Un système de violences sexistes au sein du syndicat étudiant UNEF en 2006-2013

lundi 11 décembre 2017.
 

Nous sommes en 2006. Les beaux jours se sont installés, et ils sont une dizaine, assis autour de Delphine à la terrasse des Trois Maillets, une brasserie du quartier des Halles à Paris. L’Union nationale des étudiants de France (UNEF) vient de remporter sa plus grande victoire politique depuis vingt ans : le retrait du contrat première embauche. Ce soir-là, il faut régler une affaire sensible. La jeune camarade de la tendance trotskiste n’en peut plus des pressions insistantes – SMS, coups de fil tardifs – du responsable de la région parisienne de l’UNEF, Yann Benhayoun.

Alors ses « camarades » l’ont convaincue : il faut lui faire comprendre qu’il doit la laisser tranquille. Un piège va lui être tendu. Delphine fait mine d’accepter un rendez-vous galant. Mais au lieu du tête-à-tête convoité, il se retrouve face à une dizaine de ses copains. Une première leçon a été donnée à celui que beaucoup de filles décrivent comme un « gros relou », selon l’expression consacrée en interne. M. Benhayoun « réfute ces allégations ». « Je n’ai aucun souvenir d’un piège qui m’aurait été tendu et, par ailleurs, je ne me suis jamais rendu coupable de faits de harcèlement », répond-il aujourd’hui.

Pourtant, un an plus tard, le même va vivre une autre déconvenue, cette fois-ci en public. Une jeune strausskhanienne du bureau national (BN, gouvernement du syndicat) fait ses adieux dans le cadre solennel du centenaire de l’organisation étudiante dans le Palais des congrès de Lille. A la tribune, sous les tentures rouges qui bordent la grande scène, Erell, du BN, demande à Yann Benhayoun de se lever et à tout le congrès de l’ovationner. Quoi de plus normal ? C’est le « bon pote », même si on le trouve parfois un peu lourd, alors on s’exécute avec enthousiasme. Une minute après, elle enchaîne : « Mes chers camarades, vous venez d’applaudir le plus gros sexiste de l’UNEF. » Sa tendance la soutient. Mais la direction lui demande d’aller s’excuser. Elle a osé « pointer du doigt un camarade ».

Cette sortie fera date. C’était « l’expression d’un ras-le-bol » face à l’impunité des hommes dans le syndicat. Et une façon selon elle de « partir la tête haute ». Plusieurs jeunes femmes sont bluffées par le culot de la copine réformiste. Elle a osé, là où elles se taisent.

Une pression omniprésente

Erell est une voix parmi la vingtaine d’ex-militantes et militants de cette organisation – victimes de « harcèlement », amies de l’époque, anciens cadres, majoritairement des femmes de différentes époques et courants politiques – qui ont confié au Monde leur témoignage, que nous publions avec la simple mention de leur prénom pour préserver leur vie privée.

Tous décrivent un « système de prédation » envers les femmes. Un terme qui revient systématiquement. Mises en place à partir de 2007, alors que Jean-Baptiste Prévost est président, ces pratiques ont perduré. Les faits rapportés ne relèvent pas a priori d’infractions pénales mais montrent une organisation dont le fonctionnement part à la dérive et où la pression est omniprésente.

Les révélations de Libération sur les cas de harcèlement et d’agressions sexuels au sein du Mouvement des jeunes socialistes ont agi comme une déflagration. Les deux organisations évoluent dans la même sphère politique. Désormais, chez les membres ou ex-membres du syndicat, les langues se délient, les récits affluent. Une boîte mail a même été ouverte le 16 novembre pour les recueillir. Les esprits s’échauffent aussi : pas une soirée où les gens ne s’écharpent autour du bien-fondé de lever les secrets du syndicat.

L’UNEF a ses codes et ses lois particulières. Un monde clos qui représente à peine 2 % des étudiants et où règne une hiérarchie très marquée. Les chefs sont des soldats politiques, une élite qui occupe une position enviée. Parmi eux domine le président. Les troupes doivent se sacrifier à l’organisation, oublier toute autre occupation. Une condition pour progresser en interne et prendre des responsabilités.

