Un système de violences sexistes au sein du syndicat étudiant UNEF en 2006-2013

mercredi 21 février 2018.
 

- 2) Abus sexuels : les témoignages qui accablent l’Unef (Libération)

- 1 « Le Monde » met au jour le fonctionnement sexiste et dominateur de cadres masculins du syndicat étudiant entre 2006 et 2013.

2) Abus sexuels : les témoignages qui accablent l’Unef

http://www.liberation.fr/france/201...

« Libération » a recueilli les témoignages de seize femmes victimes déclarées de harcèlement, d’agressions sexuelles et de viols de la part de dirigeants de l’organisation étudiante entre 2007 et 2015. Longtemps inaudibles, ou silencieuses, ces anciennes militantes racontent des années de sexisme du syndicat et son apparent laisser-faire face aux violences sexuelles.

Quand elle s’installe pour dormir au camping de la Fête de l’Humanité, en septembre 2014, Laurie (1) est épuisée. Depuis peu militante de l’Unef (Union nationale des étudiants de France), elle vient de passer la journée à tenir le stand syndical avec ses camarades. Comme chaque fin d’été, ce rendez-vous de toute une partie de la gauche est l’occasion pour l’organisation d’engranger de nouvelles adhésions. Malgré la fatigue, Laurie ne va pas trouver le sommeil.

Membre de la direction du syndicat, entré à l’Unef au milieu des années 2000, Grégoire T. insiste pour la suivre dans sa tente, plantée dans le camping éphémère du parc de La Courneuve. Ils ont déjà eu plusieurs relations sexuelles sans lendemain. Mais ce soir, Laurie ne le souhaite pas. « J’avais prévu de dormir avec une autre militante mais il s’est invité, relate l’étudiante. Il espérait pouvoir coucher avec nous deux. » Rapidement, la seconde jeune femme s’endort. « Il me dit qu’il a le droit à une fellation en dédommagement, ce que je refuse, poursuit Laurie. Il commence alors à appuyer sur ma tête. Je refuse encore. Il appuie de plus en plus fortement. Je le repousse encore. Il met alors la main dans ma culotte et m’embrasse de force. Et recommence pendant plusieurs minutes. » La militante n’en peut plus. Elle veut que ça cesse  : « J’ai fini par me laisser faire. » Pendant longtemps, Laurie ne réalise pas vraiment ce qu’elle vient de vivre. Aujourd’hui, elle parle de viol. Trois ans après les faits, Grégoire T., devenu journaliste, a lui une autre version de la soirée, assurant que sa partenaire était consentante pour une fellation et que tout s’est déroulé « sans contrainte ».

Une plainte pour « viol »

Deux ans plus tard, Laurie est devenue une militante aguerrie, elle est « montée » dans les instances de l’Unef et fait désormais partie du bureau national (BN), l’instance qui épaule la direction. Avec Grégoire T., l’échange de textos a continué depuis septembre 2014. Ils parlent d’activités syndicales et s’invitent quelquefois mutuellement à passer la nuit ensemble sans que cela ne se concrétise jamais. En ce mois de juin 2016, Laurie vit depuis peu dans une cité universitaire toute proche des locaux du syndicat, dans le XIXe arrondissement de Paris. Ce soir-là, elle boit des « shots » d’alcool avec des camarades de la direction. Alors qu’elle s’apprête à rentrer dormir, Grégoire T. lui annonce qu’il la rejoint chez elle. Sans lui demander son avis. « Je lui ai dit  : “Je ne veux pas” et je suis partie », se souvient la jeune femme.

Mais quand elle arrive en bas de son immeuble, Grégoire T. est là et l’attend. Laurie répète alors qu’elle ne veut pas passer la nuit avec lui. S’ensuivent des négociations. Fatiguée, la jeune femme finit par accepter qu’il monte tout en lui précisant clairement qu’il ne se passera rien entre eux. Mais à peine la porte de l’appartement ouverte, Grégoire T. se déshabille totalement et lui intime de faire de même. Laurie refuse. Selon elle, il la force alors à s’allonger sur son lit. Elle a trop bu, sa tête tourne à cause de l’alcool. « Il commence à me déshabiller. J’essaye de le repousser, de lui dire que je ne veux pas, mais je n’ai plus de force. A ce moment-là, je me sens comme une poupée, sans vie. Il me viole. Il n’y a pas d’autres mots », raconte froidement Laurie. Le lendemain matin, Grégoire T. va tenter à nouveau de lui imposer une relation sexuelle, mais elle aura la force de le repousser. Elle s’enferme alors sous la douche et y reste quarante minutes en espérant qu’il parte. Mais quand elle sort, Grégoire T. est toujours là et réessaye une dernière fois avant de partir.

« J’ai pleuré toute la journée et puis j’ai occulté », raconte Laurie. Quand on lui rapporte ce récit, son ancien camarade conteste et assure qu’ils avaient convenu de rentrer ensemble, qu’ils ont eu un rapport sexuel sans violence et qu’il n’a pas insisté le lendemain. En couple avec Grégoire T. pendant l’été 2014, Joséphine (1) raconte elle aussi avoir été victime d’un viol. Une nuit de juillet, « je me suis réveillée parce qu’il était en train de me pénétrer, témoigne-t-elle. Je ne comprenais pas ce qui se passait. Je lui ai demandé au moins de mettre un préservatif. Ça s’est arrêté à ce moment-là. » Interrogé sur cette scène, Grégoire T. explique qu’il était également endormi à ce moment-là.

Mi-janvier, Laurie s’est décidée à porter plainte pour viol contre Grégoire T, révèle aujourd’hui Libération. Et Joséphine, qui vient de s’entourer d’une avocate, s’apprête à faire de même. La fin de longues années de silence au sein de ce qui fut longtemps le premier syndicat étudiant de France.

Une direction où « les hommes pensent, les femmes organisent »

Une direction toute-puissante – « déifiée », selon les mots d’une ancienne dirigeante –, des femmes écartées du pouvoir et des abus sexuels à tout le moins minimisés  : pendant plusieurs mois, Libération a enquêté sur le sommet de l’Unef. Sur ses dirigeants ayant pendant quelques années tout donné et tout attendu du syndicat. Une quarantaine d’interviews pour recueillir témoignages et récits de seize victimes déclarées de harcèlement et, pour certaines, d’agressions sexuelles et de viols. Quand l’Unef fait plier le gouvernement Villepin, contraint de retirer son contrat première embauche au printemps 2006, le syndicat étudiant est à son apogée. Un an plus tard, Nicolas Sarkozy est élu, la gauche s’organise contre l’hyperprésident et compte sur ses bataillons de jeunesse. Au plus fort de son pouvoir, l’Union nationale des étudiants de France comptera jusqu’à 30 000 adhérents pour un peu plus de 2,4 millions d’étudiants. Un groupe hétérogène au sein duquel il est – statistiquement – normal de tomber sur des cas de harcèlement et d’agressions. Le syndicat a d’ailleurs coutume de dire qu’il n’est « pas imperméable aux maux de la société ».

