Commentaire de la semaine qui vient de s’écouler.

lundi 18 novembre 2019.
 

Quelle idée se fait-on de ce qu’est l’humanité ? Je ne propose pas un sujet de dissertation. J’entre dans le commentaire de la semaine qui vient de s’écouler. Vue de mon balcon. Une semaine comme celle-ci se vit si intensément ! J’étais dans la mêlée quand j’ai reçu l’un de ces chocs dont je sais qu’ils me réorientent profondément. À l’Assemblée, mes camarades bataillaient contre le massacre de l’aide médicale pour les migrants. Juste avant, on avait eu la discussion au groupe parlementaire insoumis sur la suite de l’actualité après notre signature du texte de l’appel à la marche contre l’islamophobie. Une discussion grave, sérieuse, sans aucune tension personnelle, juste le souci de penser juste et d’agir de même. Évidemment, avec la volonté de déjouer la malveillance médiatique qui, pour entrer dans sa logique du buzz permanent, nous invente des « déchirements » chaque fois que nous ne sommes pas tous d’accord et que nous en parlons librement.

Je bouclais la journée du mardi et du mercredi à Paris et me voilà mis en chemin pour un périple de Genève à Bruxelles puis Marseille. À Genève pour un passage dans ce monde à part, celui de la science, au CERN, dans la machine où jaillissent des particules élémentaires. Je ressors plus ébranlé qu’un atome d’hydrogène après ses onze mille tours en une seconde dans le grand anneau de 27 kilomètres qui court à cent mètres sous terre dans ce coin. À Bruxelles pour un forum de la gauche européenne sur le moment de révolutions citoyennes dans le monde. À Marseille pour la marche contre le logement indigne un an après l’effondrement des immeubles rue de Noailles et les 3500 personnes délogées.

Peut-être est-ce le passage au CERN qui m’aura ouvert les yeux sur le sens que je donne à cette séquence. De quoi fût-il question sinon de la manière d’assumer la condition humaine. Au CERN, des sachants et savants du monde entier coopèrent. Non seulement pour discuter de théorie à propos de la nature intime de la réalité mais pour construire et faire fonctionner une machine d’une totale simplicité conceptuelle et d’une infinie complexité technique et matérielle. La pointe la plus avancées de la recherche théorique n’est rien sans la pointe la plus avancée de la mise au point technique et matérielle. Et puis, les productions du CERN ne rapportent pas un euro à ceux qui les réalisent. D’ailleurs ceux-là ne demandent rien. Tout ce qui se découvre ici devient aussitôt accessible gratuitement à tous. Le brevet CERN est juste destiné à empêcher une appropriation lucrative par d’autres.

J’ai tourné une petite vidéo à propos de cette visite. Mais ici je veux dire comment je ressentis sur place cette forme particulière d’enthousiasme que suggère en beaucoup d’entre nous le sentiment d’être impliqué dans un projet tellement plus grand que soi pour le profit de tous. Dans ces moments, je ne fis que peu de pauses pour consulter mes listes sur Telegram, Signal et WhatsApp. J’y trouvais le suivi de mes tâches de président de groupe à l’assemblée. Mais aussi l’interminable séries des épisodes les plus navrant de mauvaise foi et de racisme hypocrite qui ont précédé la marche du 10 novembre. Je mis ma tête dans les particules avec une énergie décuplée.

À la cafète du CERN, il y avait des jeunes chercheurs qui vinrent me toucher la main et faire des selfies pour l’humour. On fit des blagues et on parla de physique dure. On parla projet de vie. La moyenne d’âge sur le site est de 28 ans. Sauf exception, personne ne meurt après, je rassure. Les gens vont bosser ailleurs dans des centres et des entreprises de très haut niveau. Mon ami Jean-Marie Brom, physicien accompli et coauteur de la machine avec plusieurs milliers d’autres, était tout autre. Je crois qu’il avait laissé vingt ou trente ans d’usure de vie cent mètres sous terre. Je lui vis l’air joyeux et mutin d’un jeune homme tandis qu’il faisait de l’humour avec les jeunes chercheurs à propos de la théorie des cordes. Sans que je puisse expliquer, sachez que tous trouvaient ça beau comme objet théorique mais sans illusion expérimentale. Ce qui les navrait sans excès. L’intéressant était autant leur attitude décontractée devant les aléas du savoir que l‘objet de leur conversation. Quant à moi, je devais sans doute leur apparaître aussi banal qu’un muon mais aussi improbable qu’un Bozon de Higgs.

Jean-Marie m’offrit du chocolat en barre aux armes du CERN. On rentra pour que je monte dans l’avion d’une compagnie d’aviation belge, Brussel Airlines, plus pagailleuse que le Thalys lui-même, mais bien moins accueillante, ce qui n’est pas peu dire. Mais le Thalys est en retard sauf exception de 30 minutes au maximum. Brussel Airlines le fut de deux heures. Sans compter le reste du mépris ordinaire pour le pauvre voyageur qui n’a pas le choix. Sans me plaindre de ma soirée mise en miette, je contactai quelques-unes des nombreuses personnes auprès de qui je dû m’excuser de mon absence (je n’oubliais jamais de mentionner le nom de la compagnie car pas mal prennent l’avion aussi).

Puis je me vouais à la lecture. En main le super bouquin d’Alexis Corbière : Jacobins !. Un plongeon dans dix biographies de figures plus ou moins commune de la grande révolution de 1789. Je n’en dis pas davantage ici. Mais le thème des rêveries aux pauses venait de lui-même. Dans la fureur de l’action politique révolutionnaire comme dans la conception d’une machine de 27 kilomètres de long, voici ce petit singe nu qui veut accomplir une idée inachevée pour toujours de ce qu’il est avec les autres de son espèce. Dans le grand anneau du CERN, l’être humain a réalisé le point le plus froid de tout l’univers matériel. Dans les remous inouïs de la grande révolution, en moins de deux ans, des êtres humains ont fait naître une idée unique dans l’univers social de tous les temps : la similitude des humains et l’égalité de leurs droits. Je méditais Saint-Just en cochant les pages de mon livre, quand enfin l’avion se posa à Marseille. Ses mots rappelés par Corbière m’aideraient à franchir les obstacles pour le 10 novembre : « les malheureux sont les puissances de la terre. Ils ont le droit de parler en maîtres aux gouvernements qui les négligent. »


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