Lutter contre l’idéologie dominante

vendredi 22 juillet 2016.
 

Préambule

Le document que vous tenez dans les mains est un outil de formation, élaboré par l’association PRS. Son objectif est d’être une aide pour l’action.

La question de l’idéologie dominante est en effet un enjeu très concret pour tout militant qui veut transformer profondément la société.

Lorsque l’on cherche à changer le monde, il faut en effet être capable de rendre désirable auprès du plus grand nombre l’organisation de la société que l’on défend, et détestable celle que l’on combat. Tandis que le capitalisme bénéficie de moyens considérables pour formater les esprits, la gauche n’a pour elle que la capacité de convaincre de ses militants. Il y a mille manières concrètes d’y parvenir : dans une discussion en tête-à-tête, un discours, un article, un tract, dans une salle de meeting ou dans une réunion de famille, par l’argumentation ou par l’exemple, par un raisonnement théorique ou par une démonstration concrète. L’essentiel pour le militant est de convaincre, car sans cela, il ne serait qu’un spectateur, un commentateur incapable d’agir sur l’évolution de la société.

Pourtant, la réflexion critique sur l’idéologie dominante de notre époque ainsi que la bataille culturelle pour contrer celle-ci sont largement négligées par la majorité des militants de gauche.

Cela s’explique de bien des manières. De nombreuses traditions constitutives de la gauche sous-estiment complètement les enjeux idéologiques et culturels.

D’autres leur accordent une placé éminente. Cette brochure de formation vous permettra donc de voyager en parallèle parmi divers textes que nous avons sélectionnés au fil de l’exposé. Souvent écrits par d’illustres militants, ces extraits nous transmettent une partie de l’expérience accumulée des milliers d’hommes et de femmes qui se sont engagés avant nous pour construire un monde meilleur.

François Delapierre

1) Au début était… le matérialisme historique

Matérialisme historique : cela paraît tout de suite compliqué. Cela l’était sans aucun doute à l’époque où Karl Marx exposa cette notion radicalement nouvelle. A notre époque, ce n’est plus si difficile à comprendre. Souvent, des conceptions qui paraissent surprenantes dans un certain contexte historique et social peuvent sembler des évidences dans un autre environnement, à une autre époque. Le matérialisme historique part justement de l’idée que les manières de penser sont liées aux rapports sociaux, que les idées doivent être étudiées en rapport avec les sociétés dans lesquels elles naissent.

Dans la tradition intellectuelle « idéaliste » à laquelle s’oppose le matérialisme historique de Marx, ce qui importe, c’est alors l’étude des idées considérées comme des principes autonomes qui se complètent ou s’opposent dans leur univers bien à eux, comme si les idées entretenaient entre elles une sorte de conversation savante détachée des réalités matérielles. L’histoire se joue finalement dans le « ciel des idées », le monde matériel se contentant d’enregistrer les effets des idées sur les hommes et les choses. Marx montre qu’il faut procéder dans l’autre sens. C’est en étudiant le monde réel que l’on peut comprendre comment certaines idées sont nées et comment elles ont influencé l’action des hommes. Il dira que les représentations des hommes, leur conscience, sont déterminées par les conditions concrètes de leur existence et non l’inverse. C’est vrai aussi des intellectuels, des “producteurs d’idées” : ils ne vivent pas en dehors de la société. La vision du monde qu’ils mettent en mot est liée à la place qu’ils y occupent.

2) L’idéologie dominante

Les idées qui s’affrontent dans une société expriment donc la vision du monde des différents groupes sociaux qui la constituent. C’est pourquoi, par exemple, le projet socialiste ne peut se développer qu’avec l’apparition et le renforcement du prolétariat.

La classe sociale dominante dans une société donnée produit « l’idéologie dominante ».

Ces idées sont d’abord celles de la classe dominante. Mais la classe dominante contrôle les principaux moyens de la production intellectuelle et de la diffusion des idées (à travers les intellectuels, journalistes… qui travaillent pour elle).

Elle est donc en capacité d’en faire les idées dominantes de la société toute entière.

La domination matérielle s’accompagne donc toujours d’une domination idéologique.

" A toute époque, les idées de la classe dominante sont les idées dominantes : autrement dit, la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est en même temps la puissance spirituelle dominante. La classe qui dispose des moyens de la production matérielle dispose en même temps, de ce fait, des moyens de la production intellectuelle, si bien qu’en général, elle exerce son pouvoir sur les idées de ceux à qui ces moyens font défaut. Les pensées dominantes ne sont rien d’autre que l’expression en idées des conditions matérielles dominantes, ce sont ces conditions conçues comme idées, donc l’expression des rapports sociaux qui font justement d’une seule classe la classe dominante, donc les idées de sa suprématie". (Karl Marx, l’Idéologie allemande)

Aujourd’hui encore, les puissances économiques contrôlent les instruments idéologiques les plus forts. Les grands médias sont financés pour une part croissante par la publicité, par de grands groupes (Bouygues,Dassault, Lagardère, Pathé, Universal, Havas…- détiennent l’essentiel de la presse française), voire directement par les marchés financiers (cas des journaux dont une partie du capital est mis en Bourse - c’est le projet du journal Le Monde). On pourrait aussi citer l’exemple de l’industrie cinématographique d’Hollywood qui peut asseoir sa domination culturelle, sur la domination économique et militaire exercée depuis 1945 par les Etats-Unis d’Amérique sur le reste du monde.

3) Le consentement à l’autorité

Mais en allant un peu plus loin que Marx, en faisant par exemple appel aux découvertes de la sociologie moderne, ou à l’expérience historique des deux derniers siècles, on s’aperçoit que toute domination est d’abord idéologique.

La domination économique a en effet besoin, pour se perpétuer, de s’appuyer sur une domination culturelle qui rend l’ordre social « naturel » ou souhaitable.

Ainsi, la diffusion de ce même cinéma hollywoodien facilite le déploiement de l’économie capitaliste sur l’ensemble de la planète en rendant désirables certaines attitudes et certains comportements là où ceux-ci n’étaient pas jusqu’alors valorisés. Ici, le changement culturel précède et rend possible les transformations économiques.

Autre exemple, l’histoire de la colonisation montre combien la domination culturelle est indispensable au développement capitaliste. Citons ainsi les difficultés rencontrées au début de la colonisation du Sénégal par les propriétaires européens de plantations d’arachide. La plupart des « indigènes » refusaient alors de travailler comme salariés. On tenta d’augmenter fortement les salaires pour attirer la main-d’oeuvre. Les ouvriers agricoles déjà embauchés se mirent alors à travailler moins encore. Surprise des propriétaires  ! Mais ce comportement était logique dans l’environnement culturel des Sénégalais de l’époque : ceux-ci travaillaient juste le temps nécessaire pour obtenir une somme minimale d’argent (par exemple pour payer l’impôt en argent instauré par les colons) sans chercher à gagner plus. Il fallait d’abord changer leur rapport à l’argent pour que le salariat puisse se développer pleinement.

