Révolution industrielle anglaise et révolution française (critique d’Eric HOBSBAWN, historien britannique)

mardi 19 septembre 2017.
 

Notre organisation a mis en ligne une série de textes sur la Révolution française dans le cadre de son école de formation. L’un d’eux, émane d’Eric Hobsbawn, historien britannique ; il défend une analyse de cet évènement plus précise, plus formatrice et plus discutable que l’extrait choisi. J’essaie donc ci-dessous d’apporter un petit complément.

Mon intention est modeste. Je voudrais montrer qu’une démarche historique socialiste prend nécessairement en compte l’évolution économique mais que cela ne doit pas amener à sous-estimer les incidences du politique et de l’idéologique.

Par ailleurs, je me considère bien moins compétent en histoire qu’Eric Hobsbawn, universitaire marxiste mondialement connu et reconnu. Dans le milieu militant, cela n’empêche en rien un travail critique.

Pour traiter mon désaccord avec le fond de l’analyse de cet historien, je m’en tiens ci-dessous à son Introduction, particulièrement dense, de l’ouvrage L’ère des révolutions.

A) Copié collé du texte de la Formation PRS sur la Révolution française

« C’est la France qui a donné au monde ses grandes révolutions. »

Eric J. HOBSBAWN, historien britannique (marxiste)

Extrait de l’Ere des révolutions 1789-1848

« La Grande-Bretagne a fourni le modèle des chemins de fer et des usines, l’explosif économique qui a fait éclater les structures économiques et sociales traditionnelles du monde non européen ; mais c’est la France qui a donné au monde ses grandes révolutions et qui en a fabriqué les idées, au point qu’un drapeau tricolore d’une couleur ou d’une autre, est devenu l’emblème d’à peu près toutes les nations nouvelles et que la politique européenne (et même mondiale) entre 1789 et 1917, fut largement une lutte pour et contre les principes de 1789, ou contre ceux, plus incendiaires encore, de 1793. C’est la France qui a fourni le vocabulaire et les solutions de la politique libérale et radicale démocrate, dans presque tout l’univers ; la France qui a fourni le premier grand exemple, le concept même et le vocabulaire du nationalisme ; la France qui a fourni les codes civils, le modèle d’une organisation scientifique et technique, le système métrique adopté par la plupart des pays. C’est par l’influence française que l’idéologie du monde moderne a pénétré les civilisations anciennes qui, jusque-là, avaient résisté aux idées européennes. Et tout ceci fut l’oeuvre de la Révolution française ».

B) La démarche d’Eric Hobsbawn dans l’analyse de la période 1789 à 1848

B1) Pour Hobsbawn, la période 1789 1848 marque le triomphe de la société bourgeoise libérale

« Eclata entre 1789 et 1848, la plus grande mutation de l’histoire humaine depuis les temps reculés où l’homme inventa l’agriculture et la métallurgie, l’écriture, la cité et l’Etat. Cette révolution a transformé et continue à transformer le monde entier... La grande révolution de 1789 1848 a été le triomphe non pas de "l’industrie" comme telle, mais de l’industrie capitaliste ; non pas de la liberté et de l’égalité en général, mais de ... la société bourgeoise libérale. »

B2) Quelles sont les causes de cette ère des révolutions ?

Hobsbawn distingue à juste titre :

- des causes conjoncturelles « Que l’on considère ou non la Révolution américaine de 1776 comme une éruption de même portée que les révolutions française et anglaise ou simplement comme leur stimulant ; que l’on attache ou non une importance capitale aux crises constitutionnelles ainsi qu’aux fluctuations et mouvements économiques de 1760-1789, on ne peut y chercher d’explications claires que sur l’occasion et l’heure de la grande rupture... »

- des causes fondamentales « Jusqu’où l’analyse devrait remonter dans l’histoire - à la Révolution anglaise du milieu du XVIIè ; ou bien à la Réforme et aux débuts de la conquête militaire du monde et de l’exploitation coloniale européenne, au début du 16ème ; ou même plus tôt encore... Ici, il nous faut noter, simplement, que les forces sociales et économiques, les outils politiques et intellectuels de cette transformation étaient déjà prêts, en tout cas dans une partie de l’Europe suffisamment grande pour révolutionner le reste. Notre problème n’est pas de suivre l’apparition d’un marché mondial, d’une classe suffisamment active d’entrepreneurs privés, ou même, (en Angleterre) d’un Etat converti à cette conception que la maximisation du profit privé doit être le fondement de la politique gouvernementale. Il n’est pas non plus de suivre l’évolution de la technologie, de la connaissance scientifique, ou de l’idéologie d’une foi individualiste, matérialiste et rationaliste ; la foi dans le progrès. Dès 1780, nous pouvons tenir pour sûre l’existence de toutes ces nouveautés... »

