Lycée Arago 22 mai 2018 vaste opération policière et judiciaire

mercredi 12 septembre 2018.
 

Une soixantaine de personnalités et des syndicats appellent à soutenir les victimes de la vaste opération policière et judiciaire qui a frappé les occupants de ce lycée parisien.

Au moment où la France affiche mondialement son patrimoine historique du mois de mai 1968, la belle commémoration se trouve traversée par une constellation de luttes, des cheminots, des étudiants, des soignants et des postiers, qui répondent aux attaques historiques d’Emmanuel Macron et de son gouvernement. La séquence de luttes hétérogènes ouverte depuis le mois d’avril 2018 et le début de la grève des cheminots est la première période de conflit d’ampleur contre le plan quinquennal de restructuration de la start-up France. Le projet macronien fait feu de tout bois, contre les salariés du privé visés par les ordonnances, contre les syndicalistes remuants à licencier, contre les salariés à statut, cheminots, privilégiés et fonctionnaires, contre les entrants à l’université à mieux sélectionner et contre les chômeurs. Ironie du moment, on célèbre la marchandise photogénique des casseurs du mois de mai 1968 et on réprime toute conflictualité sociale et politique.

De nombreuses universités occupées contre la sélection et contre Parcoursup sont évacuées manu militari, des partiels sont placés sous contrôle policier, des postiers en lutte dans le département des Hauts de Seine et leurs soutiens sont nassés par les Compagnies Républicaines de Sécurité (CRS) au centre de tri de la Défense et des cheminots en grève contre le pacte ferroviaire sont évacués du centre de tri de Villeneuve-Saint-Georges. Quant aux manifestations, elles sont rituellement noyées sous les gaz lacrymogènes. Après le premier mai 2018, un battage médiatique est organisé autour des Black Blocs, des casseurs et des irrationnelles pulsions destructrices contre les vitrines de banques, d’assurances ou de Mac Donald. « Ils veulent des examens en chocolat », a dit en substance le président, ils devraient plutôt travailler sans broncher dans un Mac Donald franchisé. Gérard Collomb qui se félicite toujours, en bon chef de guerre, des opérations de sa police, à la Zone A Défendre (ZAD) où un jeune homme de vingt et un ans vient de perdre une main, à la frontière italienne et ailleurs contre les migrants, annonce bille en tête, pour manifester il faudra désormais dénoncer son voisin de cortège potentiel casseur. Mais voilà que la justice vient seconder les œuvres de la police.

À la fin de la manifestation du Mardi 22 Mai 2018 des travailleuses et des travailleurs du secteur public, ouverte par un cortège de tête énergique malgré l’orage, une occupation s’improvise place de la Nation. Il s’agit de faire une assemblée générale à l’heure où les résultats de Parcoursup sont en train de tomber, laissant sur le carreau près de quatre cent mille lycéens. Une centaine d’occupants sont au rendez-vous, discutent, s’organisent et découvrent les belles arcades en pierre de taille cachées aux yeux du quidam qui entourent la cour.

Mardi 22 Mai 2018 vers 19 heures, les CRS pénètrent brutalement dans le lycée François Arago, interpellations, fouilles et contrôles d’identité. Les occupants sont embarqués dans des bus en direction du commissariat de l’Évangile dans le dix-huitième arrondissement. Un des bus plein à craquer stationne près de cinq heures dans la cour du commissariat, sans air, ni eau, ni toilettes. Tout le monde est gardé à vue, y compris les mineurs, et dispatché dans différents commissariats, de la Goutte-d’Or jusqu’à Puteaux ou Villeneuve-la-Garenne. Les occupants du lycée François Arago sont mêlés à la trentaine d’arrêtés de la manifestation.

La loterie commence. Certains font vingt-quatre heures et d’autres font quarante-huit heures de Garde A Vue (GAV). Certains sont déférés et d’autres ne sont pas déférés. Sur ordre du parquet, des procédures judiciaires sont improvisées. Certains font l’objet de rappels à la loi et d’autres font l’objet d’enquêtes. Quinze personnes sont présentées en comparution immédiate. Tous ont refusé d’être jugés immédiatement et sont à nouveau convoqués Vendredi 15 Juin 2018, mais deux jeunes hommes ont été placés en détention provisoire. Les autres sortent avec des contrôles judiciaires, interdiction du douzième arrondissement, interdiction de voir ses camarades, interdiction de manifester.

