Sociologie de la France Insoumise et du vote Le Pen

mardi 2 mai 2017.
 

Jean-Luc Mélenchon perdant avec 19.6% des suffrages exprimés, Le Pen aussi forte que jamais, Macron mauvais gagnant qui semble tenter le diable par son arrogance alors que la course n’est pas finie. La situation politique semble sombre et pendant que certains hésitent entre l’abstention et le vote Macron, d’autres ont abandonné tout espoir de voir le changement social venir par "la politique".

Il est intéressant de voir que l’absence de mixité sociale rend des populations entières invisibles. Au gré du parcours personnel de chacun, nous évoluons au gré de structures sociales qui par un déterminisme évident nous isole de ceux qui nous sont différents socialement, je veux ici parler des populations peu éduquées, modestes quand elles ne sont pas précaires, qui vivent typiquement en marge des grandes villes et sont généralement laissés pour compte du libéralisme.

C’est ici que le bât blesse. La France Insoumise, aussi radicale soit-elle, ne représente finalement qu’une petite fraction de l’électorat potentiel de gauche antilibérale. Jean-Luc Mélenchon convainc par l’argumentation, la rhétorique ainsi que par son érudition, mais ces procédés résonnent davantages avec les catégories socio-professionelles urbaines, jeunes, ayant accès à l’éducation. C’est à dire la classe moyenne modeste jusqu’à la classe aisée éduquée. En revanche, une fraction invisible immense de la population est exclue du procédé politique et économique, par son absence totale de représentation et de perspective d’ascencion sociale.

Lorsque l’économie Française s’est réorientée dans la direction du tertiaire, le prolétariat ouvrier de Marx a cessé d’exister en tant que tel. Il s’agit d’une population d’intérimaires, de chômeurs longue durée entre deux boulots au black dans des cités abandonnées où l’idée même de démocratie est morte. Prenons par exemple le cas de Dieudonné M’bala M’bala. Ce dernier possède sa propre chaîne YouTube, où il réalise des scores d’audience jusqu’à quatre fois supérieurs à ceux de Jean-Luc Mélenchon et où il exprime diverses opinions politiques et de société, mais ici la question se pose vis à vis du public visé. Qui d’autre parle au public en marge de la société économique ? Marine Le Pen, qui, en récupérant des thèmes chers à la gauche (le protectionisme, la souveraineté nationale, etc.) s’empare de la légitimité nécessaire pour s’emparer du vote précaire ou modeste. Il s’agit bien évidemment d’une comédie électorale puisque cette dernière s’empressera de préciser au MEDEF qu’elle souhaite révoquer le droit de grève des travailleurs.

Les populations précaires ont atteint un niveau tel de désespoir politique et de rancoeur sociale après l’alternance des mandats libéraux qui n’améliorent en rien leur conditions de vie qui sont au point mort voire en déclin depuis plus de 30 ans maintenant. La contestation est présente, mais mêlée de résignation ; on se demande si Le Pen peut "tout faire péter", la seule perspective de changement semble venir d’un effondrement généralisé du "système" politique et médiatique libéral qui même si il n’est pas désigné en tant que tel, fait l’unanimité.

En effet, la critique politique émerge de contradictions. Par exemple, un Français d’origine Camerounaise est exposé à la contradiction entre sa nationalité Française et le racisme ordinaire médiatisé de politiciens comme Nicolas Sarkozy ou Eric Zemmour, allant jusqu’à se faire qualifier de "Français de papiers". Il s’agit ici d’une contradiction à fort biais sociologique, à laquelle je ne suis personnellement pas exposé puisque né dans des circonstances entièrement différentes.

De la même façon, une partie significative du vote FN est liée à la même lassitude de l’alternance gauche-droite. Si pour la gauche intellectuelle la nature libérale et donc de droite du Parti Socialiste ne fait aucun doute, l’avis n’est pas partagé par ces populations qui voient dans la crise démocratique un véritable échec de la politique dans sa totalité plutôt qu’une hégémonie libérale explicable par ses structures, et c’est tout à fait normal compte tenu de la barrière sociale séparant des populations entières d’outils d’analyse généralement réservés à un public plus académique.

C’est pourquoi j’estime qu’il est nécessaire de relancer le dialogue social. Que chaque individu de gauche s’organise, pour, sans revendications, aller écouter ce que ces gens ont à dire. De la même façon que les états généraux de 1788 furent menés, c’est à la gauche de réouvrir le dialogue social. C’est l’enjeu démocratique de la gauche pour les années à venir.

Socialement, on peut traduire ça par la formation de groupes sans étiquette politique (puisque la méfiance règne) qui vont dans les banlieues et autres villages afin d’écouter les revendications sociales de la population, la seule démocratie qui existe est celle de la discussion, pas celle de l’urne ou de l’isoloir. Ensuite, il nous reviendra naturellement d’apporter des réponses à ces difficultés. Je parle ici d’action sociales de terrain comme organiser par exemple des séances d’aide aux devoirs, ou du covoiturage. À nous de tendre la main à ceux que nous avons injustement snobbés et moqués pendant tant d’années, ils seront la force qui portera le progressisme dans les années à venir. Ne jamais mépriser son interlocuteur ou le sermoner, le peuple de gauche en aura fait l’amère expérience dans cet entre deux-tours.

La responsabilité politique de chacun est engagée, il revient aux intellectuels de gauche de saisir l’opportunité historique qui leur est amenée, les nouveaux outils de communication en marge de l’hégémonie oligarchique, un renouveau véritable politique dans la ringardisation des vieux partis, la construction d’une pensée sociale antilibérale, l’exposition via les chaînes YouTube, affranchies des problématiques de la publicité et rentabilité qui ont vidé la télévision de toute substance subversive. Il en revient aux militants de toutes factions de promouvoir la discussion et rien d’autre que la discussion. De là s’accomplira le même cheminement intellectuel qui se produit en situation de crise lorsque le dialogue social est rétabli, c’est à dire le progressisme véritable, sans angélisme ni mépris.


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