17 octobre 1961 : Terreur d’état, rafles policières, tortures, noyades, pendaisons et massacres

samedi 21 octobre 2017.
 

8) Appel pour la reconnaissance officielle de la tragédie du 17 octobre 1961 à Paris (dont Mélenchon, Laurent, Besancenot, Cohn Bendit, Hollande, Aubry, Rocard, Hessel, Aubrac...)

Le massacre de la manifestation pacifique du 17 octobre 1961 fait partie de notre histoire. En partenariat avec l’association Au nom de la mémoire, Mediapart lance, à l’aube du cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, cet appel pour « une nouvelle fraternité franco-algérienne ».

« Il y a cinquante ans, le préfet de Police de la Seine, Maurice Papon, avec l’accord du gouvernement, imposa un couvre-feu visant exclusivement tous les Français musulmans d’Algérie.

« Ce couvre-feu raciste entraîna une réaction pacifique des Algériens, sous la forme d’une manifestation dans les rues de Paris. Au soir du mardi 17 octobre 1961, ils furent près de trente mille, hommes, femmes et enfants, à défiler pacifiquement sur les grandes artères de la capitale pour revendiquer le droit à l’égalité et défendre l’indépendance de l’Algérie.

« La répression policière de cette protestation non violente est une des pages les plus sombres de notre histoire. Longtemps dissimulée à l’opinion et désormais établie par les historiens, elle fut féroce : onze mille arrestations, des dizaines d’assassinats, dont de nombreux manifestants noyés dans la Seine, tués par balles, frappés à mort.

« Le temps est venu d’une reconnaissane officielle de cette tragédie dont la mémoire est aussi bien française qu’algérienne. Les victimes oubliées du 17 octobre 1961 travaillaient, habitaient et vivaient en France. Nous leur devons cette justice élémentaire, celle du souvenir.

« Reconnaître les crimes du 17 octobre 1961, c’est aussi ouvrir les pages d’une histoire apaisée entre les deux rives de la Méditerranée. En 2012, l’Algérie fêtera cinquante ans d’une indépendance qui fut aussi une déchirure française. A l’orée de cette commémoration, seule la vérité est gage de réconciliation.

« Ni vengeance, ni repentance, mais justice de la vérité et réconciliation des peuples : c’est ainsi que nous construirons une nouvelle fraternité franco-algérienne. »

Signatures :

Vous trouverez ensuite la liste de la première centaine de signatures que nous avons pu récolter avant cette mise en ligne. Parmi les nombreuses personnalités qui ont déjà donné leur accord, on remarque notamment les noms des anciens résistants Raymond Aubrac, Stéphane Hessel et Edgar Morin ; du fondateur du Nouvel Observateur Jean Daniel, du directeur des Temps Modernes Claude Lanzmann et de celui de la revue Esprit, Olivier Mongin ; des philosophes Régis Debray et Alain Badiou, de l’écrivain et ancien éditeur François Maspero, de l’écrivain Didier Daeninckx, des professeurs au Collège de France Françoise Héritier et Pierre Rosanvallon ; des historiens André Burguière, Jean-Luc Einaudi, Gilles Manceron, Benjamin Stora, Tzvetan Todorov, Enzo Traverso, Françoise Vergès, Georges Vigarello ; des avocats Henri Leclerc, Jean-Pierre Mignard et Roland Rappaport ; enfin ceux de Florence Malraux, Alain Joxe et Mireille Fanon-Mendès France ainsi que de l’ancien premier ministre Michel Rocard.

Mise à jour, samedi 15 octobre 2011 : depuis sa mise en ligne, mercredi 12 octobre, cet Appel a reçu les soutiens de toutes les forces politiques de la gauche française dans sa diversité. Figurent dans la liste des plus de 4.000 signataires à ce jour les dirigeants du Parti socialiste (Martine Aubry et François Hollande sont signataires ainsi que l’actuel premier secrétaire du PS Harlem Désir), d’Europe Ecologie–Les Verts (la secrétaire nationale Cécile Duflot est signataires, tout comme de nombreux élus nationaux et européens, parmi lesquels Daniel Cohn Bendit), du Parti de gauche (ses co-présidents Jean-Luc Mélenchon et Martine Billard ont signé), du Parti communiste (son secrétaire national Pierre Laurent compte parmi les premiers signataires) et du NPA (Philippe Poutou, Olivier Besancenot et les deux porte-paroles ont signé). Pour l’avenir, et notamment pour 2012, en cas d’alternance politique, ces signatures les engagent tous.

Signez directement l’appel en ligne, en utilisant le formulaire sur Mediapart. Pour y accéder, cliquer sur l’adresse URL ci-dessous :

http://blogs.mediapart.fr/edition/1...

7) CINQUANTIEME ANNIVERSAIRE DU MASSACRE DU 17 OCTOBRE 1961

COMMUNIQUE ARAC, Mouvement de la paix, Amicale des Algériens...