Le traitement des mineurs indigne à raison les parents d’élèves et l’opinion. Des nouvelles ne sont données aux parents que tard dans la nuit et ils ignorent quel sort sera réservé à leur enfant.

Ce qui frappe, ce sont les conditions de la GAV, cellules minuscules, pleines d’urine, coups de pression des policiers, un jeune homme reçoit une gifle, mais surtout la qualification des délits.

En substance, deux qualifications sont retenues pour tous, intrusion non autorisée dans l’enceinte d’un établissement d’enseignement scolaire commise en réunion et participation à un groupement formé en vue de la préparation de violences contre les personnes ou de destructions ou de dégradations de biens.

La première s’appuie sur une loi promulguée au mois de mars 2010 pour prévenir la contestation au sein des établissements scolaires. Si le délit de réunion a été mis en place sous Nicolas Sarkozy et visait d’abord les jeunes de banlieue regroupés dans des halls d’immeuble, il est maintenant étendu aux manifestations et aux actions politiques et il est considéré comme une circonstance aggravante. La seconde qualification est la plus impressionniste. Le fait délictueux n’a plus besoin d’avoir été accompli, il s’agit de le prévenir. Le fait n’a plus besoin d’être établi, comme dans le film Minority Report, il s’agit de légiférer sur un élément aussi impalpable qu’un but supposé. Le droit s’affranchit définitivement du fait. À ce régime, tout devient preuve, un k way bleu un jour de pluie signe d’appartenance aux Black Blocs, du sérum physiologique marque d’une violence inflexible contre la police.

Ces qualifications permettent de distribuer des rappels à la loi, une mesure apparemment bénigne, mais qui ne permet pas de se défendre, qui ne respecte aucun principe contradictoire et qui pourra peser en cas de récidive. Celles-ci justifient des comparutions immédiates, plus sérieuses, où les peines encourues ne sont pas minces et où on risque la prison si l’on demande le report de son procès. Les deux personnes présentées en comparution immédiate ont rejoint les nombreux prisonniers de France en attente de leur procès.

Ces procès sont l’occasion de voir à l’œuvre le nouveau Tribunal de Grande Instance (TGI) de Paris, véritable complexe architecturel situé à la porte de Clichy, dans le dix-septième arrondissement. L’architecte Renzo Piano nous décrit son œuvre, « l’édifice ne devait pas apparaître comme obscur ou hermétique, il devait exprimer son rôle et pas sa force. C’est un bâtiment photo sensible, le verre de ses façades reflète le ciel et la ville ».

C’est en effet un grand complexe panoptique, monstre de six étages, ultra moderne et hyper sécurisé. Les cellules sont neuves, répétitives à l’infini, alvéolaires et tellement nombreuses qu’elles isolent les détenus les uns des autres. Nous approchons de l’isolation sensorielle, ni son, ni odeur, une énorme lumière dérègle toute notion de jour et de nuit. Tout est fait pour sonner, isoler, rendre docile et vulnérable ce qui est combattu.

Une très vaste opération policière et judiciaire a eu lieu Mardi 22 Mai 2018. Cette journée fait suite à la répression du premier mai 2018. À la manifestation du Samedi 26 Mai 2018 aussi, de manière revancharde et préventive, la police a arrêté avant la manifestation une trentaine de personnes. L’état tente de remettre en ordre le cortège de tête et de prévenir toute agitation lycéenne contre la sélection.

Le mode opératoire, interpellations, GAV et déferrements à cette échelle, est le produit évident d’une volonté politique. Mais, Mardi 22 Mai 2018, la méthode s’est mêlée à l’improvisation. Des outils policiers et judiciaires relativement inédits ont été mis en place, notamment contre des mineurs. Ces mesures représentent l’extension et la systématisation de mesures ordinairement réservées à la petite délinquance et testées contre les lycéens du lycée Suger de Seine-Saint-Denis au mois de mars 2017. Le droit est de manière obscène utilisé à des fins politiques. Si c’est habituellement le cas, cette fois-ci, c’est visible. Mardi 22 Mai 2018, une population préservée socialement a fait l’expérience d’un traitement que l’état réservait jusqu’à présent aux classes populaires et particulièrement aux banlieues. Ce qui apparaît, c’est la possibilité que ces mesures se banalisent et se propagent à grande vitesse à toutes les sphères de la vie sociale. Rencontrons-nous, montrons-nous et ne les laissons pas faire.


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