Autre cas où l’on se rend compte de l’importance du consentement à l’autorité, c’est lorsque celui-ci fait soudain défaut. Les exemples d’effondrement extrêmement rapide de régimes considérés jusqu’alors comme immuables montrent ce qui se produit lorsqu’un pouvoir quel qu’il soit ne parvient plus à obtenir le consentement de sa population. Des régimes qui détiennent le monopole de la force, avec un appareil policier très développé, du pouvoir de représentation politique, avec un parti unique, parfois même du pouvoir économique, à travers la direction de l’économie, régimes qui exercent donc une domination matérielle incontestable, peuvent s’effondrer en quelques jours s’ils échouent à maintenir une domination idéologique sur leur population.

La diffusion de l’idéologie dominante n’est donc pas seulement la conséquence de la domination d’une classe sur les autres. Elle est aussi sa condition : aucun ordre social ne peut durer s’il n’est pas capable d’obtenir le consentement à l’autorité de ceux-là mêmes qu’il domine.

Capitalisme et domination

« Le système capitaliste n’a pas besoin de recourir de façon prévalente à la coercition et à la répression pour soumettre les populations. Au contraire, il fonctionne d’autant mieux qu’il laisse davantage d’initiative aux gens, qu’il s’assure leur adhésion personnelle, c’est-à-dire qu’il laisse les individus faire d’eux-mêmes, volontiers, voire avec zèle, ce dont il a besoin pour fonctionner selon sa logique propre. Ce qui n’est évidemment possible que si cette logique objective devient celle des agents en s’inscrivant dans leur subjectivité, grâce à une socialisation adéquate, sous forme de dispositions, de goûts et d’intérêts pour certaines pratiques utiles au système ; ou, au contraire, d’aversion, de dégoût, d’hostilité ou simplement d’indifférence pour d’autres pratiques sans intérêt pour le système. La rationalité objective du système une fois incorporée dans les agents par leur socialisation, c’est le plus souvent sans effort particulier ni calcul explicite qu’ils font ce qu’ils ont à faire, de la façon qui convient, à la place où ils sont, pour faire fonctionner les structures existantes. Convenablement programmé par sa formation familiale, scolaire, professionnelle et par la pression conformiste du milieu et de l’époque, un agent social n’a pas besoin de se prendre la tête dans les mains pour se demander à chaque instant  : " Que dois-je faire ? Pourquoi faire ceci plutôt que cela ? De cette façon plutôt que d’une autre ? Où est donc mon intérêt ? « Il porte désormais en lui la boussole qui, dans la plupart des situations, le met automatiquement dans la « bonne »direction, celle qui conduit à collaborer consciencieusement au bon fonctionnement de l’ordre établi, c’est-à-dire, finalement, à la domination des puissants sur les dominés dont il fait bien souvent partie. » (Alain Accardo, La moyennisation de la société)

4) La domination est d’autant plus efficace qu’elle est inconsciente

Des sociologues comme Pierre Bourdieu ont longuement décrit la manière dont les individus « incorporent » les « représentations » sociales (c’est-à-dire les manières de penser et d’agir qui existent dans une société). Ce processus dit de socialisation, se produit tout au long de la vie de multiples manières : éducation, appartenance à un groupe, imitation, influences culturelles… Une fois incorporées par la socialisation, ces représentations orientent le comportement des individus sans que ceux-ci aient le sentiment d’agir en raison d’une influence extérieure. Au contraire, ils sont en permanence persuadés de faire librement ce qu’ils « veulent », alors qu’ils se comportent en fait conformément à des normes sociales qu’ils n’ont pas choisies. Cette domination est d’autant plus efficace qu’elle est cachée et c’est pourquoi les militants de gauche s’efforcent de la rendre visible et aident à en prendre conscience.

Ces mécanismes permettent d’éclaircir un grand mystère : comment le système capitaliste parvient-il à durer alors même qu’il repose sur l’exploitation d’une majorité de la population ? La domination idéologique qu’il exerce lui permet d’obtenir la collaboration active de la grande majorité de ceux qui ont intégré, souvent à leur insu, la logique du système. Là est donc le principal enjeu du combat politique pour la gauche.

Le capitalisme ne pourrait en effet pas fonctionner s’il devait affronter continuellement la rébellion d’une majorité de personnes. Il a besoin que celles-ci acceptent ses prescriptions et même qu’ils y adhèrent avec enthousiasme.

5) La culture de masse

Si l’on veut combattre ces représentations qui soumettent chacun à la logique du système capitaliste, il ne faut pas s’arrêter à la critique des théories et systèmes forgés par les grands intellectuels des groupes sociaux dominants. Ceux-ci ont leur importance, mais ils sont souvent ignorés du plus grand nombre. Il est donc nécessaire de connaître, comprendre et combattre les représentations culturelles qui sont celles de la masse de la population, même si celles-ci sont généralement plus confuses et bien moins évoluées. Pour combattre le capitalisme de notre époque, il ne suffit pas de critiquer les thèses du FMI et de la Banque mondiale, il faut aussi affronter les valeurs libérales véhiculées par la culture de masse, la publicité et les lieux communs, comme par exemple le rapport à la consommation et à l’argent.

Ce faisant, on est aussi amené à rencontrer et à combattre des visions du monde qui existaient bien avant le capitalisme. Transmis par l’histoire, acceptés, voire intégrés, par l’idéologie dominante dans la mesure où ils ne contredisent pas les intérêts fondamentaux du système (voire qu’ils le confortent), ces « vestiges » peuvent jouer un rôle très important. Il suffit par exemple de penser au poids qu’ont conservé dans nos sociétés les idéologies patriarcales ou communautaristes.

Si les représentations culturelles traditionnelles n’ont pas disparu avec le capitalisme de notre époque, celui-ci se caractérise par une explosion sans précédent des instruments de production d’une culture de masse spécifique : industries culturelles, médias, publicité… Par exemple, les dépenses mondiales de publicité ont été multipliées par sept entre 1950 et 1996. Elles continuent à augmenter bien plus que la production réelle et l’on a même vu apparaître un certain nombre de sociétés à l’origine commerciales et industrielles dont l’activité principale est devenue la communication autour de leur marque, la production de symboles plutôt que celle de biens réels.

Une entreprise comme Nike par exemple, grande utilisatrice de publicité sous toutes ses formes, se définit comme « la meilleure entreprise de sport et de culture physique du monde » et non comme un fabricant de chaussures.

L’objectif officiel des instruments qui produisent la culture de masse n’est pas de fabriquer l’idéologie du système. A la différence de la religion, essentielle dans les sociétés pré-capitalistes, ils ne prétendent même pas proposer une vision globale du monde. Apparemment, ils ne visent qu’à distraire, informer ou donner envie d’acheter un produit. Mais en réalité, ils diffusent de nombreuses représentations culturelles, en valorisant les comportements qui sont favorables au capitalisme. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la publicité joue un rôle économique central dans les industries culturelles ou médiatiques, car l’idéologie de la consommation est le coeur de la culture de masse diffusée par le capitalisme de notre époque. Les mouvements « anti-pub » ont compris les premiers l’enjeu de cette bataille et devraient bénéficier bien plus qu’aujourd’hui du soutien actif des militants de gauche.

