dans toutes les villes du pays, Fidel Castro convoque une réunion avec pour objectif l’attribution des principaux ministères. Il fait chaud dans la salle enveloppée d’un épais nuage de fumée et Fidel a du mal à se faire entendre au milieu du brouhaha. Il demande  : « Qui a des dispositions pour diriger la banque nationale  ? » Un doigt se lève, celui de Che Guevara. Il ne s’attardera pas à ce poste, même s’il aura le temps de signer des billets devenus collectors. Il expliquera plus tard qu’il avait confondu, croyant qu’il s’agissait du ministère de l’Économie. Un poste qu’il occupera aussi un bref moment. Che n’était pas fait pour ça. Pour Fidel Castro, quatre axes d’action devaient être rapidement mis en chantier : l’éducation, la santé, la culture et le sport. Cinquante-six ans après, malgré le blocus et toutes les difficultés et erreurs, aucun pays de la région ne peut afficher un bilan comparable à celui de Cuba.

Éducation  ? Il fallait d’abord alphabétiser, surtout dans les campagnes. En 2016, le taux d’alphabétisation s’élève à 99,8 %, l’illettrisme ayant pratiquement disparu. Le taux de scolarisation est le plus élevé de l’Amérique latine avec 99,7 % des enfants disposant d’une éducation gratuite jusqu’à l’université. Résultat  ? Cuba accouche de scientifiques de très haut niveau en ayant investi prioritairement dans la recherche avec des résultats spectaculaires en matière médicale, notamment les cancers. Qui dit mieux ?

La santé  ? Les campagnes disposaient de très peu de médecins. Il fallait aller à la ville pour tenter de se faire soigner dans des structures médicales payantes. Aujourd’hui, l’île des Caraïbes est une référence mondiale dans ce domaine.

Le pays dispose de plus de 43 000 professeurs de médecine

En 1959, Cuba ne comptait que 6 286 médecins. Parmi ces derniers, 3 000 ont choisi de quitter le pays, l’administration Eisenhower ayant décidé de vider la nation de son capital humain, au point de créer une grave crise sanitaire.

Face à cela, Cuba s’était engagée à investir massivement dans la médecine, en universalisant l’accès aux études supérieures et instaurant la gratuité dans tous les cursus. Ainsi, il existe aujourd’hui 24 facultés de médecine (contre une seule en 1959) dans 13 des 15 provinces cubaines, et le pays dispose de plus de 43 000 professeurs de médecine. Avec un médecin pour 148 habitants, selon l’Organisation mondiale de la santé, Cuba est la nation au monde la mieux pourvue dans ce secteur avec un réseau de 161 hôpitaux et 452 polycliniques. Les médecins cubains sont présents dans de nombreux pays et des centaines d’étudiants étrangers sont formés dans la Grande Île. Qui fait mieux  ?

La culture et les sports  ? Si, à Cuba, de tout temps, la musique et les danses populaires sont reines  ; aujourd’hui, le cercle d’intérêts s’est élargi avec la musique classique et la danse. Sans compter une production littéraire et cinématographique internationalement reconnue. Quant aux sports, des noms comme Juantorena ou Stevenson résonnent encore dans la mémoire collective. De nombreux jeunes champions suivent leurs traces, alors que l’activité sportive est une matière pratiquée comme une autre dans les écoles. Quel autre pays de la région peut en dire autant ?

Voici un pays en développement où l’espérance de vie s’élève à 76 ans, où tous les enfants sont scolarisés et soignés gratuitement. Un petit pays par la taille, capable de produire des universitaires de talent, des médecins et des chercheurs parmi les meilleurs au monde, des sportifs raflant les médailles d’or, des artistes, des créateurs. En matière de « dictature », on fait mieux.

José Fort, internationaliste passionné du monde, journaliste, ancien chef du service monde de l’Humanité.


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