Après Bruno Julliard, c’est Jean-Baptiste Prévost qui prend les commandes de l’Unef en 2007. Venu de Sciences-Po, cet ancien conseiller parlementaire hérite d’une organisation puissante où sexisme et machisme ont toujours libre cours. Au sein de la direction, « on disait  : les hommes pensent, les femmes organisent », résume Marion Oderda. Ancienne responsable nationale, elle sera une des rares à s’opposer ouvertement à la gestion toute personnelle du syndicat par son président. « Je ne serai pas ton mac », lui lance-t-elle d’ailleurs en claquant la porte de l’Unef en 2010, expression rapportée par au moins trois militantes interrogées par Libération. Un incident et un départ anticipé que Jean-Baptiste Prévost met, lui, uniquement sur le compte d’un différend syndical.

La présidence Prévost va pourtant bien être marquée par une multitude de dérives. Légitimées par certains, ces pratiques semblent avoir constitué un feu vert implicite pour nombre de dirigeants. L’Unef devient alors un terrain de chasse sexuelle. Côté face, Prévost court les plateaux de télévision pour défendre la cause étudiante et faire campagne contre la droite au pouvoir. Côté pile, l’homme pioche des numéros de téléphone dans les fichiers du syndicat pour multiplier les relations sexuelles. « Les week-ends régionaux de formation, c’était le supermarché, se souvient Elodie Le Moigne, ex-présidente de l’Unef à l’université Paris-XIII. On sentait la pression des présidents de section locale et des membres du bureau national pour récupérer les numéros ou les adresses des militantes. Ils agissaient pour eux ou pour le compte du président national. » « Jean-Baptiste choisissait les filles, il avait un profil type de nana », raconte de son côté Annaïg P., une ex du BN. Elles sont souvent jeunes, de surcroît provinciales, isolées et débutantes, donc fragiles. A l’Unef, on dit une « petite meuf ».

En 2009, l’une d’elles, Marine (1), militante en province, pensait avoir tenu secrète la relation qu’elle entretient avec le président depuis quelques mois. Un soir de septembre, elle essaie de s’échapper discrètement à la fin d’une réunion pour le rejoindre à son hôtel. Certains camarades tiquent mais un proche de Prévost la libère avec un clin d’œil entendu  : « C’est le patron, quand il exige quelque chose, on exécute. » « Je l’ai pris en souriant à l’époque, raconte Marine. Prévost a profité de l’organisation. Il n’avait pas besoin d’être violent, il avait son statut de président. » Quand une militante ose enfin se plaindre des agissements d’un membre de la direction, quel que soit son grade, on lui intime de se taire. Parce que « l’Unef n’est pas un tribunal populaire », que « c’est un camarade de valeur » ou qu’on soupçonne toujours « une machination politique ». Des prétextes pour minimiser. Et, de fait, imposer le silence. « A chaque coup, on me répondait  : “T’as des preuves de ce que tu avances  ? Tu ne peux pas dire ça, c’est le président” », relate Elodie Le Moigne. « Sous le qualificatif “gros relou”, il y avait beaucoup de choses différentes et personne ne voulait vraiment voir la réalité que cela recouvrait, abonde Sarah Aoudia, ex-présidente de l’Unef Nîmes et membre du bureau national. Et de fait, le cercle de la direction nationale avait une espèce de protection invisible. »

Pour « suivre » les facs dont ils ont la responsabilité, les membres du bureau national sillonnent la France. Pendant ces années-là, se met aussi en place un drôle de jeu, auquel s’adonnent les membres de la direction  : se procurer numéro et adresse d’une militante qu’ils ont repérée avant de l’appeler en bas de chez elle en pleine nuit et d’insister pour se faire héberger. Des méthodes que Jean-Baptiste Prévost réfute totalement, expliquant qu’il n’a « jamais cherché ou trouvé un numéro dans les fichiers de l’Unef » et qu’il ne choisissait « jamais » lui-même ses hébergements en province. Ces soirées se terminent parfois par une relation sexuelle. Se pose alors la question du consentement. Tacite, accordé, oublié, extorqué  ? « Ils jouaient sur la solidarité, la compassion et leur statut de dirigeant national  : on était en plein abus de pouvoir ou de faiblesse », estime Maria C., membre de la direction de l’organisation de 2006 à 2009, pour qui « beaucoup de cas à l’Unef ne tombent pas sous le coup de la loi parce qu’elle est incomplète ».

Ce que la plupart des femmes interrogées par Libération racontent semble pouvoir relever à tout le moins de harcèlement sexuel de la part de Jean-Baptiste Prévost. Mais le reste, tout le reste  ? On entre dans une zone grise. Au départ, la ­plupart des militantes ont accepté le jeu de la séduction et d’une relation sexuelle. Et puisqu’elles n’ont rien dit à l’époque, elles craignent de ne pas être crues ou d’être la cible de pressions de leurs anciens camarades. « Pour survivre à l’Unef, il faut être une femme forte, c’est impossible d’être perçue comme une victime », analyse Sorayah M., membre du bureau national de 2008 à 2012. « On nous apprenait à nous blinder, la force était valorisée et permettait de progresser dans le syndicat, parler aurait été un aveu de faiblesse, ajoute Florine Tillié, ancienne ­présidente de l’Unef Champagne-Ardenne. Mais les conséquences psychologiques d’un tel système ­dévalorisant pour les femmes sont destructrices, même des années plus tard. » Réunions non mixtes et vote d’une « motion féministe »

La chape de plomb se fissure peu à peu. Des réunions non mixtes sont mises en place depuis quelques années pour permettre aux femmes de parler librement. Grâce à la mobilisation de certaines dirigeantes et d’hommes plus sensibles à la cause féministe – Julie Mandelbaum ou William Martinet –, le syndicat va bon an mal an poursuivre sa mue. « Blâmer l’organisation c’est trop facile : il s’agit de comportements individuels, explique Lilâ Le Bas, l’actuelle présidente de l’Unef. Une pléiade de schémas sexistes ont été déconstruits par nos outils, ils permettent aujourd’hui aux femmes de parler sans avoir peur de nuire à l’image de l’organisation. »