Cette offensive idéologique pénètre tous les milieux sociaux, contrairement à une vision répandue chez les plus diplômés selon laquelle ce bourrage de crâne ne toucherait que les couches populaires, tandis que l’élite partagerait une culture libre et éclairée. Cette mentalité de la petite-bourgeoisie qui est persuadée qu’elle se distingue du peuple, est au contraire une manière très efficace pour obtenir l’adhésion aux normes du capitalisme de ceux qui se réjouissent d’appartenir aux « classes moyennes ».

6) Les institutions

La critique de l’idéologie dominante conduit à s’intéresser à toutes les institutions sociales, et pas seulement celles qui sont liées au système économique, car chacune d’elle contribue à diffuser des modèles culturels.

Les institutions politiques, par exemple, ne sont absolument pas neutres.

Après avoir fait du suffrage universel (d’abord masculin) l’un de ses principaux objectifs au 19e siècle, après avoir développé la critique du pouvoir personnel et du régime présidentiel (à la suite de l’utilisation plébiscitaire du suffrage universel faite par Napoléon III contre la République), le mouvement socialiste français a grandement négligé ces questions, se contentant de défendre les « institutions démocratiques » face aux pays de l’Est sans réfléchir plus avant à leur fonctionnement. Parmi les exceptions à cette tendance générale, il faut citer la critique faite par François Mitterrand contre les institutions de la Cinquième République après 1958. Il s’avèrera effectivement par la suite que les institutions de la Cinquième République ont contribué à l’isolement et aux reculs de la gauche au pouvoir.

On peut remarquer que ces institutions correspondent à la vision paternaliste et autoritaire qui était celle des couches sociales représentées par De Gaulle en 1958 (petits commerçants, agriculteurs...), que l’on retrouve dans la représentation conservatrice du rôle du chef de famille ou du chef d’entreprise. Nous sommes donc en présence de modèles culturels sur lesquelles les institutions s’appuient, et qu’elles vont contribuer ensuite à renforcer dans la société.

Cette critique doit également s’étendre à des institutions qui sont parfois considérées comme étant d’un progressisme irréprochable. Par exemple, l’école. Force est de constater qu’elle contribue, malgré l’engagement majoritaire des enseignants, à reproduire les inégalités sociales qui existent entre les enfants à la naissance et à les rendre légitimes par le biais du diplôme.

Là encore, la gauche a largement déserté un terrain dont elle avait pourtant compris très tôt l’importance. Le combat pour changer le contenu de l’éducation a en effet longtemps été central dans le mouvement socialiste français, en particulier à travers la bataille incessante pour la laïcité de l’enseignement. Loin d’être une simple neutralité, la laïcité visait en effet pour ses promoteurs à fonder l’école sur la raison qui élève les consciences et non sur les obscurantismes qui les étouffent.

7) La tête et le ventre

Pourquoi la gauche a-t-elle si souvent négligé l’importance de la bataille culturelle, prise au sens large ? C’est en partie la conséquence d’une lecture extrêmement réductrice du marxisme, selon laquelle seule compte la lutte contre le système économique. Le changement des mentalités est alors censé découler mécaniquement des transformations de l’économie : le ventre commande en quelque sorte à la tête.

Le poids de cette vision que l’on appelle « mécaniste  » s’explique entre autre par l’influence du stalinisme au 20e siècle. Mais cette dérive était déjà très présente au 19e siècle, à tel point que Friedrich Engels a jugé indispensable à la fin de sa vie de contester très durement cette lecture fausse de Marx. Engels souligne que l’explication de l’histoire par les infrastructures économiques ne doit pas occulter le rôle de la culture, des idéologies, des institutions politiques, fustigeant la paresse intellectuelle de ceux qui se réclament du matérialisme pour masquer leur ignorance et rappelant qu’à chaque fois qu’il s’est penché sur des événements historiques concrets (par exemple à l’occasion de ses écrits sur la France ou l’Espagne), Marx a donné une grande importance à tous ces facteurs historiques.

L’exemple de l’école

L’exemple de l’institution scolaire-universitaire est particulièrement éclairant pour comprendre comment le système peut " récupérer " des pratiques sociales qui, dans le principe, devaient obéir à une autre logique, se proposer d’autres finalités que celle de la reproduction (voire l’aggravation) des inégalités. Les enseignants sont dans leur immense majorité des démocrates convaincus, et si d’aventure un gouvernement bourgeois quel qu’il soit leur ordonnait officiellement de s’arranger pour que l’échec scolaire frappe massivement, tout au long du cursus, les enfants des classes populaires - de sorte qu’au niveau des formations et des filières supérieures les plus prestigieuses on ne trouve qu’un pourcentage infime de ces enfants, véritables miraculés de la sélection par l’échec -, les enseignants crieraient au scandale, au crime contre l’esprit et s’insurgeraient contre de telles instructions. Et pourtant c’est exactement ce qui se passe dans la réalité. Les conclusions de toutes les enquêtes, décennie après décennie, ne laissent planer aucun doute là-dessus (Alain Accardo, La moyennisation de la société)

Les conséquences de la laïcité de l’école selon un de ses adversaires

[Le député conservateur Montalembert est un adversaire résolu de la laïcité. Son discours à l’Assemblée Nationale en faveur de la religion à l’école montre que c’est la conscience des jeunes élèves qui est en jeu à travers la question laïque.]

Sous la Restauration, le monopole de l’éducation publique a fait ce qu’on appelait dans ce temps là des libéraux et des révolutionnaires ; sous le régime de juillet, elle a fait des républicains et sous la République, elle fait des socialistes (Approbations à droite - Bruit à gauche)...

On ne saurait le nier, la jeunesse est élevée contre la société et contre nous. L’éducation publique, telle qu’on la donne en France, fomente une foule innombrable d’ambitions, de vanités et de cupidités, dont la pression écrase la société. Elle développe des besoins factices qu’il est impossible de satisfaire. Elle divise la plupart de ceux qu’elle élève en deux grande catégories : les médiocres et les mécontents, et elle fait une foule d’élèves qui appartiennent aux deux catégories à la fois (Hilarité générale). Elle crée une nuée de prétendants qui sont propres à tout et bons à rien. (Nouveaux rires). Et ceci n’est pas seulement vrai de l’instruction primaire, cela est vrai également, et peut-être plus encore, de l’instruction secondaire.

La faute en est, en grande partie, à la société tout entière, à l’atmosphère qu’elle respire, et, comme je le disais tout à l’heure, à l’aveuglement, à l’ambition des pères de famille qui donnent une éducation à leurs enfants ; pourquoi ? Pour pouvoir les lancer ensuite sur les fonctions publiques, c’est-à-dire sur le budget, comme sur une proie. Voilà ce que vous voyez tous les jours (C’est vrai ! c’est vrai ! - Vive approbation à droite). Enfin le résultat est celui que je viens de vous dire : c’est que chaque gouvernement élève des générations qui le renversent lorsqu’elles arrivent à leur maturité.

Et d’où vient cette infirmité cruelle de notre époque ?... Elle vient de ce qu’on tue, dans l’éducation publique, le sentiment du respect de l’autorité, de l’autorité de Dieu d’abord (Mouvement). Ce n’est pas volontairement, ici je n’accuse les intentions de personne, mais voici le résultat : c’est que, dans l’éducation publique, on tue le respect de Dieu, le respect du père, c’est-à-dire de la famille, et enfin le respect du pouvoir ou de l’État (C’est vrai ! c’est vrai !).