La pression est encore plus forte pour les dirigeants, y compris locaux. Chaque président d’association générale d’étudiants – AGE, le nom des sections – reçoit son bulletin de liaison qui fixe la ligne, les actions à mener et les objectifs à atteindre. Un « suivi d’AGE », envoyé par le bureau national dans chaque université, veille au grain. Et gare aux déviants.

Domination généralisée des hommes

La vie privée n’échappe pas à ce contrôle. Les couples sont surveillés, épiés. Pas question d’avoir des relations sexuelles avec un ennemi d’une autre tendance, ou pire, d’une formation rivale. « On m’envoyait souvent des responsables pour me demander pourquoi je ne souhaitais pas dire avec qui je sortais », se souvient Sophia (le prénom a été changé à sa demande), encartée à Jussieu. Cette ambiance oppressante a été le terreau d’une domination généralisée des hommes sur les femmes.

« AVEC LE RECUL JE PENSE QUE J’AI ACCEPTÉ DES SITUATIONS HUMILIANTES. J’AI FAIT PARTIE DU HAREM. JE SAVAIS QUE JE PASSAIS APRÈS TROIS MEUFS DANS LA MÊME SOIRÉE », MÉLODIE, PRÉSIDENTE D’UNE AGE

Pour certains, la chasse commence dès les inscriptions à la fac. Remplissant les cartes d’adhésion, des militants ajoutent sur le talon des remarques sur le physique des nouvelles recrues qu’ils venaient de faire : « belle gosse », « jolis yeux », voire « grosse poitrine », selon les souvenirs de plusieurs anciennes.

Parmi elles, Carole, de l’AGE de Villetaneuse, raconte : « En fin de semaine, lorsque l’on rapportait les talons au BN, les hommes comparaient évidemment le nombre de cartes mais aussi les commentaires sur le physique des nouvelles adhérentes. » Blagues sexistes et homophobes, attitudes virilistes, jeux de chat-bite, sexes sortis en pleine réunion… Tout le monde était sommé de rire. A défaut, les jeunes femmes étaient taxées de « prude » ou de « coincée ».

Il faut dire que l’aura du chef, l’admiration qu’on a pour lui, fonctionnent à plein. Les aînées ont beau les mettre en garde, les filles acceptent les avances sexuelles. Avoir l’attention du président, plaire à un dirigeant, c’est être choisie. « On a alors des étoiles plein les yeux », témoigne l’une d’elles.

Une admiration qui éclaire différemment cette zone grise dans laquelle ces jeunes hommes n’ont pas forcément conscience de la gravité de leurs agissements. « Je le faisais par envie ou par admiration mais avec le recul je pense que j’ai accepté des situations humiliantes. J’ai fait partie du harem. Je savais que je passais après trois meufs dans la même soirée », reconnaît Mélodie, présidente d’une AGE de province entre 2007 et 2009.

« Droit de cuissage » du chef

A la lumière de plusieurs récits décrivant les mêmes faits, l’impression de passer d’un jeu de séduction naturel entre jeunes de 20 ans à un fonctionnement sectaire est prégnant. Même s’il y a consentement, la domination est telle que se refuser au leader paraît difficile.

Celles qui disent non le payent : elles sont marginalisées ou moquées. « Le chef avait une sorte de droit de cuissage », confirme Marion, responsable de la province du syndicat. Au point que quand les jeunes femmes tentent de mettre un terme à la relation, c’est une pluie de messages qui s’abat sur elles.

Une scène s’est répétée à plusieurs reprises entre 2007 et 2011. Elle a pour décor l’amphithéâtre Cuvier, en face du Jardin des plantes de Paris. Les lieux sont vieillots et un peu sales. Plusieurs centaines de militants sont réunis pour assister au collectif national (CN, le parlement de l’UNEF). De nombreuses adhérentes de province sont présentes. Soudain, une vingtaine de portables bipent à quelques secondes d’intervalle : leurs propriétaires – les « petites meufs » comme on les surnomme dans le syndicat – avaient reçu un SMS leur demandant « qu’est-ce que tu fais ce soir ? » et les invitant à le rejoindre chez lui. La missive était signée du président qui les regardait depuis la tribune.