B3) Révolution industrielle anglaise et révolution politique française

« La grande révolution de 1789 1848 a été le triomphe non pas de "l’économie moderne" ou de "l’Etat moderne", mais des économies et et des Etats d’une région géographique particulière du monde... avec, pour centre, les Etats voisins et rivaux de Grande-Bretagne et de France. La métamorphose de 1789-4848 est essentiellement le double bouleversement qui intervint dans ces deux pays et qui se propagea ensuite dans le monde entier. Mais ces révolutions jumelles - la française plus politique, la britannique plus industrielle-, il n’est pas déraisonnable de les considérer, non pas tant comme une partie intrinsèque de l’histoire des deux pays qui en furent les messagers et les symboles essentiels, que comme le double cratère d’un volcan passablement plus étendu. Il n’est certes pas accidentel, ni dépourvu d’intérêt que ces éruptions simultanées se soient produites en France et en Grande-Bretagne et que, de l’une à l’autre, il y ait des différences légères de caractère mais, du point de vue de l’historien, disons de l’an 3000... il est plus à propos de noter qu’elles sont intervenues quelque part dans l’Europe du Nord-Ouest et dans ses prolongements d’Outre-Mer ; et que, probablement, il n’y avait guère de chances qu’elles surviennent, à cette époque, dans aucune autre partie du monde. Il serait également à propos de remarquer qu’en ce temps-là, elles sont à peu près inimaginables sous une forme qui ne serait pas celle d’un capitalisme bourgeois, libéral et triomphant. »

B4) La période de 1789 à 1848 n’est pas seulement marquée "par le triomphe de la nouvelle société bourgeoise"

« C’est aussi l’histoire de l’apparition d’autres forces, capables dans le siècle qui suivra 1848, de transformer l’expansion en recul. Qui plus est, dès 1848, ce futur et si extraordinaire revers de fortune de l’Europe pouvait s’apercevoir, dans une certaine mesure...

La carrière significative de Mohammed Ali en Egypte, permet d’observer les premières étapes de ce processus, selon lequel ceux qui avaient été conquis par l’Occident retournent la situation grâce à ses propres idées et techniques.

A l’intérieur de l’Europe, se faisaient déjà jour les forces et les idées qui étaient résolues à affronter la nouvelle société triomphante. Le "spectre du communisme" hantait déjà l’Europe vers 1848. Cette année-là il fut exorcisé... Mais, si nous faisons le tour du monde de 1960, nous ne serons pas tentés de sous-estimer la force historique de l’idéologie révolutionnaire socialiste et communiste, née de la réaction contre cette double révolution. »

B5) Quelles sont les conséquences de cette ère des révolutions ?

« Ce brusque triomphe entraîna à l’intérieur des pays directement touchés, et également dans le reste du monde qui brusquement s’ouvrait au plein choc explosif de la force nouvelle des "bourgeois conquérants"... des changements profonds.

Inévitablement, la double révolution eut lieu dans une certaine partie de l’Europe et ses effets les plus manifestes et les plus immédiats s’y montrèrent avec le plus d’évidence.

Inévitablement aussi, puisque la révolution mondiale se répandit à l’extérieur à partir du double foyer de l’Angleterre et de la France, elle prit la forme d’une expansion de l’Europe et d’une conquête par elle du reste de l’univers. En fait, son résultat le plus frappant pour l’histoire du monde fut d’établir une domination du globe par un petit nombre de gouvernements occidentaux (particulièrement le britannique), domination sans équivalent dans l’histoire. devant les marchands, les machines à vapeur et les canons de l’Occident - et devant ses idées- d’antiques civilisations et empires du monde capitulèrent et s’effondrèrent. »

C) Accords et désaccords avec les analyses d’Eric Hobsbawn

En étudiant l’introduction de L’ère des révolutions (dont sont extraites les citations ci-dessus), je constate en gros mon accord sur l’importance du processus économique qui sous-tend les divers phénomènes politiques, sociétaux et culturels de ces années 1789 à 1848.

C1) Pour Hobsbawn, la période 1789 1848 marque le triomphe de la société bourgeoise libérale

Je crois que nous devons être d’accord avec ce constat. La Révolution française éclate et se développe dans le contexte historique (18è et 19è siècles) de transition entre le mode de production féodal (sous ses formes adaptées à un contexte pré-capitaliste en épanouissement : " démocratie" anglaise, royauté absolutiste...) et le mode de production capitaliste. La tradition socialiste (Marx, Jaurès...) emploie le concept de "période des révolutions bourgeoises" pour résumer cette transition.