On apprend aux jeunes gens chez nous, on leur apprend le savoir et non pas le devoir ; on leur apprend à émanciper, comme on vous l’a dit plus d’une fois, la raison ; mais savez-vous ce que l’on émancipe en même temps chez eux ? L’orgueil ! (Mouvements divers.) On tue l’humilité, l’humilité qui est la base de toutes les vertus publiques et privées ; et à force d’émanciper cette raison, ou plutôt cet orgueil, on est... ...arrivé à l’état que nous voyons, et à un problème que l’on trouve insoluble avant même de le poser, savoir  : trouver le moyen de faire coexister le maintien de l’autorité sociale avec l’émancipation générale de l’orgueil, déguisé sous le nom de raison ?

Eh bien, nous venons proposer le remède à cet état de choses ; ce remède, c’est de faire rentrer la religion dans l’éducation par la liberté, comme je le disais tout à l’heure, de l’y faire rentrer, non pas pour tuer la raison (comme on le prétend sottement, quand ce n’est pas calomnieusement), non pas pour tuer la raison, mais pour la régler, pour la discipliner, pour l’éclairer et pour l’épurer (Exclamations à gauche. - Assentiment à droite).

Maintenant, messieurs, où est aujourd’hui, pour justifier notre tentative, où est aujourd’hui la défense de l’ordre, de l’ordre social, de l’ordre matériel même ?... Qui donc défend l’ordre et la propriété dans nos campagnes  ? Est-ce l’instituteur... ? Qui donc défend l’ordre, sans s’en rendre compte souvent à soi-même, mais instinctivement et avec une force et une persévérance admirables ? Il faut bien le dire, c’est le curé (Rires ironiques à gauche).

Montalembert, Discours prononcé à l’Assemblée Nationale lors du débat sur la loi Falloux (1850)

8) Les impasses de la vision mécaniste

Les critiques d’Engels sont encore utiles aujourd’hui car malheureusement, le mouvement ouvrier reste marqué par les nombreux avatars de cette pensée mécaniste.

La sous-estimation du rôle de la conscience politique dans l’histoire conduit en effet la gauche à toute une série d’impasses, qu’il faut écarter aujourd’hui comme hier.

- Premier avatar de cette pensée mécaniste, la théorie selon laquelle les révolutionnaires doivent se contenter de se préparer à exercer le pouvoir dès que le capitalisme s’effondrera, sans mener un travail d’éducation politique de masse. On ne la retrouve guère aujourd’hui que dans une organisation comme Lutte Ouvrière. Cette vision a été souvent combattue au sein du socialisme français, par Jaurès en particulier, d’autant que notre pays a connu plusieurs fois des moments où des socialistes sont arrivés au pouvoir (1848, 1870), sans être en mesure de le garder. A l’inverse, Jaurès montre que le succès de 1789 a été rendu possible par la pénétration extrêmement profonde des idées révolutionnaires au sein de la société française de l’époque. Les socialistes ont besoin à leur tour d’une majorité consciente et éduquée politiquement pour prendre le pouvoir, puis ensuite pour l’exercer dans le sens d’une transformation radicale de la société.

Engels dénonce la vision mécaniste de certains « marxistes »

« D’après la conception matérialiste de l’histoire, le facteur déterminant dans l’histoire est, en dernière instance, la production et la reproduction de la vie réelle. Ni Marx, ni moi n’avons jamais affirmé davantage. Si, ensuite, quelqu’un torture cette proposition pour lui faire dire que le facteur économique est le seul déterminant, il la transforme en une phrase vide, abstraite, absurde.

La situation économique est la base, mais les divers éléments de la superstructure - les formes politiques de la lutte de classes et ses résultats, - les Constitutions établies une fois la bataille gagnée par la classe victorieuse, etc., - les formes juridiques, et même les reflets de toutes ces luttes réelles dans le cerveau des participants, théories politiques, juridiques, philosophiques, conceptions religieuses et leur développement ultérieur en systèmes dogmatiques, exercent également leur action sur le cours des luttes historiques et, dans beaucoup de cas, en déterminent de façon prépondérante la forme.

Il y a action et réaction de tous ces facteurs au sein desquels le mouvement économique finit par se frayer son chemin comme une nécessité à travers la foule infinie de hasards (c’est à- dire de choses et d’événements dont la liaison intime entre eux est si lointaine ou si difficile à démontrer que nous pouvons la considérer comme inexistante et la négliger). Sinon, l’application de la théorie à n’importe quelle période historique serait, ma foi, plus facile que la résolution d’une simple équation du premier degré. (…)

C’est Marx et moi-même, partiellement, qui devons porter la responsabilité du fait que, parfois, les jeunes donnent plus de poids qu’il ne lui est dû au côté économique. Face à nos adversaires, il nous fallait souligner le principe essentiel nié par eux, et alors nous ne trouvions pas toujours le temps, le lieu, ni l’occasion de donner leur place aux autres facteurs qui participent à l’action réciproque. Mais dès qu’il s’agissait de présenter une tranche d’histoire, c’est-à-dire de passer à l’application pratique, la chose changeait et il n’y avait pas d’erreur possible. »

Friedrich Engels

- Le gauchisme peut être aussi une conséquence d’une mauvaise compréhension de l’importance qu’il y a à proposer une alternative à la culture de masse qui assure la stabilité du système. La dénonciation radicale ne peut en effet constituer à elle seule une alternative aux « évidences » que véhiculent le système, qui constituent autant de points de repères rassurants pour les individus. Gramsci souligne bien la nécessité de proposer de « nouvelles croyances populaires » qui se substituent à celles que le système diffuse sans cesse. Il les décrit même comme formant « un nouveau sens commun, et par conséquent une nouvelle culture et une nouvelle philosophie qui prennent racine dans la conscience populaire avec la même force et le même caractère impératif que les croyances traditionnelles ».

En renonçant à construire une culture de masse alternative, s’appuyant sur ce qui, dans les cultures nationales des divers peuples, peut donner à la contestation du capitalisme des racines culturelles profondes, le gauchisme se prive des moyens de gagner le plus grand nombre. C’est le cas par exemple lorsqu’une organisation comme la LCR tient absolument à se réclamer de Trotski et de la Révolution russe tout en se démarquant de la tradition républicaine du mouvement ouvrier français, à partir de laquelle se construit pourtant le rejet des règles du jeu capitalistes qui est si fort dans notre pays.

Une telle attitude conduit aussi à ne pas voir que les crises du système ne conduisent pas mécaniquement les esprits à se tourner vers les solutions socialistes.

C’est aussi le fascisme, qui prend appui sur des représentations culturelles très fortes et anciennes, qui peut en bénéficier, si le socialisme n’a pas été capable d’offrir une alternative crédible et globale.