Parfois, Jean-Baptiste Prévost anticipait, en faisant venir à Paris des militantes régionales en amont des rencontres nationales. Souvent avec le même profil : nouvelles dans l’organisation, influençables et fragiles. « J’avais remarqué que lors des CN, des filles arrivaient plus tôt ou repartaient plus tard. Normalement, toute la délégation devait arriver ensemble et dormir au même endroit », relate Marion. « On venait avant pour le rejoindre pour la soirée : il proposait de rembourser lui-même le voyage pour que la trésorerie ne s’aperçoive pas qu’on venait en décalé », détaille Amandine, présidente de l’AGE de Rennes.

« Je fais ce que je veux »

Un jour de septembre 2010, Marion craque. La responsable de la province n’en peut plus de l’attitude de Prévost : « J’étais devenue l’éponge entre les femmes qui se confiaient et un président qui ne pensait qu’à faire son marché dans les AGE. J’ai été dire à la secrétaire générale qu’il détruisait l’orga et qu’il fallait qu’il parte. »

Mis au courant, le chef tranche seul : « L’UNEF et toi, c’est fini ! », dit-il à Marion. Elle est ainsi répudiée sans bruit par son organisation. M. Prévost « conteste avec vigueur les propos qui [lui] sont prêtés ». Il ajoute : « Les raisons de ce départ étaient syndicales et anciennes, et j’ai souvenir de nombreux incidents pour des raisons syndicales au cours de son parcours au bureau national. » Une autre fois, pourtant, un leader d’une minorité viendra voir le président pour lui demander de cesser ses avances insistantes envers une « camarade ». Il s’entend répondre : « Je fais ce que je veux. »

Sollicité à propos de toutes ces mises en cause, Jean-Baptiste Prévost nie en bloc : « Je ne me reconnais pas dans les sous-entendus consternants et les allégations que vous évoquez. Je n’ai jamais, ni comme militant, ni comme responsable, sollicité de relations qui n’auraient pas été librement consenties. Je suis catégorique : il n’y a jamais eu de pression ou de chantage envers quiconque », a-t-il écrit au Monde, renvoyant pour le reste à son avocate.

Ce « système » persistera après son départ en 2011, sous le mandat d’Emmanuel Zemmour. Certaines racontent qu’il s’est alors « généralisé ». Ce n’est plus un chef isolé mais plusieurs dirigeants qui agissent en prédateurs. « Les hommes se servaient de leur position et de leur aura syndicale pour avoir des relations sexuelles », se souvient encore Sophia.

« Les rapports de séduction étaient constants, les insinuations sur le physique récurrentes », raconte Camille, de Paris-XII. Voire pire. « Lors d’un congrès, en coulisse, un mec qui me harcelait m’a lancé : “Quand le congrès sera fini, on va passer du bon temps ensemble…” », continue la jeune femme.

Emmanuel Zemmour, qui fut le successeur de M. Prévost à la tête du syndicat, « ne minimise pas le climat phallocrate dans l’UNEF ni les problèmes qu’il pose dans une organisation hiérarchisée. On en était conscients. » Il jure « n’avoir eu connaissance d’aucun fait pénalement répréhensible durant [son] mandat ». Et ajoute : « Jamais de ma vie je n’ai commis un acte délictueux envers une femme. »

Véritable « culte du silence »

A l’époque, dans les rangs de l’UNEF, c’est l’omerta. Un véritable « culte du silence ». Tout se sait, les rumeurs circulent et les « gros lourds » sont connus. Mais il ne faut pas nuire à « l’orga », alors on se tait.

Il faut dire que, pendant longtemps, il ne faisait pas bon de se dire féministe. C’était ringard, un truc de « loseuse » ou de « victime », un combat du passé. Il y avait 30 % de femmes dans la direction, une raison de ne pas se plaindre, selon les critères de l’époque. Trois femmes qui se sont succédé au secrétariat général ont été en première ligne. L’une d’elles, Caroline De Haas, militante féministe, assure qu’il y a eu « une évolution dans la prise de conscience des violences faites aux femmes en interne ».

