L’économie, un enjeu idéologique, une science sociale et non science exacte

jeudi 23 novembre 2017.
 

Le scientisme néoclassique.

Texte 1. Source : Nonfiction.fr

http://www.nonfiction.fr/article-85...

L’économie : un champ d’affrontement idéologique par Alexandre EL BAKIR Le 27 /09/2016

Résumé : Un pamphlet documenté mais souvent biaisé qui entend dénoncer des idées fausses, supposées mères de tous les désastres économiques.

L’ouvrage de Pierre Cahuc et André Zylberberg, Le négationnisme économique et comment s’en débarrasser (Éditeur : Flammarion 240 pages / 18,00 €), provoque des polémiques à la hauteur de l’enjeu fondamental qu’il pose : l’économie est-elle une science comme les autres, à même de prouver des faits de manière irréfutable ?

La thèse défendue dans ce livre est que l’analyse économique, comme la physique ou la biologie, serait devenue une science expérimentale, dont le seul fait de discuter les conclusions relèverait du « négationnisme ». Les auteurs, respectivement professeur à l’Ecole Polytechnique et directeur de recherche au CNRS, indiquent ainsi qu’il serait temps, selon eux, « d’arrêter de nous faire perdre notre temps avec des débats déjà tranchés. »

Ils estiment ainsi que la propagation d’idées erronées entraîne « des millions de chômeurs, autant de morts et l’appauvrissement de centaines de millions de personnes ». Ce débat traverse d’ailleurs le champ intellectuel depuis longtemps : Walras, à la fin du XIXème siècle, incitait déjà à distinguer ce qui relève de l’économie politique, l’économie appliquée et l’économie sociale. Le vrai, le juste et l’utile sont différents, ce qui est vrai n’étant pas nécessairement juste ni utile.

Une valorisation de l’observation économique et du recueil de données

A l’appui de leur thèse, ces deux économistes insistent sur le fait que l’accès et le traitement d’un nombre de données toujours plus grand (big data) permettrait aux économistes d’établir, plus que par le passé, des vérités scientifiques qui ne pourraient être discutées. Construites à partir de protocoles, de modélisations et d’enquêtes, ces vérités en deviendraient par là même non discutables, dans un contexte de randomisation de la recherche. D’après Cahuc et Zylberberg, si des erreurs sont toujours possibles à la marge, les liens de cause à effet ainsi établis seraient des plus solides et leur remise en cause ne résisterait pas à une telle analyse des faits.

Il est indéniable que l’analyse économique a pris un tournant empirique, mais ce virage a eu pour conséquence d’inverser le raisonnement : auparavant, c’était à l’expérimentation de vérifier les modèles ou les théories économiques, et non l’inverse. Cela a notamment permis, via l’économie comportementale, de mettre à mal l’axiome classique selon lequel l’agent économique serait rationnel et les marchés parfaitement efficaces.

Pour restituer le caractère pamphlétaire de l’ouvrage, sans en citer tous les exemples, on peut illustrer par deux propos la posture vindicative des deux économistes : d’une part, ils établissent un parallèle entre certains économistes et les créationnistes, qui affirment que les dinosaures et les hommes vivaient ensemble sur Terre il y a 4000 ans, alors que les diplodocus et autres tricératops ont disparu de la surface de notre planète il y a environ 65 millions d’années ! D’autre part, ils comparent le « négationnisme économique » dont seraient coupables certains de leurs confrères à l’attitude de l’industrie du tabac, qui a refusé pendant des années de reconnaître la nocivité de la cigarette pour la santé.

Orthodoxie et hétérodoxie : deux écueils et une impasse

Pour tenter de convaincre le lecteur, Cahuc et Zylberberg pourfendent les contrevérités qui, de fait, font pourtant florès chez certains journalistes ou politiques. Ils le font parfois de façon convaincante, quand ils montrent bien que la limitation de l’immigration ne réduit pas le chômage, nombre d’études documentant les liens entre ces deux phénomènes et infirmant cette thèse.