- La pensée mécaniste peut également conduire à un plat réformisme gestionnaire. La social-démocratie allemande, par exemple, est passée assez vite d’un mécanisme d’apparence marxiste qui faisait de la transformation de l’économie le seul but de l’action politique à la gestion loyale du système. Le développement du capitalisme était en effet censé selon eux préparer mécaniquement l’avènement du socialisme. Cet objectif final s’est ensuite perdu en route... seule est restée la participation à la gestion du capitalisme. La pratique du pouvoir ne contribue plus alors à l’amélioration du rapport de force par la formation d’une conscience critique. Au contraire, les socialistes qui se comportent comme des gestionnaire loyaux et appliqués du système en perdant de vue la finalité révolutionnaire de leur action se privent de l’outil de la pratique gouvernementale pour faire progresser les consciences et finissent par alimenter l’idée que les règles du jeu du capitalisme sont les seules possibles. Une telle dérive peut se constater au sein de la majorité du Parti socialiste français.

- Autre avatar de cette pensée mécaniste : l’anarcho-syndicalisme. Ce vieux courant a longtemps dominé le syndicalisme français. Il a en conséquence influencé la pensée de nombreux militants de gauche dans notre pays. Ceux-ci se distinguent par une méfiance instinctive vis-à-vis de l’action politique en tant qu’activité spécifique et centrale : selon eux, c’est la lutte sur le terrain économico-syndical qui fera éclater le système. Cette attitude englobe des postures allant du refus des partis et du suffrage universel jusqu’à la réduction du combat politique à la collection des revendications syndicales.

Les militants de gauche qui s’inscrivent, consciemment ou non, dans cette tradition ont tendance à considérer que toute incursion sur des questions proprement politiques risque de diviser les travailleurs, voire de conduire à ce qu’une partie du mouvement ouvrier se retrouve au côté de ses adversaires. C’est au nom de tels arguments que des dirigeants comme Jules Guesde se sont opposés à ce que les socialistes défendent le capitaine Dreyfus à la fin du 19e siècle. Gramsci souligne le paradoxe d’une telle thèse. Au nom de l’autonomie supérieure de la classe ouvrière, ces militants renoncent en fait à regrouper autour d’elle les couches sociales qui pourraient se retrouver à ses côtés, autour d’orientations politiques communes. Au final, le résultat atteint va à l’encontre de l’objectif affiché « d’autonomie de la classe ouvrière » : celle-ci ne peut être qu’une force d’appoint des groupes sociaux qui n’ont pas renoncé à porter des orientations politiques pour la société toute entière.

L’anarcho-syndicalisme est d’autant plus navrant que le syndicalisme, lorsqu’il ne se construit pas contre l’action politique, constitue une école de formation, d’éducation populaire et de prise de conscience irremplaçable.
- Il faudrait aussi mentionner l’impasse du « spontanéismePage 11 », que l’on retrouve souvent conjuguée à des visions anarcho-syndicalistes ou gauchistes. Il s’agit de la croyance selon laquelle l’activité révolutionnaire doit procéder du mouvement spontané des masses beaucoup plus que du travail conscient des organisations politiques. Mais si l’on donne au contraire toute son importance à la conscience politique, l’organisation collective et le travail méthodique apparaissent comme des nécessités incontournables.

Un travail politique méthodique et organisé est nécessaire

Mais où l’erreur commence, c’est lorsqu’on attend en effet la chute soudaine du capitalisme et l’avènement soudain du prolétariat ou d’un grand ébranlement politique de la société bourgeoise, ou d’un grand ébranlement économique de la production bourgeoise.

Ce n’est pas par le contre-coup imprévu des agitations politiques que le prolétariat arrivera au pouvoir, mais par l’organisation méthodique et légale de ses propres forces sous la loi de la démocratie et du suffrage universel.

Ce n’est pas par l’effondrement de la bourgeoisie capitaliste, c’est par la croissance du prolétariat que l’ordre communiste s’installera graduellement dans notre société. A quiconque accepte ces vérités désormais nécessaires, des méthodes précises et sûres de transformation sociale et de progressive organisation ne tardent pas à apparaître

Jean Jaurès, Etudes socialistes

On peut noter au passage que toutes ces impasses prennent appui sur une disposition humaine malheureusement (ou heureusement ?) très profonde : la paresse. Que les choses seraient simples s’il n’était pas nécessaire de se former, de s’organiser, de convaincre les masses, de répondre à des questions politiques parfois complexes, d’exposer clairement les finalités et les moyens de son action.

9) La bataille pour l’hégémonie culturelle

La théorie de l’hégémonie culturelle a été fondée par Gramsci, dirigeant du parti communiste italien du début du 20e siècle et s’est diffusée depuis dans de nombreux partis de gauche (voire même à droite).

Celle-ci montre le rôle décisif de l’activité politique -en tant qu’activité intellectuelle pour construire un rapport de force favorable aux salariés. Même si ce dernier se construit à travers la lutte sociale concrète et quotidienne qui contribue à forger le sentiment d’une unité corporative, seul le projet politique permet de rassembler des couches sociales et de porter une alternative effective à l’idéologie dominante par l’affirmation d’une nouvelle hégémonie culturelle. Les partis politiques puis la conquête de l’Etat sont les moyens de construire et d’installer cette hégémonie.

La pensée de Gramsci se situe à l’opposé du mécanisme de certains « marxistes » en considérant le rôle décisif de l’action consciente des hommes et des femmes qui se regroupent pour changer le monde.

10) Le rôle du parti

Les partis sont les seuls endroits où peuvent s’élaborer et se diffuser à une échelle des masses la critique du capitalisme ainsi que l’esquisse d’une autre organisation du monde : depuis les théories et les programmes jusqu’à la culture qui va avec.

Ce n’est donc pas un hasard si l’idéologie dominante de notre époque s’efforce de réduire les partis à des instruments de sélection du personnel politique, champ clos d’affrontements individuels sans aucun effet sur la logique du système.

La plupart des journalistes politiques sont par exemple sans doute persuadés de « dévoiler » le véritable visage de la politique en consacrant l’essentiel de leurs papiers à décrypter les arrière-pensées et les stratégies individuelles qu’ils prêtent aux responsables politiques plutôt que le contenu de ce qu’ils proposent.

Mais ce faisant, ils ne font que conforter l’idéologie dominante qui veut faire croire que le profit individuel est la seule motivation possible de la vie en société.

Ce travail idéologique de décervelage est malheureusement relayé à gauche, aussi bien chez ceux qui réduisent l’action politique à leurs plans de carrière individuels que chez ceux qui prétendent que les partis ont fait leur temps et que l’heure est venue de se replier sur les réseaux ou les communautés locales.

Cette vision défendue par les réformistes gestionnaires pour qui les partis politiques sont avant tout un passage obligé pour arriver au pouvoir puis un encombrement fâcheux lorsqu’ils y parviennent, conduit à transformer les militants en supporters regroupés en féodalités locales et écuries présidentielles. La portée de l’engagement militant se trouve alors réduite à néant. Et sans action militante, la conscience de la nécessité d’une transformation socialiste de la société ne pourra jamais devenir majoritaire.

Les partis politiques constituent donc pour la gauche les instrument incontournables de toute transformation sociale.