En 2013, lors du congrès de Toulouse, les militantes de l’Unef obtiennent le vote d’une « motion féministe ». Du fond de la salle s’élève alors le chant du MLF  : « Reconnaissons-nous, les femmes. Parlons-nous, regardons-nous. Ensemble, on nous opprime, les femmes. Ensemble, révoltons-nous. » La moitié de la salle chante à cœur joie et applaudit à tout rompre. A la tribune, une de leurs camarades enfonce le clou  : « Ce soir, l’organisation fait ses adieux au sexisme. Bon Djebara  ! » Le jeu de mots, limpide, vise Azwaw Djebara, vice-président de l’Unef sur le départ. C’est un très proche de l’ancien président Prévost. Indirectement visé, ce dernier pique une grosse colère au fond de la salle, révolté du traitement qu’on réserve à son ami. Pour lui, un homme de la direction, ça se respecte. « Quand Prévost est devenu président de l’Unef, il a vrillé, analyse aujourd’hui une ancienne secrétaire générale du syndicat. Son attitude a débloqué des trucs dans la tête des autres mecs du bureau national. Ils se sont sentis autorisés à tout mélanger. »

Ni accompagnement médical ni signalement judiciaire

Entré à l’Unef au milieu des années 2000, A., 30 ans aujourd’hui, illustre pour beaucoup le laisser-faire de l’Unef face aux violences sexuelles. Pendant plusieurs années, les signalements le concernant vont remonter jusqu’au sommet de la pyramide, sans que rien ne bouge. Les témoignages recueillis par Libération semblent pourtant permettre de retracer au moins une demi-douzaine de faits pénalement répréhensibles.

Parfois, ses victimes n’ont jamais parlé, comme Laurence (1), militante en région parisienne. Avant de se confier à Libération, elle n’avait même jamais « dit à voix haute » ce qui lui est arrivé un soir de décembre 2007, après une fête avec des militants de l’Unef à Paris. L’heure du dernier métro passée, Laurence doit dormir sur place et s’installe dans une chambre qu’on lui prête. Un camarade arrive alors à côté d’elle, sur le matelas posé à terre. C’est A. « Au bout d’un moment, j’ai senti quelque chose de dur contre mes fesses. Je suis paniquée  : je ne voulais aucune relation avant le mariage, se souvient l’ancienne militante. Je dis non, je lui demande d’arrêter. Et il me dit dans l’oreille  : “Si tu veux rester vierge, tu peux me sucer, ou je te prends par derrière.” » Loin de s’arrêter devant la résistance de Laurence, le militant continue  : « Il touche encore plus intimement mes fesses avec ses doigts. » Terrifiée, elle trouve la force de quitter le lit, la chambre et l’appartement  : « J’ai préféré être toute seule dans la rue à 2 heures du matin plutôt que de rester dans cette situation. » Pendant toutes ses années à l’Unef, Laurence ne dormira plus jamais chez d’autres camarades et gardera pour elle son agression.

Mais souvent, les victimes d’A. ont alerté. En 2008, Sophie (1), militante de province, sympathise avec lui. Après un événement à sa fac, il attend, chez elle, son train pour Paris. Alors qu’ils sont en train de discuter, le jeune homme se lève, passe derrière la militante et commence à lui masser les épaules. « Je suis entrée en état de sidération, raconte Sophie. Je me souviens ensuite être sur mon lit, je crois qu’il m’a portée jusque-là. Il agissait comme un animal, ma tête s’est dissociée de mon corps. Je revois mes seins nus, mon corps ne répondait plus. Il me dit  : “Allez, on va faire ça rapidement, on peut le faire en quinze minutes, on sait tous les deux le bien que ça fait.” ». Le portable de la militante sonne, interrompant ce qu’elle qualifie aujourd’hui d’agression sexuelle. Elle ment, raconte que sa sœur arrive. Mais A. insiste. « Je veux juste qu’il parte, j’ai peur. Je souris », se souvient Sophie, qui arrive à se débarrasser du militant après une longue négociation. Rapidement, elle rapporte ce qui lui est arrivé à la direction. On la croit mais on n’agit pas. « On l’aura à l’œil », s’entend répondre Sophie. Mais pas d’accompagnement médical ou de signalement judiciaire. Rien. Peut-être parce qu’il est l’archétype du syndicaliste dévoué, toujours disponible, capable de tenir tête aux autres forces syndicales. « A., c’était le militant intégral », confirme un ancien de la direction.

Protections individuelles

Aujourd’hui, A. ne conteste pas les faits, même s’il explique qu’il ne savait pas à l’époque que cela relevait du code pénal. Dans la longue réponse écrite qu’il a fait parvenir à Libération, le trentenaire devenu enseignant en Ile-de-France revient sur son lourd passé familial. Il ne se dédouane pas – « les faits sont exacts » –, mais il explique  : un père qui maltraite ses enfants et qui finit condamné pour le viol de ses deux sœurs et d’une cousine mineures, la famille qui explose en vol, le syndicat comme refuge. « En arrivant à l’université, l’Unef m’est apparue comme un exutoire à mon contexte familial », se justifie-t-il.

Après être passé par plusieurs facs parisiennes, il atterrit à l’université Paris-I pour finir ses études. La Sorbonne, la plus grosse section locale de l’Unef, dont plusieurs militantes raconteront avoir été victimes d’agressions sexuelles de sa part au fil de l’année 2013. Comme Diane (1), qui passait une soirée chez lui avec d’autres membres de l’Unef, en juillet. Le dernier métro raté, elle demande à dormir sur place. « Il m’a proposé de me coucher dans son lit en me disant qu’il allait dormir autre part », se souvient la militante, qui s’endort avant de se réveiller en sursaut le matin. « Il avait ses mains sur mes seins et dans ma culotte. J’ai essayé de le repousser, il insistait. Je me suis laissée tomber du lit pour lui échapper et je suis partie sans rien dire. » Cette fois, A. plaide le malentendu mais reconnaît là encore une agression sexuelle. Après pas mal d’hésitations, Diane parle de ce qui lui est arrivé à Marie D., la présidente de la section locale, qui décide de mener son enquête et accumule plusieurs récits d’agression. A la rentrée universitaire, Diane s’inquiète  : « J’avais peur pour les nouvelles étudiantes qui ne le connaissaient pas. On s’organisait pour ne jamais le laisser seul dans le local avec les plus jeunes. » Des protections individuelles. Les agissements du militant ne sont plus du tout euphémisés par la base. « Avant, toutes ces affaires étaient sous la ligne de flottaison, relate un ancien dirigeant. Le niveau de l’eau baisse et les affaires remontent donc à la surface. Petit à petit, grâce aux progrès de l’Unef sur ces questions, A. était de moins en moins protégé. »

