Histoire locale, familiale et comportements politiques

samedi 29 septembre 2018.
 

Aucun anticapitaliste, aucun socialiste n’a intérêt à simplifier l’origine des engagements politiques. Il est évident que le statut professionnel pèse lourd dans la conception du monde de chaque individu, qu’un salarié d’une grosse entreprise prend plus facilement conscience de la réalité capitaliste qu’un grand propriétaire foncier. Ceci dit, les traditions locales et familiales pèsent de façon complémentaire.

Cette réflexion n’est pas abstraite. En Aveyron, la synthèse a raté au début des années 1920 entre des communistes du bassin de Decazeville héritiers d’une tradition guesdiste parfois ouvriériste et des communistes de mon bourg d’Entraygues dont la politisation provenait surtout de l’histoire longue (communalisme, catharisme, protestantisme, 1789, 1848, années 1881 1917...).

1) Histoire locale, familiale et comportements politiques de gauche en France

Le Parti Socialiste dispose d’un électorat exceptionnel dans des départements comme l’Ariège pourtant essentiellement ruraux. Le Parti Communiste a également gardé des fiefs dans des cantons de l’Allier, du Cher, du Gard... sans que cela s’explique par la conscience ouvrière d’une grande entreprise. En 2007, parmi les 20 départements qui ont donné le plus de voix à Marie-George Buffet, nous trouvons Ariège, Aude, Hautes Pyrénées, Gard, Haute Corse, Corse du Sud, Dordogne, Corrèze, Creuse, Haute Vienne, Allier, Cher, Nièvre. Lors des élections présidentielles de 1969, parmi les départements qui votent le plus pour Alain Krivine, dont la campagne s’est essentiellement adressé à "l’avant-garde ouvrière", nous relevons l’Ariège, la Haute Garonne, le Gers, la Drôme, les Alpes de Haute Provence, le Doubs... vieux fiefs républicains.

Des historiens ont relevé certaines constantes intéressantes sur l’importance de l’histoire collective locale dans les comportements politiques.

Les cantons des Cévennes à majorité protestante, héritier des Protestants des Guerres de religion :

- étaient tous républicains actifs durant la révolution française
- votaient tous à gauche en 1877 lors du scrutin décisif face aux royalistes
- votaient encore tous à gauche en 1968
- apportaient peu de voix à JM Le Pen lors du premier tour des présidentielles 2002

Par delà, l’histoire collective locale, il est évident que des traditions familiales pèsent parfois fort lourd dans les comportements politiques.

C’est le cas par exemple très généralement pour les enfants et petits-enfants de républicains espagnols.

Dans son ouvrage sur les milieux paysans durant les années 1930 en France, Robert Paxton fait une remarque très pertinente « Dans les moments de crise, les paysans des régions anciennement républicaines se tournaient de préférence vers la gauche : c’est ce qui explique que le phénomène français du communisme des petits agriculteurs n’ait pas eu d’équivalent en Allemagne et très peu en Italie. »

Tout à fait exact. En Aveyron, lors de la crise du début des années 1920 comme dans les années 1930, nous constatons une radicalisation de petits agriculteurs vers le socialisme et le communisme seulement dans des zones où la tradition de gauche préexiste.

2) Histoire locale, familiale et comportements politiques de droite et d’extrême droite en France

La continuité des traditions politiques, locales et familiales, pèse encore plus à droite qu’à gauche.

Les cantons de l’Aubrac favorables à la Ligue Catholique durant les Guerres de religion :

- ont été infestés de chouans durant la Révolution française
- sont restés royalistes durant le 19ème siècle
- ont voté à droite durant tout le 20ème siècle, majoritairement pétainistes en particulier
- ont apporté à l’extrême droite plus de voix qu’à toute la gauche lors des européennes de 1994 par exemple

Lorsque se produit une crise économique et sociale, de nombreux citoyens imprégnés par la tradition idéologique et clanique de droite évoluent rarement vers la gauche. Nous constatons cela avec l’écho actuel important du Front national dans une grande partie de l’électorat de droite classique. En faisant campagne durant l’année 2007, j’ai particulièrement noté la radicalisation vers l’extrême droite du milieu peu fortuné dans les cantons et familles historiquement ancrés à droite. Ils n’ont pas tous voté Le Pen au premier tour mais sont actuellement sous l’hégémonie politique de ce courant.

Dans des régions rurales où la transmission de la mémoire orale, les relations amicales, les complémentarités économiques entre métiers locaux pèsent lourd, le vote n’exprime pas seulement un choix conjoncturel... Il signe une conception du monde beaucoup plus large.

Le refus de la démocratie politique comme l’intolérance meurtrière ne peut pas avoir marqué des générations entières de cléricaux pour disparaître soudainement même avec les prêches espacés d’un prêtre porteur d’un tout autre message. La continuité fréquente entre les milieux cléricaux préfascistes, les courants à droite de Pétain en 1940 et les grandes gueules pro-FN d’aujourd’hui m’époustoufle.

3) Quelle conséquence politique concrète pouvons-nous tirer de ces constats ?

- une force politique socialiste anticapitaliste doit porter un programme social concret, aucun doute là-dessus mais...

- elle doit également se revendiquer d’une histoire longue liée au combat dans notre pays pour la république démocratique et sociale,

- elle doit rester porteuse d’une conception du monde progressiste sur toutes les grandes questions de l’émancipation humaine.

A plusieurs moments dans sa campagne présidentielle, Ségolène Royal a plus troublé l’électorat de gauche que gagné des voix à droite avec des slogans ambigus, en agitant certains thèmes du répertoire conservateur.

Préparer 2012, c’est aussi préparer une campagne qui remotive la Seine Saint Denis et l’Ariège, la Corse et le Nord, l’Alsace et le Limousin... Vaste programme.

Jacques Serieys


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