Pour qu’il parvienne à changer radicalement la société, le parti doit être à la fois :

- un intellectuel collectif qui discute et élabore théories et programmes - il doit donc être un parti de liberté

- un mouvement d’éducation populaire qui promeut une autre culture que celle du système- il doit donc être un parti de masse, soucieux de développer la formation mais aussi l’action qui permet la prise de conscience

- un moyen d’accéder au pouvoir - et donc un parti qui pense son action en vue de la conquête de la majorité

- un moyen, une fois au pouvoir, de changer vraiment la société - et donc un parti de combat qui s’appuie sur une société mobilisée

Cette conception était celle du Parti socialiste fondé en 1971 à Epinay. La rupture du PS avec la SFIO, qui s’exprimait par exemple dans le choix d’un accord de gouvernement avec les communistes, portait également sur la nature du part : respect de la proportionnelle pour le débat d’idées, cohérence entre le discours et les pratiques, volonté de conquête majoritaire. La fondation d’un nouveau parti visait à créer les conditions du rassemblement politique des mouvements de contestation, très puissants socialement mais impuissants politiquement, qui s’exprimaient alors. Il s’agissait ainsi de tirer les leçons de l’incapacité du mouvement de mai 1968 à construire une alternative politique à la droite gaulliste, comme l’a montré la victoire écrasante de cette dernière aux législatives de juin 68.

Une telle stratégie d’unification politique autour d’un projet, d’un programme et d’une stratégie, dans le cadre d’un parti pluraliste, démocratique et militant a montré son efficacité.

Elle a rendu possible la victoire de la gauche pour la première fois dans l’histoire de la Cinquième République et a inauguré une période de changements sociaux considérables (il suffit de se souvenir que la gauche a alors nationalisé la totalité des banques et le tiers de l’industrie !).

Le problème de la gauche aujourd’hui n’est donc sûrement pas celui du poids des partis traditionnels mais plutôt qu’aucun parti de gauche ne joue pleinement ce rôle d’instrument au service d’une alternative véritable, capable à la fois de conquérir le pouvoir et de l’exercer dans le sens d’une transformation radicale de la société.

Le rôle des militants politiques

« Que tous les membres d’un parti politique doivent être considérés comme des intellectuels, voilà une affirmation qui peut prêter à des plaisanteries et à des caricatures : pourtant, à la réflexion, il n’y a rien de plus exact. Il faudra distinguer des degrés, un parti pourra avoir une plus grande extension dans son degré le plus bas ou dans son degré le plus haut, ce n’est pas cela l’important : ce qui importe, c’est sa fonction de direction et d’organisation, donc sa fonction éducative, donc sa fonction intellectuelle.

Un commerçant n’entre pas dans un parti politique pour faire du commerce, ni un industriel pour produire davantage et à des prix de revient plus bas, ni un paysan pour apprendre de nouvelles méthodes de culture, même si, sous certains aspects, ces exigences du commerçant, de l’industriel ou du paysan peuvent trouver une satisfaction dans le parti politique. Dans ce but, à l’intérieur de ces limites, il existe le syndicat professionnel, au sein duquel l’activité économique-corporative du commerçant, de l’industriel, du paysan trouve son cadre le plus approprié. Dans le parti politique les éléments d’un groupe social économique dépassent ce moment de leur développement historique et deviennent des agents d’une activité générale, de caractère national et international. »

Gramsci, Cahiers de prison - c.12

Document complémentaire 1 : Il faut un peuple éduqué pour que la gauche arrive au pouvoir (Jean Jaurès)

Ces grands changements sociaux qu’on nomme des révolutions ne peuvent pas ou ne peuvent plus être l’oeuvre d’une minorité. Une minorité révolutionnaire, si intelligente, si énergique qu’elle soit, ne suffit pas, au moins dans les sociétés modernes, à accomplir la révolution. Il y faut le concours, l’adhésion de la majorité, de l’immense majorité. Il se peut -c’est un difficile problème d’histoire à résoudre- qu’il y ait eu des périodes et des pays où la multitude humaine était si passive, si inconsistante, que les volontés fortes de quelques individus ou de quelques groupes la façonnaient. Mais depuis la constitution des nations modernes, depuis la réforme et la renaissance, il n’y a presque pas un seul individu qui ne soit une force distincte. Il n’y a presque pas un individu qui n’ait ses intérêts propres, ses attaches au présent, ses vues d’avenir, ses passions, ses idées. Tous les individus humains sont donc depuis des siècles, dans l’Europe moderne, des centres d’énergie, de conscience, d’action. Et comme, dans les périodes de transformation où les antiques liens sociaux se dénouent, toutes les énergies humaines sont équivalentes, c’est forcément la loi de la majorité qui décide.

Une société n’entre dans une forme nouvelle que lorsque l’immense majorité des individus qui la composent réclame ou accepte un grand changement. Cela est évident pour la révolution de 1789. Elle n’a éclaté, elle n’a abouti que parce que l’immense majorité, on peut dire la presque totalité du pays, la voulait.

Qu’étaient les privilégiés, haut clergé et noblesse, en face du tiers-état des villes et des campagnes ? Un atome : deux cent mille contre vingt-quatre millions ; un centième. Et encore le clergé et la noblesse étaient divisés, incertains. Il y a des privilèges que les privilégiés renoncent à défendre. Eux-mêmes doutaient de leurs droits, de leurs forces, et semblaient se livrer au courant. La royauté même, acculée, avait dû convoquer les Etats-généraux, tout en les redoutant. Quant au Tiers-état, au peuple immense des laboureurs, des paysans, des bourgeois industriels, des marchands, des rentiers, des ouvriers, il était à peu près unanime. Il ne se bornait pas à protester contre l’arbitraire royal ou le parasitisme nobiliaire. Il savait comment il y fallait mettre un terme. » (suit une liste de revendications précises contenues dans les cahiers de doléance).

Jean Jaurès,

Etudes socialistes

Document complémentaire 2 Il faut un peuple éduqué pour mener une politique de changement véritable

J’ai montré, et cela est l’évidence même, que la révolution de 1789 n’avait abouti que par la volonté de l’immense majorité de la nation. Et j’ai dit qu’à plus forte raison, pour l’accomplissement de la révolution socialiste, il faudra l’immense majorité de la nation. J’espère bien, en constatant la grandeur de l’effort nécessaire, ne point décourager, mais animer au contraire les énergies et les consciences. D’ailleurs, si l’oeuvre à accomplir est immense et suppose le concours d’innombrables volontés, je démontrerai aussi qu’immenses sont les ressources et les forces, et qu’il dépend de nous d’aller au but d’une marche certaine et victorieuse

Mais je dis que l’effort véhément d’une minorité socialiste ne suffirait pas et que nous devons rallier à nous la presque unanimité des citoyens. Voici pourquoi : d’abord, ce n’est pas en face d’une masse inerte et passive que se trouverait la minorité socialiste révolutionnaire. Depuis cent vingt ans, depuis la révolution, les énergies humaines, déjà excitées par la réforme et la renaissance, ont été animées prodigieusement. Dans toutes les classes, dans toutes les conditions, il y a des volontés actives, des forces en mouvement. Partout les individus ont pris conscience d’eux-mêmes. Partout ils redoublent d’effort.

La classe ouvrière est sortie du demi-sommeil et de la passivité. Mais la petite bourgeoisie aussi est agissante.