Mais il va falloir encore du temps pour que la direction se positionne officiellement sur son cas. Vu les témoignages qui s’accumulent, plusieurs femmes vont essayer d’obtenir une sanction de la commission de contrôle de l’Unef contre A. Ce qu’on leur refuse. L’instance est pourtant chargée de se prononcer sur les cas les plus graves et permet – normalement – l’exclusion officielle de militants. « En 2006, pendant le CPE, des membres d’une tendance minoritaire de l’Unef avaient crevé les pneus d’un de nos camions en pleine manifestation, ils ont été exclus dans le cadre de cette commission », raconte une ancienne dirigeante. Rien de tel pour les abus sexuels. « On nous a répondu que ça ne pouvait pas porter sur des violences sexuelles, on nous a baladées », se souvient Lauranne Witt, une ancienne dirigeante de l’Unef, qui espérait ainsi mettre en place un outil valable au cas où des faits semblables se reproduiraient. « La manière dont on a géré ça est très révélatrice, témoigne de son côté Sébastien Chaillou, trésorier de l’Unef à l’époque. Ce n’était pas organisé et ça tenait sur la volonté de quelques personnes. On a protégé le syndicat, mais pas ses membres. »

« Une trace écrite »

En février 2014, le conseil national, qui regroupe tous les présidents des sections locales, finira par voter une résolution faisant directement allusion au comportement d’A. « Cela est arrivé, arrive et arrivera que des femmes de l’organisation soient victimes de violences ou de harcèlement. Il est important de pouvoir apporter une réponse qui grandira le syndicat », peut-on lire dans ce texte, dont le nom d’A. a été gommé à la dernière minute. On prie quand même le militant de ne plus venir dans les réunions officielles de l’Unef.

Loin des « cadres militants », A. continue cependant de fréquenter les soirées amicales et garde ses entrées à l’Unef. Devenu enseignant, il prend sa carte au Snes et cherche à recruter des surveillants. Au début de l’été 2015, il poste une annonce sur Facebook. Récemment encartée à l’Unef, à la recherche d’un job, Charlotte (1), militante à peine majeure, le contacte sans inquiétude. Elle retrouve A. dans un bar parisien  : « Il m’a payé des verres sans me demander mon avis. Un, deux, trois, cinq… Puis on est allés chez lui. J’étais ivre, j’avais trop bu », raconte Charlotte. A. se dévêtit. « J’étais allongée sur le lit, il m’a déshabillée, raconte la jeune femme. Et puis il était sur moi et m’a pénétrée. Je lui ai dit que je ne voulais pas et que j’étais fatiguée, il a essayé de m’embrasser, je suis restée totalement bloquée. »

Aujourd’hui, A. conteste cette version des faits  : pour lui, ce rapport sexuel était consenti. Charlotte va effacer ce moment de sa mémoire pendant des mois. Mais en mars 2016, elle décide finalement de porter plainte pour « viol ». Près des Halles, dans le centre de Paris, un policier filtrant les entrées du commissariat lui demande de lui raconter son viol à lui. Dehors et sans trace écrite. « Sa réaction était entre l’humiliation et la blague graveleuse, je suis partie », explique Charlotte. Elle traverse ensuite la Seine et atterrit dans un autre poste de police. Là, en écoutant son récit, un jeune policier l’accable. Pour lui, « ce n’était pas un viol, ça » et « il suffisait de dire non ».

Sur les conseils d’un gradé et d’une policière plus à l’écoute, Charlotte prend finalement la direction du 3e district de police judiciaire parisienne. Elle se souvient du brigadier qui ne l’interroge jamais sur les faits mais sur ses réactions à elle  : « Pourquoi vous ne vous êtes pas débattue  ? », « Pourquoi vous n’avez pas crié  ? »… On fait aussi comprendre à Charlotte qu’avec une plainte, elle sera confrontée à son agresseur, et que la procédure sera longue et chère. Du coup, elle se contente d’une main courante. Consulté par Libération, le procès-verbal du 17 mars 2016 finit sur ces mots  : « Je veux juste qu’une trace écrite de ces événements existe. » Une petite preuve de papier au milieu du silence.

(1) Certains prénoms ont été modifiés.

Laure Bretton , Ismaël Halissat

1) Article du Monde

http://www.lemonde.fr/societe/artic...

Nous sommes en 2006. Les beaux jours se sont installés, et ils sont une dizaine, assis autour de Delphine à la terrasse des Trois Maillets, une brasserie du quartier des Halles à Paris. L’Union nationale des étudiants de France (UNEF) vient de remporter sa plus grande victoire politique depuis vingt ans : le retrait du contrat première embauche. Ce soir-là, il faut régler une affaire sensible. La jeune camarade de la tendance trotskiste n’en peut plus des pressions insistantes – SMS, coups de fil tardifs – du responsable de la région parisienne de l’UNEF, Yann Benhayoun.

Alors ses « camarades » l’ont convaincue : il faut lui faire comprendre qu’il doit la laisser tranquille. Un piège va lui être tendu. Delphine fait mine d’accepter un rendez-vous galant. Mais au lieu du tête-à-tête convoité, il se retrouve face à une dizaine de ses copains. Une première leçon a été donnée à celui que beaucoup de filles décrivent comme un « gros relou », selon l’expression consacrée en interne. M. Benhayoun « réfute ces allégations ». « Je n’ai aucun souvenir d’un piège qui m’aurait été tendu et, par ailleurs, je ne me suis jamais rendu coupable de faits de harcèlement », répond-il aujourd’hui.

Pourtant, un an plus tard, le même va vivre une autre déconvenue, cette fois-ci en public. Une jeune strausskhanienne du bureau national (BN, gouvernement du syndicat) fait ses adieux dans le cadre solennel du centenaire de l’organisation étudiante dans le Palais des congrès de Lille. A la tribune, sous les tentures rouges qui bordent la grande scène, Erell, du BN, demande à Yann Benhayoun de se lever et à tout le congrès de l’ovationner. Quoi de plus normal ? C’est le « bon pote », même si on le trouve parfois un peu lourd, alors on s’exécute avec enthousiasme. Une minute après, elle enchaîne : « Mes chers camarades, vous venez d’applaudir le plus gros sexiste de l’UNEF. » Sa tendance la soutient. Mais la direction lui demande d’aller s’excuser. Elle a osé « pointer du doigt un camarade ».

Cette sortie fera date. C’était « l’expression d’un ras-le-bol » face à l’impunité des hommes dans le syndicat. Et une façon selon elle de « partir la tête haute ». Plusieurs jeunes femmes sont bluffées par le culot de la copine réformiste. Elle a osé, là où elles se taisent.