Chacune à sa manière, parfois maladroite, a tenté d’agir. La première en imposant une réunion non mixte pour intimer aux filles de prendre plus la parole. La seconde essaie, elle, de raisonner Prévost tout en protégeant des camarades. « Il y avait des mecs qui déraillaient. Le système pyramidal leur laissait faire leurs merdes », abonde une cadre de l’époque. La troisième convoque les harceleurs pour leur dire d’arrêter et pousse un agresseur vers la sortie en 2013. Malgré cela, elles sont toutes trois rongées par l’impression d’avoir failli.

Ces jeunes cadres de l’organisation devaient gérer seules des situations difficiles. Elles sont souvent les confidentes de la détresse de certaines. Comme lorsqu’une adhérente a une hémorragie après un avortement, en pleine chaîne d’inscription. Son « suivi d’AGE » lui ordonne de rester sur place, lui disant qu’il n’est pas venu de Paris pour rien. En larmes, elle appelle la secrétaire générale qui engueule le dirigeant et lui intime de laisser partir la camarade. « On n’était pas formées pour détecter un agresseur derrière un dragueur », confesse l’une d’elles. Surtout quand c’est un copain.

D’après les témoignages reçus pour l’heure, le « système de prédation » prendrait en grande partie fin en 2013, quand William Martinet a pris les rênes du syndicat. Les dirigeants précédents et les mis en cause réfutent tous aujourd’hui son existence à quelque période que ce soit. « Cette libération de la parole est nécessaire et salutaire pour inverser les rapports de force », juge Lilâ Le Bas, l’actuelle présidente de l’UNEF.

Elle assure qu’aujourd’hui l’organisation s’est dotée d’outils pour lutter contre les violences faites aux femmes et le sexisme : réunions non mixtes, rappel des règles du consentement lors des moments festifs, personne référente pour recueillir la parole… « On a progressé. Il y a eu des cas de harcèlement mais on ne les passe pas sous silence. On fait tout pour que les femmes puissent militer en toute sérénité », poursuit-elle. Pas certain au regard des pressions que les témoins subissent depuis que Le Monde a commencé son enquête.

Abel Mestre et Sylvia Zappi

« Militantes, nous dénonçons les violences sexistes et sexuelles à l’UNEF »

Dans une tribune au « Monde », 83 adhérentes dénoncent le « véritable contrôle du corps des femmes » qu’ont imposé plusieurs dirigeants du syndicat étudiant pendant de nombreuses années.

[Le Monde publie une tribune signée par quatre-vingt-trois femmes, anciennes syndicalistes de l’Union nationale des étudiants de France (UNEF), dénonçant le sexisme et les comportements violents dont elles ont été l’objet ou ont eu connaissance au sein du mouvement. Simples militantes, responsables de section locale et cadres de l’organisation, elles sont majoritairement issues de régions. Elles signent de leur prénom, de l’initiale de leur nom de famille et précisent la durée durant laquelle elles ont milité au sein du syndicat. Le Monde a pu vérifier les identités et l’engagement de chacune. En parallèle, nous publions ce jour une enquête mettant au jour un « système de prédation » ayant eu cours au cœur même de l’UNEF.

La prise de parole de ces jeunes femmes intervient après les révélations de Libération sur des cas de harcèlement et d’agressions sexuels au sein du Mouvement des jeunes socialistes (MJS) et un premier article du Monde révélant les comportements sexistes du syndicat étudiant. Ces enquêtes ont agi comme une déflagration au sein de l’organisation syndicale : depuis une quinzaine de jours, les témoignages affluent. Le 16 novembre, une boîte mail a même été ouverte pour les recueillir. Offensives, ces anciennes militantes lancent un appel pour que cette libération de la parole touche toutes les organisations syndicales, politiques et associatives.]

Tribune. Depuis plusieurs semaines, les voix de milliers de femmes victimes de harcèlement et d’agressions sexuelles s’élèvent. Générations de militantes et dirigeantes, féministes et progressistes, engagées à l’UNEF au niveau local ou national depuis le début des années 2000 et de différentes tendances, nous osons désormais nous aussi dénoncer ces violences et leur ampleur systémique.

