La Tchécoslovaquie à l’automne 1967 (par Jean Jacques Marie)

samedi 3 février 2018.
 

En 1967, une crise économique, sociale et donc politique latente s’annonce, de plus en plus mal masquée par la mainmise du parti unique stalinien sur le pays et sa propagande. Sous la houlette de la doublure locale de Brejnev, Antonin Novotny, la situation se détériore et un mécontentement sourd gagne une bonne partie de la classe ouvrière tchécoslovaque, la classe ouvrière la plus développée et la plus qualifiée de tous les pays d’Europe de l’Est dit de démocratie populaire. Un ressentiment particulier gagne la population de la Slovaquie, laissée à la traîne... Le premier choc public éclate au congrès des écrivains slovaques de la fin juillet 1967 ; l’écrivain Ludvik Vaculik y prononce un véritable réquisitoire contre la caste dirigeante. Le comité central réuni en septembre exclut du parti Vaculik et deux autres écrivains protestataires, Antonin Liehm et Ivan Klima, et prend le contrôle de l’hebdomadaire des écrivains, Literarni Noviny.

13 octobre 1967 à Strahov : un prélude au « Printemps de Prague »

Au même moment, des étudiants tentent de créer un syndicat indépendant. Malgré des sanctions prises contre leurs principaux responsables fin octobre, des centaines d’étudiants, las des coupures d’eau et de chauffage permanentes, descendent dans la rue et se heurtent à la police qui arrête une soixantaine d’entre eux. L’émotion est si vive que le quotidien des syndicats officiels lui-même, Prace, affirme : « il ne fait pas de doute que les exigences des étudiants étaient justifiées. » C’est là l’un des signes de la crise qui provoque des failles dans les sommets...

Le 5 novembre 1967 à l’université Charles, un meeting de plus de 1000 étudiants exige une enquête sur les brutalités de la police. Un second meeting, encore plus massif, le 20 novembre, reprend et amplifie ses revendications.

Pierre Broué, dans son « Printemps des peuples commencent à Prague », donne de la situation qui se dessine alors une brève analyse très pertinente : « Le mouvement qui vient de se déclencher peut aller très loin. En 1956, en effet, en Pologne comment Hongrie, tout a commencé aussi par la fronde des écrivains... ; Et après, les étudiants se sont à leur tour mis en branle, exigeant la liberté de parole, de réunion, de manifestation, de pétition... Quelques semaines, c’était à son tour la classe ouvrière qui déployait dans les rues ses larges colonnes, et élisait ses conseils ouvriers, manifestait, faisait grève... Et l’appareil du parti se fissurait et volait en éclats. Cette expérience historique capitale, celle de 1956, les étudiants et les et vous et les ouvriers de Prague ne la connaissaient sans doute pas. Mais les dirigeants russes et les dirigeants tchèques la connaissent et l’ont parfaitement assimilé ».

Ils vont donc tenter d’empêcher que se répète la conjonction entre le mouvement des intellectuels et des étudiants, d’un côté, et celui des ouvriers, de l’autre, qui avait failli leur être fatal en 1956. Il faudrait pour cela que l’appareil ne se déchire pas... C’est pourtant ce qu’il fait. Quelques jours après le plénum du comité central du 30 et 31 octobre, le présidium du comité central (l’équivalent du bureau politique) se déchire sur une question d’importance apparemment minime : ce Novotny exerça à la fois les fonctions de secrétaire général du parti et de chef du gouvernement. C’est le seul exemple dans les pays de l’Est. Le régime politique n’en est nullement modifié. Seul est affecté l’équilibre instable entre les cliques à l’intérieur de la bureaucratie dirigeante. Le présidium se divise en deux fractions égales : cinq pour la séparation des deux fonctions, cinq pour le maintien.

Un plenum du comité central se réunit les 19 20 et 21 décembre pour trancher. Novotny, sans doute conseillé par Brejnev et qui, en apparatchik expérimenté, sait que les fissures au sommet peuvent se transformer en failles jusque dans les profondeurs de la société, fait voter par la réunion la création d’une commission chargée d’étudier la question. Derrière cette façade les armes s’aiguisent et les fractures s’élargissent. Une fraction de l’état-major de l’armée prépare un coup de force pour soutenir Novotny. Une autre fraction s’y oppose et dénonce « l’illégalité des pressions sur le comité central ». Le plénum du comité central, qui reprend le 3 janvier se conclut le cinq. Novotny accepte de ne plus être secrétaire général du parti et propose lui-même Alexandre de Dubcek à ce poste. Dubcek semble présenter toutes les garanties : il a été formé comme cadre à l’école supérieure du comité central du PC de l’Union soviétique. Le communiqué final affirme que les débats du comité central se sont déroulés dans « un ferme esprit d’unité ». Mais nul n’est dupe.

Et ce rituel bureaucratique litanique ne fait qu’aiguiser la crise que les décisions adoptées pour calmer le jeu et les masses tentaient de masquer et de régler. Ce 5 janvier, au rebours des espoirs de toutes les parties prenantes de ces décisions, est l’étincelle qui va mettre en quelques mois le feu aux poudres.

Notes :

1) Brejnev est le secrétaire général du parti communiste de l’Union soviétique à partir de 1964. Novotny succède à Gottwal, mort à Moscou au lendemain du rapport secret de Khrouchtchev de mars 1956. Ce rapport dénonce le « culte de la personnalité » de Staline.

2) Pierre Broué, « le printemps des peuples commence à Prague », supplément à la Vérité numéro 542, page 20.

Printemps de Prague 5 janvier au 21 août 1968 (par Karel Kostal)


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