Une pression omniprésente

Erell est une voix parmi la vingtaine d’ex-militantes et militants de cette organisation – victimes de « harcèlement », amies de l’époque, anciens cadres, majoritairement des femmes de différentes époques et courants politiques – qui ont confié au Monde leur témoignage, que nous publions avec la simple mention de leur prénom pour préserver leur vie privée.

Tous décrivent un « système de prédation » envers les femmes. Un terme qui revient systématiquement. Mises en place à partir de 2007, alors que Jean-Baptiste Prévost est président, ces pratiques ont perduré. Les faits rapportés ne relèvent pas a priori d’infractions pénales mais montrent une organisation dont le fonctionnement part à la dérive et où la pression est omniprésente.

Les révélations de Libération sur les cas de harcèlement et d’agressions sexuels au sein du Mouvement des jeunes socialistes ont agi comme une déflagration. Les deux organisations évoluent dans la même sphère politique. Désormais, chez les membres ou ex-membres du syndicat, les langues se délient, les récits affluent. Une boîte mail a même été ouverte le 16 novembre pour les recueillir. Les esprits s’échauffent aussi : pas une soirée où les gens ne s’écharpent autour du bien-fondé de lever les secrets du syndicat.

L’UNEF a ses codes et ses lois particulières. Un monde clos qui représente à peine 2 % des étudiants et où règne une hiérarchie très marquée. Les chefs sont des soldats politiques, une élite qui occupe une position enviée. Parmi eux domine le président. Les troupes doivent se sacrifier à l’organisation, oublier toute autre occupation. Une condition pour progresser en interne et prendre des responsabilités.

La pression est encore plus forte pour les dirigeants, y compris locaux. Chaque président d’association générale d’étudiants – AGE, le nom des sections – reçoit son bulletin de liaison qui fixe la ligne, les actions à mener et les objectifs à atteindre. Un « suivi d’AGE », envoyé par le bureau national dans chaque université, veille au grain. Et gare aux déviants.

Domination généralisée des hommes

La vie privée n’échappe pas à ce contrôle. Les couples sont surveillés, épiés. Pas question d’avoir des relations sexuelles avec un ennemi d’une autre tendance, ou pire, d’une formation rivale. « On m’envoyait souvent des responsables pour me demander pourquoi je ne souhaitais pas dire avec qui je sortais », se souvient Sophia (le prénom a été changé à sa demande), encartée à Jussieu. Cette ambiance oppressante a été le terreau d’une domination généralisée des hommes sur les femmes.

« AVEC LE RECUL JE PENSE QUE J’AI ACCEPTÉ DES SITUATIONS HUMILIANTES. J’AI FAIT PARTIE DU HAREM. JE SAVAIS QUE JE PASSAIS APRÈS TROIS MEUFS DANS LA MÊME SOIRÉE », MÉLODIE, PRÉSIDENTE D’UNE AGE

Pour certains, la chasse commence dès les inscriptions à la fac. Remplissant les cartes d’adhésion, des militants ajoutent sur le talon des remarques sur le physique des nouvelles recrues qu’ils venaient de faire : « belle gosse », « jolis yeux », voire « grosse poitrine », selon les souvenirs de plusieurs anciennes.

Parmi elles, Carole, de l’AGE de Villetaneuse, raconte : « En fin de semaine, lorsque l’on rapportait les talons au BN, les hommes comparaient évidemment le nombre de cartes mais aussi les commentaires sur le physique des nouvelles adhérentes. » Blagues sexistes et homophobes, attitudes virilistes, jeux de chat-bite, sexes sortis en pleine réunion… Tout le monde était sommé de rire. A défaut, les jeunes femmes étaient taxées de « prude » ou de « coincée ».

Il faut dire que l’aura du chef, l’admiration qu’on a pour lui, fonctionnent à plein. Les aînées ont beau les mettre en garde, les filles acceptent les avances sexuelles. Avoir l’attention du président, plaire à un dirigeant, c’est être choisie. « On a alors des étoiles plein les yeux », témoigne l’une d’elles.

Une admiration qui éclaire différemment cette zone grise dans laquelle ces jeunes hommes n’ont pas forcément conscience de la gravité de leurs agissements. « Je le faisais par envie ou par admiration mais avec le recul je pense que j’ai accepté des situations humiliantes. J’ai fait partie du harem. Je savais que je passais après trois meufs dans la même soirée », reconnaît Mélodie, présidente d’une AGE de province entre 2007 et 2009.

« Droit de cuissage » du chef

A la lumière de plusieurs récits décrivant les mêmes faits, l’impression de passer d’un jeu de séduction naturel entre jeunes de 20 ans à un fonctionnement sectaire est prégnant. Même s’il y a consentement, la domination est telle que se refuser au leader paraît difficile.

Celles qui disent non le payent : elles sont marginalisées ou moquées. « Le chef avait une sorte de droit de cuissage », confirme Marion, responsable de la province du syndicat. Au point que quand les jeunes femmes tentent de mettre un terme à la relation, c’est une pluie de messages qui s’abat sur elles.

Une scène s’est répétée à plusieurs reprises entre 2007 et 2011. Elle a pour décor l’amphithéâtre Cuvier, en face du Jardin des plantes de Paris. Les lieux sont vieillots et un peu sales. Plusieurs centaines de militants sont réunis pour assister au collectif national (CN, le parlement de l’UNEF). De nombreuses adhérentes de province sont présentes. Soudain, une vingtaine de portables bipent à quelques secondes d’intervalle : leurs propriétaires – les « petites meufs » comme on les surnomme dans le syndicat – avaient reçu un SMS leur demandant « qu’est-ce que tu fais ce soir ? » et les invitant à le rejoindre chez lui. La missive était signée du président qui les regardait depuis la tribune.

Parfois, Jean-Baptiste Prévost anticipait, en faisant venir à Paris des militantes régionales en amont des rencontres nationales. Souvent avec le même profil : nouvelles dans l’organisation, influençables et fragiles. « J’avais remarqué que lors des CN, des filles arrivaient plus tôt ou repartaient plus tard. Normalement, toute la délégation devait arriver ensemble et dormir au même endroit », relate Marion. « On venait avant pour le rejoindre pour la soirée : il proposait de rembourser lui-même le voyage pour que la trésorerie ne s’aperçoive pas qu’on venait en décalé », détaille Amandine, présidente de l’AGE de Rennes.