Nombre d’entre nous avons été victimes de violences au sein même de notre organisation. Longtemps, nous nous sommes senties seules et ostracisées, par le nombre et la gravité des faits. Nous prenons désormais conscience de l’ampleur de ces violences sexistes et sexuelles. Comment avons-nous pu militer avec tant d’énergie et d’abnégation dans une organisation en laissant les femmes, nous-mêmes, y endurer de telles violences ?

Désormais unies, nous voulons que cela cesse enfin. Certaines et certains nous ont rappelé la nécessité de « protéger l’organisation ». Cet argument a contribué à réduire au silence les victimes depuis toutes ces années. Il a permis à des agresseurs d’agir en toute impunité ; les a protégés. Cet argument, nous ne l’entendons plus. Les erreurs et dérives doivent désormais pouvoir être dénoncées librement, la parole des victimes accompagnée et les agresseurs exclus pour protéger les militantes. Cette démarche est à notre sens la seule à même de protéger réellement et efficacement les militant.e.s et donc l’organisation.

Une mentalité viriliste

Au quotidien, la mentalité viriliste écrasait les valeurs progressistes que nous défendions, à travers notamment une expression exacerbée de la domination physique et sexuelle. Nombreux étaient ceux qui vantaient la toute-puissance qu’ils exerçaient sur leur partenaire, se gaussant de pratiques dégradantes dans le but de briller devant leurs congénères et d’accentuer toujours un peu plus le mal-être de leur auditoire féminin.

Les ressorts de cette masculinité triomphante étaient multiples : tableaux de chasse, classement systématique et effrayant (attributs physiques, performances sexuelles…). Jusque dans leur intimité, les femmes étaient sans cesse catégorisées, évaluées, contrôlées, épiées. Sous le couvert de la libération sexuelle, il s’agissait en réalité d’un véritable contrôle du corps des femmes.

Le fonctionnement pyramidal extrêmement hiérarchisé avec ascension par cooptation, ainsi que la dépendance sociale et l’isolement socio-économique de certaines femmes pour la première fois indépendantes favorisaient les mécanismes d’emprise, autorisant l’amplification et la systématisation de violences sexistes et sexuelles.

Le silence était de mise

Nous avons souvent été renvoyées à notre culpabilité. Il fallait se taire pour ne pas affaiblir l’organisation. Et puis finalement, était-ce si grave ? Etait-ce bien cela ? Avions-nous des preuves de ce que nous avions vu et/ou subi ? Remettre en cause certains cadres, c’était clairement se voir accusée de trahison, d’être instable, jalouse, aigrie ou de ne pas avoir le sens des responsabilités.

Combien de fois nous a-t-on demandé les numéros de téléphone de jeunes camarades ? Combien de fois avons-nous refusé ? Combien de fois ces agresseurs notoires se sont procurés, par d’autres moyens, leurs coordonnées ? Lors des rencontres nationales, quelques hommes se sont servis des failles de l’organisation pour développer des stratégies particulièrement graves : approcher leurs proies, parfois très jeunes, les faire boire, voire les droguer, pour se passer de leur consentement.

Celles qui résistaient étaient traquées, harcelées jusque devant la porte de leur domicile. En cas de grossesse, le silence était de mise. La responsabilité reposait entièrement sur les épaules des jeunes femmes, qui devaient surmonter cette épreuve dans la solitude la plus complète, alors même que des cadres montaient à la tribune pour défendre les droits des femmes à disposer de leur corps, l’accès à l’IVG, à la contraception.

Prise de conscience collective

Nous connaissons d’ores et déjà un certain nombre des agresseurs. Nous ne les nommerons pas. Mais nous ne dévierons plus le regard, nous ne courberons plus l’échine. Nous respectons les victimes, c’est pourquoi nous n’usurperons pas leur statut et respecterons leur parole, comme leur silence. Parce que ni les réseaux sociaux ni une tribune n’ont vocation à se substituer au travail de la justice.

« UNIES, NOUS AIDERONS CELLES QUI DÉCIDERONT DE PORTER PLAINTE CONTRE LEURS AGRESSEURS »

Unies, nous aiderons celles qui décideront de porter plainte contre leurs agresseurs. Nous nous soutiendrons mutuellement pour aider les victimes à surmonter les prises de conscience, les colères et les traumatismes multiples.