Mais ils le font souvent de façon peu convaincante et très idéologique, provoquant l’ire de leurs confrères. C’est notamment le cas quand ils nient les effets de la réduction du temps de travail sur la création d’emploi, alors que la plupart des études attestent du fait que, combiné à des allègements de cotisation, la réduction du temps de travail contribue bien positivement à la baisse du taux de chômage.

En réalité, le mérite paradoxal de ce livre est qu’il démontre qu’orthodoxie et hétérodoxie constituent deux simplismes également inopérants, le pluralisme en économie étant une condition nécessaire mais non suffisante du débat et de l’avancée des connaissances. En réalité, seule une diversité d’approches est à même de rendre compte de la réalité économique, en confrontant l’économie à d’autres disciplines comme l’histoire, le droit, la sociologie ou la psychologie.

En effet, qu’un économiste puisse être plutôt libéral, néo-keynésien ou marxiste, il n’en demeure pas moins que les approches sont mêlées puisque chacune contient sa part de vérité, sans que l’ensemble de ses conclusions ne soient intangibles, que l’on soit ou non un tenant du « positivisme logique ».

Le double discrédit du scientisme et du simplisme

L’ouvrage pêche pourtant sur un sujet fondamental : l’impossibilité de considérer comme crédible la prétention au statut scientifique dont il fait preuve. Comme l’indique André Orléan, président de l’Association Française d’Economie Politique (AFEP), la démonstration n’est pas convaincante et les termes employés dans le débat ressemblent davantage à des anathèmes qu’à un échange de points de vue.

Le scientisme désigne l’attitude consistant, pour les sciences sociales dont fait partie l’analyse économique, à « singer » les sciences exactes pour en reprendre les postures. Faisant comme si l’économiste était un homme de laboratoire, le scientiste réfute l’attitude d’économistes pourtant aussi éloignés que Keynes, Marx ou Hayek. Une des leçons de leurs travaux, c’est précisément que l’élucidation de la matière économique se construit sur la base d’une connaissance précise du monde réel, mais en aucune manière, qu’elle n’en est une continuation mécanique.

Dès le XIXème siècle, le fondateur de l’école autrichienne Menger avait ainsi attaqué ceux qu’il considérait comme les tenants d’une vision « historiciste », pour qui les phénomènes économiques ne peuvent être dissociés de leur contexte historique, battant en brèche toute velléité de théorisation générale et universelle.

Quel rôle et quelle place pour l’analyse économique dans la société ?

Ainsi, en désignant à la vindicte des cibles souvent à mauvais escient (certains chefs d’entreprises tentant d’influencer les choix politiques par des rapports orientés, le collectif des « Economistes atterrés » qui s’oppose à l’hégémonie de la doxa néolibérale…), les auteurs font perdre à leur analyse une bonne part de sa crédibilité. Ils donnent l’impression de vouloir inutilement verser dans la polémique, alors qu’une des questions qu’ils posent, la relation à la rationalité en matière économique, est un enjeu central qui fait partie toujours débat.

Pourtant, cet ouvrage a le mérite de remettre sur le devant de la scène la controverse économique, à même d’éclairer les citoyens sur les choix de politiques publiques et la capacité de l’analyse économique à en fournir un cadrage consensuel. En concluant, avec Keynes, que « l’économie est une science morale et non une science naturelle, c’est-à-dire qu’elle fait appel aux jugements de valeur ».

Texte 2 . Source : Les économistes atterrés

Faut-il mettre fin aux débats en sciences économiques ? Le 08/09/2016

Source internet : http://www.atterres.org/article/fau...

Deux économistes, Pierre Cahuc et André Zylberberg viennent de publier un pamphlet aussi violent dans le ton qu’il est médiocre sur le fond, dont l’objet assumé est de jeter le discrédit sur le rôle des débats en économie. Au-delà, il s’agit de redonner corps à l’idée qu’une pensée unique doit prévaloir en économie, à laquelle tous, économistes et citoyens, doivent se soumettre.