« Je fais ce que je veux »

Un jour de septembre 2010, Marion craque. La responsable de la province n’en peut plus de l’attitude de Prévost : « J’étais devenue l’éponge entre les femmes qui se confiaient et un président qui ne pensait qu’à faire son marché dans les AGE. J’ai été dire à la secrétaire générale qu’il détruisait l’orga et qu’il fallait qu’il parte. »

Mis au courant, le chef tranche seul : « L’UNEF et toi, c’est fini ! », dit-il à Marion. Elle est ainsi répudiée sans bruit par son organisation. M. Prévost « conteste avec vigueur les propos qui [lui] sont prêtés ». Il ajoute : « Les raisons de ce départ étaient syndicales et anciennes, et j’ai souvenir de nombreux incidents pour des raisons syndicales au cours de son parcours au bureau national. » Une autre fois, pourtant, un leader d’une minorité viendra voir le président pour lui demander de cesser ses avances insistantes envers une « camarade ». Il s’entend répondre : « Je fais ce que je veux. »

Sollicité à propos de toutes ces mises en cause, Jean-Baptiste Prévost nie en bloc : « Je ne me reconnais pas dans les sous-entendus consternants et les allégations que vous évoquez. Je n’ai jamais, ni comme militant, ni comme responsable, sollicité de relations qui n’auraient pas été librement consenties. Je suis catégorique : il n’y a jamais eu de pression ou de chantage envers quiconque », a-t-il écrit au Monde, renvoyant pour le reste à son avocate.

Ce « système » persistera après son départ en 2011, sous le mandat d’Emmanuel Zemmour. Certaines racontent qu’il s’est alors « généralisé ». Ce n’est plus un chef isolé mais plusieurs dirigeants qui agissent en prédateurs. « Les hommes se servaient de leur position et de leur aura syndicale pour avoir des relations sexuelles », se souvient encore Sophia.

« Les rapports de séduction étaient constants, les insinuations sur le physique récurrentes », raconte Camille, de Paris-XII. Voire pire. « Lors d’un congrès, en coulisse, un mec qui me harcelait m’a lancé : “Quand le congrès sera fini, on va passer du bon temps ensemble…” », continue la jeune femme.

Emmanuel Zemmour, qui fut le successeur de M. Prévost à la tête du syndicat, « ne minimise pas le climat phallocrate dans l’UNEF ni les problèmes qu’il pose dans une organisation hiérarchisée. On en était conscients. » Il jure « n’avoir eu connaissance d’aucun fait pénalement répréhensible durant [son] mandat ». Et ajoute : « Jamais de ma vie je n’ai commis un acte délictueux envers une femme. »

Véritable « culte du silence »

A l’époque, dans les rangs de l’UNEF, c’est l’omerta. Un véritable « culte du silence ». Tout se sait, les rumeurs circulent et les « gros lourds » sont connus. Mais il ne faut pas nuire à « l’orga », alors on se tait.

Il faut dire que, pendant longtemps, il ne faisait pas bon de se dire féministe. C’était ringard, un truc de « loseuse » ou de « victime », un combat du passé. Il y avait 30 % de femmes dans la direction, une raison de ne pas se plaindre, selon les critères de l’époque. Trois femmes qui se sont succédé au secrétariat général ont été en première ligne. L’une d’elles, Caroline De Haas, militante féministe, assure qu’il y a eu « une évolution dans la prise de conscience des violences faites aux femmes en interne ».

Chacune à sa manière, parfois maladroite, a tenté d’agir. La première en imposant une réunion non mixte pour intimer aux filles de prendre plus la parole. La seconde essaie, elle, de raisonner Prévost tout en protégeant des camarades. « Il y avait des mecs qui déraillaient. Le système pyramidal leur laissait faire leurs merdes », abonde une cadre de l’époque. La troisième convoque les harceleurs pour leur dire d’arrêter et pousse un agresseur vers la sortie en 2013. Malgré cela, elles sont toutes trois rongées par l’impression d’avoir failli.

Ces jeunes cadres de l’organisation devaient gérer seules des situations difficiles. Elles sont souvent les confidentes de la détresse de certaines. Comme lorsqu’une adhérente a une hémorragie après un avortement, en pleine chaîne d’inscription. Son « suivi d’AGE » lui ordonne de rester sur place, lui disant qu’il n’est pas venu de Paris pour rien. En larmes, elle appelle la secrétaire générale qui engueule le dirigeant et lui intime de laisser partir la camarade. « On n’était pas formées pour détecter un agresseur derrière un dragueur », confesse l’une d’elles. Surtout quand c’est un copain.

D’après les témoignages reçus pour l’heure, le « système de prédation » prendrait en grande partie fin en 2013, quand William Martinet a pris les rênes du syndicat. Les dirigeants précédents et les mis en cause réfutent tous aujourd’hui son existence à quelque période que ce soit. « Cette libération de la parole est nécessaire et salutaire pour inverser les rapports de force », juge Lilâ Le Bas, l’actuelle présidente de l’UNEF.

Elle assure qu’aujourd’hui l’organisation s’est dotée d’outils pour lutter contre les violences faites aux femmes et le sexisme : réunions non mixtes, rappel des règles du consentement lors des moments festifs, personne référente pour recueillir la parole… « On a progressé. Il y a eu des cas de harcèlement mais on ne les passe pas sous silence. On fait tout pour que les femmes puissent militer en toute sérénité », poursuit-elle. Pas certain au regard des pressions que les témoins subissent depuis que Le Monde a commencé son enquête.

Abel Mestre et Sylvia Zappi

« Militantes, nous dénonçons les violences sexistes et sexuelles à l’UNEF »

Dans une tribune au « Monde », 83 adhérentes dénoncent le « véritable contrôle du corps des femmes » qu’ont imposé plusieurs dirigeants du syndicat étudiant pendant de nombreuses années.

[Le Monde publie une tribune signée par quatre-vingt-trois femmes, anciennes syndicalistes de l’Union nationale des étudiants de France (UNEF), dénonçant le sexisme et les comportements violents dont elles ont été l’objet ou ont eu connaissance au sein du mouvement. Simples militantes, responsables de section locale et cadres de l’organisation, elles sont majoritairement issues de régions. Elles signent de leur prénom, de l’initiale de leur nom de famille et précisent la durée durant laquelle elles ont milité au sein du syndicat. Le Monde a pu vérifier les identités et l’engagement de chacune. En parallèle, nous publions ce jour une enquête mettant au jour un « système de prédation » ayant eu cours au cœur même de l’UNEF.