A ceux qui tenteront d’instrumentaliser cette démarche pour jeter le discrédit sur l’UNEF, nous tenons à rappeler que c’est aussi grâce aux combats progressistes et féministes découverts et entamés pendant notre engagement que cette prise de conscience collective est rendue possible. Nous savons aussi le travail engagé par les actuel(le)s militantes et militants, dirigeantes et dirigeants de l’UNEF, d’ailleurs présidée par une femme pour la première fois depuis seize ans.

Enfin, nous lançons un appel aux femmes de toutes les organisations syndicales, associatives et politiques à prendre, à leur tour, la parole. Nous savons que nous ne sommes pas les seules. Une femme sur deux dans la société est confrontée à des violences. Le nier est une violence supplémentaire infligée à celles qui l’ont déjà subie. Par-delà nos opinions politiques, nos désaccords, nos sectarismes passés, ce qui nous lie, c’est notre condition de Femmes.

Alexia S., militante à l’UNEF de 2007 à 2010, Annaïg P., 2003-2010, Anaïs H., 2007-2009, Anne L., 2003-2008, Anne-Sophie A., 2004-2007, Anissa B.-F., 2007-2012, Anouch Z., 2007-2010, Amandine E., 2008-2014, Aude L., 2005-2009, Aude L., 2007-2011, Aurélie M., 2005-2008, Béatrice L., 2007-2010, Beril B., 2003-2008, Charlotte B.*, 2005-2008, Camille M., 2011-2013, Camille M., 2003-2009, Camille P., 2005-2012, Catarina V., 2006-2009, Catherine M., 2003-2007, Céline A., 2008-2011, Chloé D., 2010-2017, Claire F., 2010-2013, Claire J.*, 2009-2015, Coralie B., 2008-2009, Delphine B., 2006-2009, Elise G., 2009-2012, Elodie L., 2003-2009, Erell D., 2004-2007, Estelle D., 2011-2015, Eve R., 2006-2008, Gaëlle K., 2005-2008, Hayat L., 2008-2011, Hélène P., 2002-2009, Houda N., 2002-2007, Julia C.*, 2001-2015, Julia V., 2007-2011, Julie B., 2007-2011, Julie C.*, 2012-2013, Julie E.*, 2009-2016, Julie J., 2006-2009, Julie N., 2003-2009, Julie T.-F., 2007-2012, Julie T., 2008-2012, Juliette B., 2008-2011, Juliette G., 2005-2009, Katia B., 2010-2014, Lara B., 2012-2017, Lauranne W.-G., 2011-2015, Lauriane V., 2006-2010, Laurianne D., 2003-2007, Laurine B., 2004-2008, Léa D., 2011-2016, Léa D., 2007-2013, Lisa R., 2007-2014, Lorédana A.-B., 2012-2013, Louise B.*, 2007-2011, Lucie F., 2007-2009, Lucile J., 2005-2010, Lucile M., 2010-2016, Maëlle J., 2003-2008, Maeva B., 2007-2011, Manon A., 2007-2011, Margaud A.-F., 2008-2012, Margot P.-B., 2009-2014, Maria C., 2005-2011, Marianne M., 2002-2007, Marie-Anne B., 2004-2008, Marion O., 2005-2010, Marine B., 2008-2012, Marine F., 2007-2010, Maud J., 2003-2008, Mélanie V., 2011-2016, Mélodie G.-B., 2006-2009, Ophélie M., 2008-2011, Pauline G.-M., 2009-2011, Sahra A., 2006-2010, Salomé M., 2004-2010, Sandra C., 2007-2014, Sarah B., 2011-2016, Sayna S., 2007-2013, Sorayah M., 2008-2012, Virginie C., 2006-2009, Viviane B., 2007-2010 (* Ces prénoms ont été modifiés).

http://www.lemonde.fr/idees/article...

A l’UNEF, un machisme qui remonte aux années 1980

L’organisation, dominée par les trotskistes lambertistes, imprimait déjà à son origine une ambiance de « corps de garde ».