Si le procédé consistant à frapper d’anathèmes les analyses contestant l’orthodoxie économique est connu, jamais l’attaque n’a été d’un aussi bas niveau. L’offensive de nos deux auteurs consiste en effet à assimiler le travail des économistes critiques à un « négationnisme », terme dont la définition stricte ne devrait autoriser aucun glissement. Le négationnisme consiste à nier la réalité de la shoah et des chambres à gaz. Ce glissement sémantique, abject, est choisi à dessein afin de produire une confusion et une assimilation entre critique de la pensée économique dominante et action délictueuse. D’où l’idée (proclamée dans le sous-titre de l’ouvrage) de se débarrasser de tout ce qui conteste les affirmations des nouveaux savants de la pensée unique.

La thèse défendue est que, aujourd’hui, l’économie serait devenue une science exacte, une science expérimentale, aux résultats aussi sûrement établis que ceux de la physique ou de la médecine. En pratiquant l’expérimentation « en double aveugle », en testant ses « remèdes » sur deux groupes, l’un n’ingurgitant que des placebos, la science économique comme la médecine parviendrait à des résultats et donc à des remèdes « certains ». Tout ceux qui s’opposent au primat de cette méthode et de ses résultats sont décrétés être des « négationnistes » : on le voit, cela fait du monde !

Cette thèse serait comique, si elle n’était utilisée comme elle l’est. Car, si la « méthode expérimentale » revendiquée par nos auteurs a bien connu un regain d’intérêt depuis une dizaine d’années et n’est pas à rejeter par principe, les limites de cette « nouvelle approche » avaient déjà été mises en évidence dès les années 1970. En effet, la constitution des groupes témoins et la suppression des interférences multiples qui s’affirment dans tout contexte social réel sont tout sauf simples. Elle est d’ailleurs très rarement possible, raison pour laquelle les travaux conduits suivant cette méthode ne constituent qu’un faible pourcentage des résultats obtenus par les sciences économiques. Pour l’essentiel, celles-ci restent une discipline qui utilise des méthodes extrêmement variées et complémentaires (modélisation, analyses historiques et qualitatives, analyses statistiques etc.) et des paradigmes différents du fait de la complexité et de la spécificité de son objet, peu adapté aux expériences de laboratoires où l’on peut contrôler parfaitement son environnement.

De là l’importance du débat en économie. N’en déplaise à nos nouveaux docteurs Diafoirus, la discussion scientifique, la confrontation des idées ont toujours été, sont et continueront d’être une condition non éliminable du progrès dans les sciences. Et cela est tout spécialement vrai en économie, qui est une science sociale dont les analyses et les préconisations concernent tous les citoyens.

Pour Cahuc et Zylberberg, il n’existe qu’un remède : la saignée, c’est-à-dire la baisse continuelle du coût des bas salaires. Ils refusent de tirer les leçons de l’évolution économique récente, qui a mis en évidence, dans tous les pays développés, la hausse des inégalités et l’instabilité économique induite par la domination de la finance comme les dangers des politiques d’austérité. Faut-il se débarrasser des économistes qui les ont dénoncés ? Faut-il exclure de la science économique tous les travaux macroéconomiques, toutes les analyses sur l’organisation économique de nos sociétés ?

Pour tous ces motifs, les Économistes atterrés sont plus que jamais déterminés à poursuivre leur travail d’analyse critique et de mise en débat auprès des citoyens des propositions de politique économique et des alternatives possibles. Conscients que le progrès de la discipline, mais bien au-delà aussi celui de la démocratie, dépendent crucialement de cette activité de recherche et d’expression libres des chercheurs comme des citoyens, ils multiplieront dans les mois à venir les initiatives pour continuer de faire vivre le débat autour des choix économiques et sociaux où se décide notre avenir commun.

Fin du texte

Hervé Debonrivage


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