La prise de parole de ces jeunes femmes intervient après les révélations de Libération sur des cas de harcèlement et d’agressions sexuels au sein du Mouvement des jeunes socialistes (MJS) et un premier article du Monde révélant les comportements sexistes du syndicat étudiant. Ces enquêtes ont agi comme une déflagration au sein de l’organisation syndicale : depuis une quinzaine de jours, les témoignages affluent. Le 16 novembre, une boîte mail a même été ouverte pour les recueillir. Offensives, ces anciennes militantes lancent un appel pour que cette libération de la parole touche toutes les organisations syndicales, politiques et associatives.]

Tribune. Depuis plusieurs semaines, les voix de milliers de femmes victimes de harcèlement et d’agressions sexuelles s’élèvent. Générations de militantes et dirigeantes, féministes et progressistes, engagées à l’UNEF au niveau local ou national depuis le début des années 2000 et de différentes tendances, nous osons désormais nous aussi dénoncer ces violences et leur ampleur systémique.

Nombre d’entre nous avons été victimes de violences au sein même de notre organisation. Longtemps, nous nous sommes senties seules et ostracisées, par le nombre et la gravité des faits. Nous prenons désormais conscience de l’ampleur de ces violences sexistes et sexuelles. Comment avons-nous pu militer avec tant d’énergie et d’abnégation dans une organisation en laissant les femmes, nous-mêmes, y endurer de telles violences ?

Désormais unies, nous voulons que cela cesse enfin. Certaines et certains nous ont rappelé la nécessité de « protéger l’organisation ». Cet argument a contribué à réduire au silence les victimes depuis toutes ces années. Il a permis à des agresseurs d’agir en toute impunité ; les a protégés. Cet argument, nous ne l’entendons plus. Les erreurs et dérives doivent désormais pouvoir être dénoncées librement, la parole des victimes accompagnée et les agresseurs exclus pour protéger les militantes. Cette démarche est à notre sens la seule à même de protéger réellement et efficacement les militant.e.s et donc l’organisation.

Une mentalité viriliste

Au quotidien, la mentalité viriliste écrasait les valeurs progressistes que nous défendions, à travers notamment une expression exacerbée de la domination physique et sexuelle. Nombreux étaient ceux qui vantaient la toute-puissance qu’ils exerçaient sur leur partenaire, se gaussant de pratiques dégradantes dans le but de briller devant leurs congénères et d’accentuer toujours un peu plus le mal-être de leur auditoire féminin.

Les ressorts de cette masculinité triomphante étaient multiples : tableaux de chasse, classement systématique et effrayant (attributs physiques, performances sexuelles…). Jusque dans leur intimité, les femmes étaient sans cesse catégorisées, évaluées, contrôlées, épiées. Sous le couvert de la libération sexuelle, il s’agissait en réalité d’un véritable contrôle du corps des femmes.

Le fonctionnement pyramidal extrêmement hiérarchisé avec ascension par cooptation, ainsi que la dépendance sociale et l’isolement socio-économique de certaines femmes pour la première fois indépendantes favorisaient les mécanismes d’emprise, autorisant l’amplification et la systématisation de violences sexistes et sexuelles.

Le silence était de mise

Nous avons souvent été renvoyées à notre culpabilité. Il fallait se taire pour ne pas affaiblir l’organisation. Et puis finalement, était-ce si grave ? Etait-ce bien cela ? Avions-nous des preuves de ce que nous avions vu et/ou subi ? Remettre en cause certains cadres, c’était clairement se voir accusée de trahison, d’être instable, jalouse, aigrie ou de ne pas avoir le sens des responsabilités.

Combien de fois nous a-t-on demandé les numéros de téléphone de jeunes camarades ? Combien de fois avons-nous refusé ? Combien de fois ces agresseurs notoires se sont procurés, par d’autres moyens, leurs coordonnées ? Lors des rencontres nationales, quelques hommes se sont servis des failles de l’organisation pour développer des stratégies particulièrement graves : approcher leurs proies, parfois très jeunes, les faire boire, voire les droguer, pour se passer de leur consentement.

Celles qui résistaient étaient traquées, harcelées jusque devant la porte de leur domicile. En cas de grossesse, le silence était de mise. La responsabilité reposait entièrement sur les épaules des jeunes femmes, qui devaient surmonter cette épreuve dans la solitude la plus complète, alors même que des cadres montaient à la tribune pour défendre les droits des femmes à disposer de leur corps, l’accès à l’IVG, à la contraception.

Prise de conscience collective

Nous connaissons d’ores et déjà un certain nombre des agresseurs. Nous ne les nommerons pas. Mais nous ne dévierons plus le regard, nous ne courberons plus l’échine. Nous respectons les victimes, c’est pourquoi nous n’usurperons pas leur statut et respecterons leur parole, comme leur silence. Parce que ni les réseaux sociaux ni une tribune n’ont vocation à se substituer au travail de la justice.

« UNIES, NOUS AIDERONS CELLES QUI DÉCIDERONT DE PORTER PLAINTE CONTRE LEURS AGRESSEURS »

Unies, nous aiderons celles qui décideront de porter plainte contre leurs agresseurs. Nous nous soutiendrons mutuellement pour aider les victimes à surmonter les prises de conscience, les colères et les traumatismes multiples.

A ceux qui tenteront d’instrumentaliser cette démarche pour jeter le discrédit sur l’UNEF, nous tenons à rappeler que c’est aussi grâce aux combats progressistes et féministes découverts et entamés pendant notre engagement que cette prise de conscience collective est rendue possible. Nous savons aussi le travail engagé par les actuel(le)s militantes et militants, dirigeantes et dirigeants de l’UNEF, d’ailleurs présidée par une femme pour la première fois depuis seize ans.

Enfin, nous lançons un appel aux femmes de toutes les organisations syndicales, associatives et politiques à prendre, à leur tour, la parole. Nous savons que nous ne sommes pas les seules. Une femme sur deux dans la société est confrontée à des violences. Le nier est une violence supplémentaire infligée à celles qui l’ont déjà subie. Par-delà nos opinions politiques, nos désaccords, nos sectarismes passés, ce qui nous lie, c’est notre condition de Femmes.

