11 mai 1987 : Klaus Barbie, le "boucher de Lyon" enfin à la barre

samedi 19 mai 2018.
 

Trente ans déjà. Les Français se souviennent. De nombreux articles sont à nouveau publiés, alors que presque tous les 105 témoins – survivants à tant de tortures et d’horreurs – qui se sont succédé au cours des 190 heures d’audience, ont maintenant disparu. Voyage au bout de l’émotion à se replonger dans la répression terrible qui fit nommer Lyon «  capitale de la Gestapo  ». Avec le recul, il apparaît que ce procès a fait ressurgir, au travers de l’itinéraire d’un nazi sanguinaire, le versant sombre de l’histoire du siècle passé  : résistants torturés, déportés, assassinés  : André Tourné, ancien commandant des FTP du Rhône, rappela à la barre le bilan des 20 mois d’activité du Sipo-SD  : 4 342 meurtres, 14 311 arrestations, 7 591 déportations, 290 viols dénombrés à Lyon. Génocide des juifs, des enfants juifs comme ceux d’Izieu. Recyclage et protection par les services américains durant la guerre froide des pires auteurs des crimes commis dans l’Europe occupée, au nom de leur savoir-faire anticommuniste  ; compétences tortionnaires mises au service des dictatures sanglantes d’Amérique du Sud.

Klaus Barbie, l’accusé, né en 1913, adhère à 20 ans aux Jeunesses hitlériennes et s’engage dans la SS où il exerce différentes fonctions de police. Il passe officier en avril 1940. Dès l’invasion des Pays-Bas, il se signale par sa férocité dans la traque des juifs, des émigrés antifascistes allemands réfugiés, les persécutions dans le ghetto d’Amsterdam, ce qui lui vaut d’être décoré de la croix de fer. Après quelques mois consacrés à la répression des partisans en URSS, il est muté en France – il parle le français – au printemps 1942, d’abord dans l’Ain, puis à Dijon, avant de venir à Lyon où il devient en février 1943 le chef régional de la Gestapo. C’est là qu’il donne sa pleine mesure, traquant résistants, en particulier communistes, et juifs. Il y dirige les exactions des SS, mais aussi de leurs complices français, telle l’équipe de malfrats de Francis André, dit Gueule tordue, responsable de nombreuses extorsions de fond, des tortures les plus sauvages et d’assassinats.

«  Klaus Altmann  », nouvelle identité du criminel de guerre

Himmler félicitera Barbie après l’arrestation de chefs de la résistance à Caluire, dont Jean Moulin, mort des tortures qu’il lui inflige, envoyé du général de Gaulle pour contribuer à l’unification des mouvements qui donnera naissance au Conseil national de la Résistance (CNR). Entre autres méfaits, Klaus Barbie se signale également par la rafle des 44 enfants juifs d’Izieu en avril 1944, par l’exécution de 120 prisonniers de la prison Montluc, à Saint-Genis-Laval, l’été 1944.

Réfugié en Allemagne à la capitulation, recherché comme criminel de guerre, il monte aussitôt un réseau d’anciens nazis, vite démantelé. Barbie échappe à l’arrestation. Il est recruté par les services américains qui refusent qu’il soit interrogé ou extradé, pour sa connaissance des communistes français. Condamné deux fois à mort par contumace par un tribunal militaire en 1947 à Lyon, puis en 1954, Barbie est exfiltré par la CIA en Argentine, via l’Autriche, avec le concours de Kurt Waldheim, celui-ci devenant pourtant secrétaire général de l’ONU, puis président de la République, avant la révélation de son passé de criminel de guerre.

«  Klaus Altmann  », sa nouvelle identité, se fait commerçant dans le bois, mais se livre surtout au trafic d’armes et de drogue sur le continent sud-américain. Parallèlement, il s’active en Bolivie, au Pérou, comme conseil en torture et répression des dictateurs. Il est probable qu’il travaille à cette époque pour le BND, service de renseignements de la RFA. C’est en 1971 que Beate Klarsfeld lance sa traque, aidée, avec moult péripéties, par le journaliste Ladislas de Hoyos. Mais il faudra attendre la chute du dictateur Banzer pour que le gouvernement français obtienne de la Bolivie son extradition, en février 1983.

Le procès de Klaus Barbie s’ouvre le 11 mai 1987 devant la cour d’assises du Rhône. Jacques Vergès est son principal avocat. Il pratique une défense de rupture qui scandalise. Marie-Madeleine Fourcade, chef du réseau Alliance qui fut décimé, se révolte contre la distinction entre crimes de guerre et crimes contre l’humanité, imprescriptibles  : «  Monsieur le président… Votre justice est mal fichue.  »

Le troisième jour, fuyant la confrontation des victimes survivantes, telle la résistante catholique Lise Lesèvre, qui après des semaines de torture fut déportée, comme son mari et son fils de 16 ans qui eux ne revinrent pas, et qui se campe à 86 ans devant lui  : «  Te rappelles-tu, monstre  ?  », Barbie refuse d’assister à son procès. Reconnu coupable de 17 crimes contre l’humanité, il est condamné à la prison à perpétuité. Atteint du cancer, Klaus Barbie meurt en prison, le 25 septembre 1991, à 78 ans.

Cet article doit beaucoup à l’ouvrage le Procès d’un nazi, de Jean-Pierre Ravery, édité par l’Humanité Rhône-Alpes et la Librairie nouvelle, Lyon, 1987  ; à Face à Barbie, de Lise Lesèvre, Nouvelles Éditions du pavillon, 1987, ainsi qu’à la consultation de nombreux ouvrages et témoignages. Je trahirai demain (poème)

Marianne Cohn, résistante allemande, 22 ans, violée et assassinée à coups de pelle le 8 juillet 1944 à Annemasse par les équipes de Barbie, a laissé ce texte  :

«  Je trahirai demain, pas aujourd’hui. Aujourd’hui, arrachez-moi les ongles, Je ne trahirai pas Vous ne savez pas le bout de mon courage. Moi je sais. Vous êtes cinq mains dures avec des bagues. Je trahirai demain, pas aujourd’hui, Demain. Il me faut la nuit pour me résoudre, Il ne me faut pas moins d’une nuit Pour renier, abjurer, pour trahir. Pour renier mes amis Aujourd’hui je n’ai rien à dire, Je trahirai demain.  »

Nicolas Devers-Dreyfus, L’Humanité


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