Géopolitique militaire : « La vulnérabilité face à la défense anti-missiles américaine est une obsession chinoise »

dimanche 9 juin 2019.
 

Pour Mathieu Duchâtel, spécialiste de l’Asie, Pékin modernise son arsenal parce qu’il « se sent vulnérable ».

Mathieu Duchâtel est directeur ­adjoint du programme Asie à l’European Council on Foreign Relations (ECFR). Pour ce spécialiste des questions de sécurité en Asie, si la Chine modernise rapidement « tous les domaines de la dissuasion nucléaire », elle conserve d’importantes faiblesses.

Frédéric Lemaître – L’essai par Pékin d’un missile hypersonique constitue-t-il une surprise ?

Mathieu Duchâtel – Non, car la Chine avait déjà travaillé sur d’autres types d’engins planants hypersoniques par le passé. Son objectif est d’éviter que ses armes soient détectées par les systèmes de défense anti-missiles. Or ceux-ci sont construits pour répondre aux menaces balistiques, pas aux missiles hypersoniques.

Plus largement, la Chine modernise tous les domaines de la dissuasion nucléaire mais elle a des faiblesses. Elle n’a toujours pas démontré sa capacité à faire des patrouilles de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins qui ne soient pas détectés. Elle travaille par ailleurs sur de nouveaux missiles balistiques autotractés qui ont été mis en valeur au cours du défilé de septembre 2015. Enfin, la Chine modernise ses bombardiers stratégiques. Mais elle se sent vulnérable. Pour la Chine comme pour la Russie, le système de défense anti-missiles américain détruit ce que Pékin et Moscou nomment la stabilité stratégique.

La Chine veut maintenir une capacité de riposte assurée face à la montée en puissance des technologies anti-missiles. La vulnérabilité de Pékin face au système de défense anti-missiles mis en place par les Etats-Unis y compris en Corée du Sud, le Thaad, est une obsession chinoise.

L’annonce par les Etats-Unis de la création d’une sixième branche des forces armées consacrée à l’espace constitue-t-elle une réponse à cet essai hypersonique ?

Pas directement. L’espace est une des dimensions de la rivalité sino-américaine, notamment parce que les Chinois ont depuis plusieurs années officiellement identifié les satellites américains comme une des vulnérabilités des Etats-Unis en cas de conflit. En 2006, les Chinois ont d’ailleurs détruit un de leurs propres satellites pour montrer qu’ils avaient cette capacité technologique.

On a longtemps dit que la marine constituait la priorité du gouvernement chinois. Aurait-on sous-estimé les progrès dans les autres domaines ?

La marine est la partie la plus visible de l’armée chinoise. Celle qui se déploie sur les mers du monde entier, y compris en Méditerranée. Et le porte-avions est le symbole des efforts des Chinois pour améliorer leur armement. Par ailleurs, la Chine est attirée par le modèle américain capable d’expédier des hommes sur d’autres continents grâce aux porte-avions. C’est pourquoi, en 2015, Pékin a décidé de faire passer de 20 000 à 100 000 le nombre de ses marines.

Mais même si elle veut devenir une puissance globale capable d’intervenir partout sur la planète, sa priorité reste les enjeux régionaux, notamment Taïwan. Les engins balistiques, essentiels dans un conflit régional, ont d’ailleurs toujours été une des poches d’excellence de l’armée chinoise. En revanche, celle-ci a quelques faiblesses. Outre ses problèmes avec ses sous-marins, la Chine a aussi des soucis avec la motorisation de ses avions. Elle n’a pas encore d’appareils à la hauteur du F-22 américain. Elle cherche à développer une nouvelle génération d’avions qui sera déployée sur son porte-avions.

Comment se situe le budget chinois de la défense par rapport au budget américain ?

La Chine dispose d’un budget quatre fois moindre que les Etats-Unis, mais les comparaisons sont trompeuses car non seulement les budgets chinois sont en progression rapide, mais Pékin n’inclut pas dans les budgets militaires les dépenses de recherche et développement qui sont considérables. Enfin, les coûts de production sont bien moindres en Chine qu’aux Etats-Unis et la centralisation des programmes est un atout même si la faiblesse des industriels privés dans le secteur de la défense en Chine constitue sans doute un handicap.

Face à l’OTAN, la Chine et la Russie sont-elles alliées ou rivales ?

SI l’OTAN est une obsession russe, la Chine est surtout obnubilée par l’alliance militaire entre le Japon et les Etats-Unis. Il n’y a en fait ni alliance ni rivalité entre la Russie et la Chine dans le domaine militaire mais elles ont des intérêts communs, comme le montre la déclaration conjointe de 2016 sur la stabilité stratégique. Vladimir Poutine et Xi Jinping ont utilisé ce terme qui relevait de la dissuasion nucléaire pour s’opposer au soutien occidental aux « printemps arabes » et plus généralement aux mouvements démocratiques. Malgré tout, la Chine ne soutient pas entièrement la stratégie russe en Ukraine et la Russie ne soutient que très modérément les visées chinoises en mer de Chine du Sud.

Propos recueillis par Frédéric Lemaître


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