Alexia S., militante à l’UNEF de 2007 à 2010, Annaïg P., 2003-2010, Anaïs H., 2007-2009, Anne L., 2003-2008, Anne-Sophie A., 2004-2007, Anissa B.-F., 2007-2012, Anouch Z., 2007-2010, Amandine E., 2008-2014, Aude L., 2005-2009, Aude L., 2007-2011, Aurélie M., 2005-2008, Béatrice L., 2007-2010, Beril B., 2003-2008, Charlotte B.*, 2005-2008, Camille M., 2011-2013, Camille M., 2003-2009, Camille P., 2005-2012, Catarina V., 2006-2009, Catherine M., 2003-2007, Céline A., 2008-2011, Chloé D., 2010-2017, Claire F., 2010-2013, Claire J.*, 2009-2015, Coralie B., 2008-2009, Delphine B., 2006-2009, Elise G., 2009-2012, Elodie L., 2003-2009, Erell D., 2004-2007, Estelle D., 2011-2015, Eve R., 2006-2008, Gaëlle K., 2005-2008, Hayat L., 2008-2011, Hélène P., 2002-2009, Houda N., 2002-2007, Julia C.*, 2001-2015, Julia V., 2007-2011, Julie B., 2007-2011, Julie C.*, 2012-2013, Julie E.*, 2009-2016, Julie J., 2006-2009, Julie N., 2003-2009, Julie T.-F., 2007-2012, Julie T., 2008-2012, Juliette B., 2008-2011, Juliette G., 2005-2009, Katia B., 2010-2014, Lara B., 2012-2017, Lauranne W.-G., 2011-2015, Lauriane V., 2006-2010, Laurianne D., 2003-2007, Laurine B., 2004-2008, Léa D., 2011-2016, Léa D., 2007-2013, Lisa R., 2007-2014, Lorédana A.-B., 2012-2013, Louise B.*, 2007-2011, Lucie F., 2007-2009, Lucile J., 2005-2010, Lucile M., 2010-2016, Maëlle J., 2003-2008, Maeva B., 2007-2011, Manon A., 2007-2011, Margaud A.-F., 2008-2012, Margot P.-B., 2009-2014, Maria C., 2005-2011, Marianne M., 2002-2007, Marie-Anne B., 2004-2008, Marion O., 2005-2010, Marine B., 2008-2012, Marine F., 2007-2010, Maud J., 2003-2008, Mélanie V., 2011-2016, Mélodie G.-B., 2006-2009, Ophélie M., 2008-2011, Pauline G.-M., 2009-2011, Sahra A., 2006-2010, Salomé M., 2004-2010, Sandra C., 2007-2014, Sarah B., 2011-2016, Sayna S., 2007-2013, Sorayah M., 2008-2012, Virginie C., 2006-2009, Viviane B., 2007-2010 (* Ces prénoms ont été modifiés).

http://www.lemonde.fr/idees/article...

A l’UNEF, un machisme qui remonte aux années 1980

L’organisation, dominée par les trotskistes lambertistes, imprimait déjà à son origine une ambiance de « corps de garde ».

Les aînés sont tous tombés de très haut. Ce n’est plus « leur » UNEF. Le « système de prédation » décrit par notre enquête qui érige en règle un fonctionnement hypersexualisé en vase clos n’aurait plus rien à voir avec l’organisation qu’ils ont connue. Depuis les premiers témoignages publiés dans Le Monde du 18 novembre et sur Facebook, tout le petit monde des « grands anciens » fait chauffer le téléphone. Pas un jour ne passe sans qu’ils s’appellent pour comprendre ce qu’il s’est passé. « Cette histoire me tord le bide », avoue Pouria Amirshahi, ancien président de l’Union nationale des étudiants de France-indépendante et démocratique (UNEF-ID), l’un des deux syndicats étudiants qui ont fusionné en 2001. « On découvre une secte dont le gourou avait droit de cuissage », lâche Isabelle Thomas, sidérée.

Comme bon nombre d’ex-dirigeants, l’ancienne égérie du mouvement étudiant de décembre 1986 regarde avec stupéfaction les pratiques mises en place au mitan des années 2000 dans l’organisation étudiante. Le machisme et le sexisme, il y en avait dans les années 1980, mais personne n’a souvenir ni de violences individuelles ni de système qui les couvrait. L’ambiance était pourtant bien lourde à l’encontre des femmes. Et ce dès le congrès de réunification de l’UNEF-ID, fusion du courant trotskiste lambertiste (majoritaire) et de celui de la Ligue communiste révolutionnaire avec quelques socialistes.

« ILS TERRORISAIENT LES FILLES : ILS AVAIENT MENACÉ DE VIOL DES CAMARADES DE JUSSIEU. ON A PERDU DES FEMMES PANIQUÉES PAR CETTE VIOLENCE », DIDIER LESCHI

Dès la naissance de la nouvelle organisation, les lambertistes impriment en effet leur marque. Ils prennent non seulement le pouvoir mais ils importent leur style de militantisme. Costumes croisés et gabardine, allure martiale, virilisme, humiliation publique des adversaires… Les élections universitaires se terminaient parfois à coups de « matériel démocratique », en clair des matraques. Les instances sont toutes très masculines avec une ambiance de corps de garde. « Ils terrorisaient les filles : ils avaient menacé de viol des camarades de Jussieu. On a perdu des femmes paniquées par cette violence », se souvient Didier Leschi, ancien président de la commission de contrôle, l’instance disciplinaire. Qui ajoute n’avoir jamais eu connaissance d’agression caractérisée.

Héritage lambertiste assumé

Les autres tendances n’étaient pas exemptes de sexisme. La féminisation dans les années 1980 a sans doute contribué à éviter les dérapages plus graves. « Dans cette ambiance macho, on a été quelques-unes à s’imposer parce qu’on savait se défendre et on était des politiques comme eux », raconte Thaima Samman, alors présidente de la section de Villetaneuse.

Une passionnante étude, publiée en 2003 dans les Cahiers du Germe, le groupe d’études sur les mouvements étudiants, résume bien ce qu’était cette forme de militantisme. « Le bureau national est très masculin et surtout très viril. Tous les attributs de l’homme sont en effet valorisés : la force physique, le succès auprès des filles, la détermination, l’utilisation systématique de termes vulgaires, marqueurs d’une masculinité triomphante », décrit Karel Yon, chargé de recherche au CNRS. Cet héritage lambertiste est assumé et imprègne encore aujourd’hui les habitudes militantes de l’UNEF. Alors même que les chefs actuels n’ont plus aucun lien avec ce courant de pensée.

Les anciens ont vu leur vieille maison se transformer au fil des générations. « Il y a un changement substantiel après le retrait du contrat première embauche en 2006. Le président est devenu un dieu. Il avait fait reculer Dominique de Villepin. Il jouissait d’une reconnaissance médiatique et militante. La dérive autoritaire commence là », confirme David Rousset, un ancien trésorier national. S’ajoute à cela un mouvement féministe en berne jusqu’à son renouveau dans les années 2010. Pouria Amirshahi, qui a longtemps couvé les jeunes pousses « unéfiennes », ne dit pas autre chose : « L’UNEF est devenue une citadelle qui s’est refermée avec un culte du pouvoir. »

Sylvia Zappi et Abel Mestre


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