Malgré le poids du système économique qui si souvent l’écrase, elle n’a point tout à fait fléchi : elle tente de se redresser. Et si bien souvent elle demande son salut aux conceptions les plus rétrogrades, à la politique la plus détestable et au plus stérile et avilissant nationalisme, elle n’en est pas moins une force active et passionnée. Elle forme des ligues, et à Paris elle tient en échec la démocratie socialiste et républicaine.

C’est dire qu’elle opposerait une résistance peut-être décisive à un mouvement social auquel elle n’aurait pas été gagnée peu à peu, au moins partiellement.

De même, les petits propriétaires paysans ont joué dans toute notre histoire, depuis la révolution, un grand rôle, tantôt de réaction, tantôt de liberté. Sauf quelques exceptions glorieuses et assez étendues, ils ont pris peur en 1851 du spectre rouge, et ils ont contribué au succès du coup d’état et de l’empire. Depuis, ils ont été peu à peu conquis par la république et ils en sont une des forces vives. Ils ont le sentiment très net de leur puissance politique. Ils sont entrés dans les municipalités ; ils savent qu’ils font les députés, les conseillers généraux et les sénateurs, et ils ne toléreraient nullement un grand mouvement social qui se ferait sans eux. Je crois qu’il est imprudent de dire que la neutralité des paysans suffirait, que le socialisme leur demanderait seulement de laisser faire. Aucune grande force sociale ne reste neutre dans les grands mouvements.

S’ils ne sont pas avec nous, ils seront contre nous. D’ailleurs, comme l’ordre collectiviste suppose le concours des paysans, comme il faudra, par exemple, qu’ils consentent à vendre leurs produits aux magasins sociaux, leur résistance passive suffirait à affamer et à perdre la révolution. Ils connaissent leur puissance et ils ne la laisseront point tomber de leurs mains. Même l’initiative économique dont ils font preuve depuis plusieurs années, l’esprit de progrès qui les anime, tout témoigne qu’ils n’assisteraient point inertes et passifs à de grands événements sociaux, dont les effets ne tarderaient point à se répercuter sur leur propre vie. Ou ils les seconderont, ou ils les refouleront.

J’ajoute que les classes privilégiées d’aujourd’hui ont infiniment plus d’autorité, et par conséquent de puissance que les classes privilégiées d’avant 1789. La bourgeoisie industrielle est restée vivante. Elle suit les lois du progrès scientifique. Elle adopte sans cesse de nouvelles méthodes de production, elle renouvelle son outillage. Et même au point de vue de la lutte sociale, de la lutte des classes, elle renouvelle sa méthode de combat : l’invention des syndicats jaunes atteste qu’elle a des ressources de souplesse et d’audace. Quelle différence d’activité entre un grand prélat d’ancien régime et un grand capitaliste d’aujourd’hui ! Il en est, comme certains milliardaires américains, qui ont hérité de l’activité de Napoléon. Et en France même, dans des proportions plus modestes, la classe capitaliste est toujours en éveil.

Ce n’est pas à des classes nonchalantes et assoupies, c’est à des classes agissantes, prévoyantes, hardies que le prolétariat doit arracher leur privilège. Comment le pourrait-il s’il n’a pas avec lui l’ensemble de la nation  ? Si la masse de la nation lui est hostile, il sera écrasé. Et si elle est simplement défiante, les manoeuvres de la classe capitaliste ne tarderont pas à changer cette défiance en hostilité. Ainsi, l’universelle trépidation de la vie moderne, l’universelle excitation des énergies ne permettent plus l’action décisive des minorités. Il n’y a pas de masse dormante qu’une impulsion vigoureuse puisse ébranler. Il y a partout des centres de force, qui deviendraient vite des centres de résistance, des points de réaction, si peu à peu leur mouvement propre ne se dirigeait pas dans le sens de la société nouvelle.

Jean Jaurès, Etudes socialistes

Document complémentaire 3 Gauchisme et réformisme gestionnaire ont des points communs

« Quelques-uns de nos contradicteurs disent volontiers que cette méthode d’évolution soumise à la loi de la démocratie risque d’affaiblir et d’obscurcir l’idéal socialiste. C’est exactement le contraire. Ce sont les appels déclamatoires à la violence, c’est l’attente quasi-mystique d’une catastrophe libératrice qui dispensent les hommes de préciser leur pensée, de déterminer leur idéal.

Mais ceux qui se proposent de conduire la démocratie, par de larges et sûres voies, vers l’entier communisme, ceux qui ne peuvent compter sur l’enthousiasme d’une heure et sur les illusions d’un peuple excité, ceux-là sont obligés de dire avec la plus décisive netteté vers quelle forme de société ils veulent acheminer les hommes et les choses, et par quelle suite d’institutions et de lois ils espèrent aboutir à l’ordre communiste.

Plus le parti socialiste se confondra dans la nation par l’acceptation définitive de la démocratie et de la légalité, plus il sera tenu de marquer sa conception propre : et à travers l’atmosphère moins agitée le but final se dessinera mieux. Sous peine de se perdre dans le plus vulgaire empirisme et de se dissoudre dans un opportunisme sans règle et sans objet, il devra ordonner toutes ses pensées, toute son action en vue de l’idéal communiste. Ou plutôt cet idéal devra être toujours présent et toujours discernable en chacun de ses actes, en chacune de ses paroles. (…) Ce serait en tout cas une grande erreur et une grande faute de paraître dissoudre dans les brumes de l’avenir le but final du socialisme. Le communisme doit être l’idée directrice et visible de tout le mouvement. » Jean Jaurès, Etudes socialistes

Document complémentaire 4 Le socialisme doit s’appuyer sur une culture alternative

« Hélas, celui qui est enfermé dans l’idéologie répond de manière affective à ces arguments, il y répond par l’indignation vertueuse, par l’argument passionnel, par l’invective, c’est qu’il tient par dessous tout à ses principes de classification, de découpage.

Ses principes de classification, de découpage, il les défend avec une hargne, une âpreté toute particulière.

C’est qu’il a besoin d’un refuge, d’une sécurité, il a besoin d’avoir quelqu’un à qui s’en prendre et surtout de ne pas être surpris.

Autant dire que la seule critique des Lumières ne viendra jamais à bout de la conscience faussée.

Ces cadres rassurants, ces systèmes de classification simplistes ne se réduisent pas à la seule idéologie dominante intériorisée ou plutôt cette idéologie dominante n’est pas toute d’une pièce : elle ne se réduit pas à la seule idéologie du capitalisme d’organisation, elle intègre des vestiges de représentations liés à des modes de production antérieurs et qui leur ont survécu.

Elle intègre des bribes d’idéologie désaffectée, des idéologies autoritaires, patriarcales qui avaient cours dans la société agraire, des croyances populaires indéracinables. Les réfuter, c’est inopérant tant qu’on n’aura pas proposé comme alternative des systèmes de représentations tout aussi cohérents qui s’imposent avec autant de vigueur, avec autant d’évidence et qui, par conséquent, rassurent et intègrent.

Ce n’est pas seulement en démontant une idéologie qu’on en vient à bout, c’est en en proposant une autre qui assure une meilleure cohésion entre les notions, entre les expériences vécues, qui serve elle aussi de ciment entre les groupes.

