Elites délinquantes «  Un sentiment de supériorité devenant celui d’impunité  »

mercredi 21 février 2018.
 

Exilés fiscaux : liste d’enfoirés (Jacques Serieys)

Retiré de la vie politique, défendu par la star du barreau Éric Dupond-Moretti, Jérôme Cahuzac pourrait tenter de devenir un «  simple  » fraudeur, soustrayant 3,5 millions d’euros. Et non le démenti vivant et cinglant du début du quinquennat Hollande que la finance était l’adversaire. Car la fraude de l’ancien héraut de la lutte contre l’évasion fiscale à Bercy restera comme le plus retentissant scandale du mandat de François Hollande, une tache indélébile sur la «  République exemplaire  » promise. «  Une faute pénale d’une exceptionnelle gravité, destructrice du lien social et de la confiance des citoyens dans les institutions de l’État  », alla jusqu’à écrire dans son jugement le tribunal correctionnel de Paris. Une question demeure  : qu’est-ce que le cas Cahuzac a vraiment changé  ?

Y a-t-il, pour poursuivre vos travaux publiés en 2014 (1), un avant et un après Cahuzac, tant du côté des élites politiques que de la perception que peut en avoir le citoyen  ?

pierre lascoumes Je ne pense pas, on verra surtout sur le long terme. En revanche, il y a eu de vrais changements institutionnels. Aujourd’hui, la vérification de la situation fiscale des membres du gouvernement et des élus nationaux est systématique. Cela peut les inciter à davantage de prudence et de civisme. Il y a déjà eu des demandes de régularisation. De plus, les pouvoirs de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique ont été nettement renforcés. Et cet organisme exerce un contrôle réel des déclarations d’intérêts et de patrimoine du gouvernement et des élus nationaux. C’est un vrai progrès.

La question peut-elle se focaliser sur l’individu, sans s’interroger sur un système, des relations de réseau  ?

pierre lascoumes Dans le cas de Jérôme Cahuzac comme des grands fraudeurs fiscaux, il y a certes une large part de responsabilité individuelle, mais c’est aussi une culture de la fraude dans les professions libérales, entre autres, qui est en cause. De plus, les responsabilités des intermédiaires – conseillers fiscaux, avocats – et des banques réceptrices des fonds dissimulés sont aussi importantes. Ils sont en général épargnés par les poursuites, alors qu’ils ont à l’évidence un rôle de complice décisif.

Qu’est-ce qui caractérise les valeurs propres à l’univers politique, en quoi sont-elles distinctes de celles des milieux économiques  ?

pierre lascoumes Ces milieux professionnels partagent souvent un sentiment de supériorité qui devient facilement un sentiment d’impunité. Ils se retrouvent aussi dans la conviction que les règles internes propres à chacun de leurs milieux, soit ce qui est accepté par leurs pairs, prévalent sur celles de droit commun. Les acteurs politiques justifient leurs comportements déviants en invoquant leur contribution à la défense de l’intérêt général et les entrepreneurs, leur capacité d’innovation et la fourniture de biens et de travail utiles à tous. Ils se ressemblent, donc, plus qu’ils ne se distinguent.

Vous abordez la perception différenciée des illégalismes, selon le point de vue de différents observateurs  : administration, magistrats… ou journalistes. «  Tous coupables  », d’une certaine façon  ?

pierre lascoumes «  Coupables  » de quoi  ? Je ne raisonne pas comme cela. Chaque groupe social perçoit les transgressions et le degré de sanction qu’elles méritent, ou pas, selon sa position sociale et la conception qu’il a de son rôle. Il n’y a là rien d’anormal. En revanche, ce qui pose problème, ce sont les réticences de certains à exercer leur responsabilité sociale  : signaler une fraude, enquêter sur un acteur socialement puissant, rendre publiques des pratiques irrégulières. À cet égard, les pratiques ont considérablement évolué depuis les années 1990, mais les élites restent encore en grande partie épargnées par les contrôles et par l’opprobre public.

Entretien avec Pierre Lascoumes* réalisé par Lionel Venturini, L’Humanité

* Sociologue, directeur de recherche au CNRS, enseignant à Sciences-Po (CEE)

(1) Pierre Lascoumes et Carla Nagels, Sociologie des élites délinquantes, Armand Colin, 2014.


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