Les aînés sont tous tombés de très haut. Ce n’est plus « leur » UNEF. Le « système de prédation » décrit par notre enquête qui érige en règle un fonctionnement hypersexualisé en vase clos n’aurait plus rien à voir avec l’organisation qu’ils ont connue. Depuis les premiers témoignages publiés dans Le Monde du 18 novembre et sur Facebook, tout le petit monde des « grands anciens » fait chauffer le téléphone. Pas un jour ne passe sans qu’ils s’appellent pour comprendre ce qu’il s’est passé. « Cette histoire me tord le bide », avoue Pouria Amirshahi, ancien président de l’Union nationale des étudiants de France-indépendante et démocratique (UNEF-ID), l’un des deux syndicats étudiants qui ont fusionné en 2001. « On découvre une secte dont le gourou avait droit de cuissage », lâche Isabelle Thomas, sidérée.

Comme bon nombre d’ex-dirigeants, l’ancienne égérie du mouvement étudiant de décembre 1986 regarde avec stupéfaction les pratiques mises en place au mitan des années 2000 dans l’organisation étudiante. Le machisme et le sexisme, il y en avait dans les années 1980, mais personne n’a souvenir ni de violences individuelles ni de système qui les couvrait. L’ambiance était pourtant bien lourde à l’encontre des femmes. Et ce dès le congrès de réunification de l’UNEF-ID, fusion du courant trotskiste lambertiste (majoritaire) et de celui de la Ligue communiste révolutionnaire avec quelques socialistes.

« ILS TERRORISAIENT LES FILLES : ILS AVAIENT MENACÉ DE VIOL DES CAMARADES DE JUSSIEU. ON A PERDU DES FEMMES PANIQUÉES PAR CETTE VIOLENCE », DIDIER LESCHI

Dès la naissance de la nouvelle organisation, les lambertistes impriment en effet leur marque. Ils prennent non seulement le pouvoir mais ils importent leur style de militantisme. Costumes croisés et gabardine, allure martiale, virilisme, humiliation publique des adversaires… Les élections universitaires se terminaient parfois à coups de « matériel démocratique », en clair des matraques. Les instances sont toutes très masculines avec une ambiance de corps de garde. « Ils terrorisaient les filles : ils avaient menacé de viol des camarades de Jussieu. On a perdu des femmes paniquées par cette violence », se souvient Didier Leschi, ancien président de la commission de contrôle, l’instance disciplinaire. Qui ajoute n’avoir jamais eu connaissance d’agression caractérisée.

Héritage lambertiste assumé

Les autres tendances n’étaient pas exemptes de sexisme. La féminisation dans les années 1980 a sans doute contribué à éviter les dérapages plus graves. « Dans cette ambiance macho, on a été quelques-unes à s’imposer parce qu’on savait se défendre et on était des politiques comme eux », raconte Thaima Samman, alors présidente de la section de Villetaneuse.

Une passionnante étude, publiée en 2003 dans les Cahiers du Germe, le groupe d’études sur les mouvements étudiants, résume bien ce qu’était cette forme de militantisme. « Le bureau national est très masculin et surtout très viril. Tous les attributs de l’homme sont en effet valorisés : la force physique, le succès auprès des filles, la détermination, l’utilisation systématique de termes vulgaires, marqueurs d’une masculinité triomphante », décrit Karel Yon, chargé de recherche au CNRS. Cet héritage lambertiste est assumé et imprègne encore aujourd’hui les habitudes militantes de l’UNEF. Alors même que les chefs actuels n’ont plus aucun lien avec ce courant de pensée.

Les anciens ont vu leur vieille maison se transformer au fil des générations. « Il y a un changement substantiel après le retrait du contrat première embauche en 2006. Le président est devenu un dieu. Il avait fait reculer Dominique de Villepin. Il jouissait d’une reconnaissance médiatique et militante. La dérive autoritaire commence là », confirme David Rousset, un ancien trésorier national. S’ajoute à cela un mouvement féministe en berne jusqu’à son renouveau dans les années 2010. Pouria Amirshahi, qui a longtemps couvé les jeunes pousses « unéfiennes », ne dit pas autre chose : « L’UNEF est devenue une citadelle qui s’est refermée avec un culte du pouvoir. »

Sylvia Zappi et Abel Mestre


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