Tant que nous ne nous serons pas donné les moyens de recréer cette cohésion, mais dans une autre perspective, la partie ne sera pas gagnée. Quand l’idéologie bourgeoise dépérit, ce n’est pas forcément une vision du monde socialiste qui la remplace, ce peut être aussi bien une idéologie populiste qui ressurgit pour combler le vide. »

Alain Meyer, Vers la conquête de la société civile, Intervention au Colloque de l’Institut socialiste d’études et de recherches (ISER) du 22 mai 1976 sur " les socialistes et le débat idéologique

Document complémentaire 5 Il n’y aura pas de socialisme sans une nouvelle hégémonie culturelle

« Pour la social-démocratie allemande de la fin du XIXe siècle, ce sont les transformations de l’économie, et elles seules, dans leurs contradictions avec les rapports de production qui doivent faire évoluer naturellement la société vers le socialisme. La science socialiste se ramène alors à une science de l’économie. Pour Lénine, placé il est vrai dans une société tsariste que caractérise l’hypertrophie des organes qui remplissent les fonctions de domination directe et la grande inconsistance d’une société civile que Gramsci qualifiait de " primitive et gélatineuse ", la prise de pouvoir peut s’opérer par la seule conquête de l’appareil d’Etat. Et, parmi nos contemporains, combien y a-t-il de sociaux-démocrates pragmatiques pour qui le socialisme se ramène à une gestion plus rationnelle de l’économie, à une distribution plus équitable du revenu national, et pour qui tout le reste est du domaine réservé de la vie privée ?

Mais si pour nous le socialisme doit aussi se réaliser par une transformation des mentalités, un changement des normes, des valeurs, des modèles, il faut bien voir tout ce que ce bouleversement implique ; nous allons alors mettre le pied dans une fourmilière de questions.

Dans un premier temps, nous allons devoir lutter contre l’idéologie dominante, c’est-à-dire l’idéologie de la classe dominante dans toutes ses contradictions et sa complexité. Sur ce point, tout le monde sera d’accord mais on ne peut en rester là. Il va falloir aussi que nous proposions, nous, une idéologie, cette fois, au sens positif du terme, c’est-à-dire un ensemble de représentations cohérent, organisateur et moteur, de nouvelles raisons de vivre et d’espérer. Et puis, il va falloir réfléchir à l’usage que nous ferons des organismes, des appareils par lesquels les idéologies s’élaborent, se diffusent et s’imposent. Il faudra même éventuellement être assez imaginatifs pour inventer de nouveaux relais, de nouveaux appareils d’un type inédit. Nous allons donc être amenés, en d’autres termes, à couvrir ce champ immense et confus qui s’étend entre la sphère de production et de distribution et la sphère politique, à tenir ces organes qui entraînent le consentement, l’adhésion, qui édifient et organisent le corps social, qui façonnent l’unité intellectuelle et morale du pays. Il nous faudra être présents dans tous les canaux qui irriguent le tissu social.

Je n’en énumérerai ici que quelques-uns : les collectivités locales, les moyens d’information, l’école et l’Université, les associations d’usagers, de consommateurs, de défense de la nature et de la ville, les organisations de loisirs, les groupements régionaux, culturels.

Mais il est bien d’autres lieux d’animation et de rencontres dont se dessinent seulement les premiers linéaments et qu’il nous appartiendra de réaliser.

Tout cet ensemble d’appareils déjà existants ou à venir, Gramsci l’appelle la société civile. C’est le domaine que l’on ne domine pas par la coercition, par la force répressive, le rôle de la société politique avec son armée, sa police, sa justice, son administration - mais par l’assentiment.

C’est là que s’établit un consensus entre les groupes dominants et d’autres groupes amenés sur les mêmes positions que ces groupes dominants.

Cet assentiment, cette adhésion, ce consensus, témoignent en termes gramsciens de l’hégémonie de classe. [...] [...]Par exemple, les normes de rentabilité, d’efficience, sur le modèle de la rationalité marchande, allaient très largement de soi au début des années 60. Les valeurs d’ordre moral allaient très largement de soi dans la société rurale de l’époque de Mac-Mahon. Là se pose peut-être le problème qui est au centre de nos débats : comment nos normes et nos valeurs, à nous, vont-elles peu à peu prédominer ? Comment vontelles aller de soi à leur tour ? Cela suppose un renversement d’hégémonie. Le moment où les évidences basculent.

Le moment où ce n’est plus la représentation du monde d’une classe en déclin qui prédomine, mais les objectifs, les idées, les manières d’être et d’espérer d’une classe ascendante portée par les tendances du développement historique. On peut cerner ce renversement d’hégémonie d’une manière plus précise encore : c’est le moment où l’ancienne classe dirigeante n’arrive plus à maintenir autour d’elle le consensus ; c’est le moment où les couches jusque là sous son emprise intellectuelle et morale, et où les intellectuels qui maintenaient cette couche, en arrivent à un renversement d’alliance idéologique et passent avec armes et bagages sur les positions de la nouvelle classe hégémonique. Bref, le moment où se dégagent de l’idéologie dominante les classes potentiellement alliées. »

Alain Meyer, Vers la conquête de la société civile, Intervention au Colloque de l’Institut socialiste d’études et de recherches (ISER) du 22 mai 1976 sur « les socialistes et le débat idéologique »

Petite bibliographie

Alain ACCARDO, Le petit-bourgeois gentilhomme (la moyennisation de la société), éditions Labor - Espaces de Liberté, Bruxelles 2003 (9,25 euros)

Alain ACCARDO, De notre servitude volontaire (lettre à mes camarades de gauche), éditions Agone, Marseille 2001 (8 euros)

Deux ouvrages courts, écrits à l’attention de militants, dans un style incisif. Assez facile à lire.

Friedrich ENGELS, Socialisme utopique et socialisme scientifique, diverses éditions. Des générations de militants ont étudié le matérialisme historique à travers cette brochure de Engels destinée à un large public et bien plus accessible que les principaux écrits de Marx lui-même.

Jean JAURES, Ecrits politiques, disponible gratuitement en téléchargement à l’adresse

http://gallica.bnf.fr/Fonds_Textes/....

Série d’articles regroupés pour être publiés ensemble dans une revue.

Quelques pages sur le monde agricole ont un peu vieilli, mais le reste est d’une actualité remarquable.

Jean-Luc MELENCHON, Actualité de la République sociale, article paru dans le n°1 de la revue PRS

Recueil de chroniques parue dans l’Unité, l’hebdomadaire du PS. Le premier livre couvre la période 71-74 et le second va de 75 à 78. Des pages très écrites et une illustration du travail pédagogique mené avec constance par le premier secrétaire du PS pour rendre majoritaire le programme commun. Malheureusement épuisé mais assez facile à trouver d’occasion chez les bouquinistes ou sur internet (www.chapitre. com, www.ebay.fr, www.amazon.fr).

Nous ne mentionnons ici aucun ouvrage de Gramsci, malgré leur intérêt, parce que ses textes sont d’un accès très difficile. Les plus courageux pourront lire ses Cahiers de prison 10, 11, 12 et 13 regroupés dans un même volume chez Gallimard (troisième volume de l’édition complète des Cahiers de prison).


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