C2) Quelles sont les causes du triomphe de la société bourgeoise libérale entre 1789 et 1848 ?

Hobsbawn pointe quelques éléments fondamentaux sans s’y appesantir : Réforme protestante qui casse le monopole idéologique de l’Eglise catholique, défenseur continental du féodalisme, l’exploitation coloniale européenne, au début du 16ème, Révolution anglaise du milieu du XVIIè.

Notons seulement qu’il considère les causes fondamentales de la révolution industrielle en Angleterre et du triomphe de la société bourgeoise libérale comme identiques à celles de la Révolution française. Sur ce point, j’affirme un désaccord ayant plusieurs conséquences.

C3) Quelles sont les causes de la Révolution française ?

La trame économique est tellement privilégiée dans l’écrit d’Hobsbawn que les énormes différences d’évolution entre l’Angleterre et la France entre les années 1550 et 1789 sont sous-estimées.

Prenons un exemple : les choix politiques faits au 17ème siècle sont très différents en Angleterre (révolution bourgeoise) et en France (poids de la contre-révolution féodalo-cléricale dans le cadre d’une royauté absolutiste).

Les conséquences sont nombreuses du point de vue idéologique (domination bourgeoise en Angleterre, cléricale en France), social (par exemple la noblesse s’intègre à l’économie pré-capitaliste en Angleterre, pas en France, maintien dans celle-ci d’une petite paysannerie) et surtout politique (les classes privilégiées bloquent en France une évolution de l’Etat de type bourgeois ; aussi, la liquidation des restes du mode de production féodal n’est possible que par une révolution politique).

Ceci dit, je suis aussi globalement d’accord avec la distinction parmi les causes des révolutions politiques et culturelles de ces années 1789 à 1848, entre :

- des causes fondamentales, structurelles :

Sur les causes structurelles de la Révolution française

Clergé, noblesse et bourgeoisie du Siècle des Lumières à 1789

- des causes conjoncturelles, par exemple en France :

Crise de l’Ancien régime en 1788 1789... vers les Etats Généraux

1788 1789 Une situation prérévolutionnaire : Journée des Tuiles à Grenoble, Assemblée de Vizille (21 juillet 1788), Etats de Franche-Comté, Etats de Bretagne

A la veille des Etats généraux de 1789, la crise prérévolutionnaire s’aggrave : émeutes de Besançon et Amiens, émeute Réveillon (28 avril)

Cahiers de doléances de 1789 (tiers-état, clergé, noblesse, Etats généraux)

C4) Révolution industrielle anglaise et révolution politique française

La trame économique est encore tellement privilégiée que les énormes différences entre la révolution industrielle anglaise et la révolution politique française sont sous-estimées au point qu’Eric Hobsbawn définit ces révolutions :

- "comme jumelles -la française plus politique, la britannique plus industrielle-"

- "comme le double cratère d’un volcan"

- comme présentant seulement "des différences légères de caractère"

C4) La période de 1789 à 1848 n’est pas seulement marquée "par le triomphe de la société bourgeoise"

Les désaccords pointés plus haut entraînent une conséquence claire quant au rapport entre ce triomphe de la société bourgeoise libérale et l’apparition du mouvement ouvrier et socialiste.

Pour Hobsbawn, sur le fond, ce dernier apparaît en opposition aux révolutions jumelles, industrielle anglaise et politique française. Or, je ne crois pas que le socialisme serait né sans le coup de tonnerre de la Révolution française qui ouvrait en Europe la perspective d’une possible maîtrise de l’avenir pour les peuples. De plus, cette Révolution française a beaucoup apporté au socialisme naissant, en hommes (Babeuf, Buonarotti, Raspail, Blanqui...) et en idées.

Socialisme, communisme et Gracchus Babeuf (condamné à mort lors de son procès commencé le 20 février 1797)

30 mars 1796 : Buonarotti, héritier des Lumières, acteur de la gauche robespierriste, premier socialiste de l’histoire, entre au directoire de la Conjuration des Egaux avec Babeuf

26 novembre 1817 Mort d’Antonelle, babouviste, "« le premier communiste provençal »

Raspail, passeur de la révolution française au socialisme, candidat à la présidence de la république le 11 décembre 1848

Auguste Blanqui, communiste hérétique (par Daniel BENSAÏD, LOWY Michael)

Par contre, ce courant républicain socialiste sans cesse réprimé n’ a pas pesé lourd face au rouleau compresseur du mode de production capitaliste en expansion permanente. Aussi, nous ne pouvons qu’être d’accord avec les conséquences des années 1789 - 1848 pointées ci-dessus en B5 par Hobsbawn.

Jacques Serieys le 12 juin 2007


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