"Octobre 1961, la guerre dure depuis 7 ans. L’OAS multiplie les attentats aveugles en Algérie et en Métropole. Pendant ce temps, à Evian, les pourparlers s’engagent entre le Gouvernement provisoire de la République Algérienne (GPRA) et les Autorités françaises. Mais ils traînent en longueur.

A Paris, le 5 octobre, le Préfet de Police, Maurice Papon (celui qui participa, lorsqu’il était Secrétaire général de la Préfecture de Gironde entre 1942 et 1944, à la déportation de centaines de Juifs) instaure un couvre-feu de 20h.30 à 5h. du matin pour les Français musulmans d’origine algérienne.

La Fédération de France du FLN appelle les Algériens de Paris et de la banlieue parisienne à refuser le couvre-feu en manifestant pacifiquement, en famille, le 17 octobre au soir.

Avant la manifestation, le service d’ordre FLN fouille tous les participants pour veiller au respect des consignes (la moindre aiguille est confisquée). La réaction de la police fut d’une brutalité extrême.

Il y eut sans doute entre 150 et 200 morts, des milliers de blessés, 12.000 arrestations.

Des manifestants furent abattus sommairement dans la rue, d’autres furent jetés à la Seine ou pendus dans le Bois de Boulogne. 50 prisonniers furent massacrés dans la cour de la Préfecture de Police sous les fenêtres de Maurice Papon.

Pour pouvoir parquer les milliers dAlgériens arrêtés ce jour là, on réquisitionna le Stade de Coubertin et le Palais des Sports de la Porte de Versailles. Les cars de police ne suffisant pas à les transporter vers les différents lieux de détention, on réquisitionna aussi les bus de la RATP (comme ce fut le cas lors de la rafle du Vel’d’Hiv en 1942)

Le silence officiel, imposé depuis 50 ans sur ces faits douloureux, ternit le visage de notre pays et ne contribue pas au développement de relations amicales pourtant si nécessaires entre l’Algérie et la France."

Amicale des Algériens ; Association Républicaine des Anciens Combattants (ARAC) ; Association des Algériens du Languedoc Roussillon et de l’Aveyron (ALR) ; France-El Djazaïr ; France Palestine Solidarité ; Mouvement de la Paix.

6) Massacre du 17 octobre 1961 : les morts algériens que Sarkozy ne veut pas voir

Robert Zaretsky, Rue 89

Le 17 octobre, le gouvernement gaulliste de Nicolas Sarkozy ignorera le cinquantième anniversaire d’un événement meurtrier qui, enveloppé dans le silence et la confusion jusqu’aujourd’hui, éclaire de manière cruciale la relation complexe entre le passé et le présent, entre les Français et les Algériens dans la France contemporaine.

C’était dans la fin d’après-midi d’un dimanche froid, il y a cinquante ans, qu’entre 20 000 et 30 000 Algériens, hommes, femmes et enfants, se mirent à converger vers le centre de Paris.

Portant leurs plus beaux costumes et robes, prenant le métro ou le bus depuis leurs quartiers de la périphérie parisienne, les Algériens répondaient à un appel à la protestation contre plusieurs cas de violence policière ayant eu lieu contre leur communauté.

Les organisateurs avaient vivement conseillé aux manifestants de rester calmes et dignes en cas de provocation de la police. Sans succès...

Matraques, crosses et Rangers

Lorsque la nuit tomba sur Paris, les forces de police se déplacèrent rapidement . Armés de mitraillettes et de « bidules » (matraques), ils se jetèrent sur les manifestants, les rassemblant en grands groupes sous les coups violents de leurs matraques (un groupe de policiers a brisé trente des cinquante matraques utilisées), de la crosse de leurs mitraillettes et de leurs Rangers.

En plus du saccage fermement contrôlé, on entendait aussi de temps à autres des coups de feu. Tout comme un policier s’en rappela plus tard, « on tirait sur tout ce qui bougeait ».

Des cadavres jetés dans la Seine

Plus tard dans la soirée, cependant, peu de choses bougèrent. Plusieurs témoins ont vu un grand tas de corps sans vie, ramassés par la police devant le fameux Grand Rex (IIe arrondissement), tandis que d’autres ont aperçu de longs morceaux de tissu étendus sur des piles bosselées, le long des trottoirs ensanglantés près de la place de l’Opéra (IXe arrondissement).

En fait, les seuls objets en mouvement étaient ces cadavres qui, jetés du haut des ponts de la ville, flottaient sur la Seine, ainsi que les bus de police qui arrêtaient avec lourdeur les manifestants pour les envoyer en centres de détention provisoire.

Trois cents morts

Loin d’offrir du répit aux manifestants, les centres (des stades pour la plupart) représentaient les arènes de la violence policière. Les Algériens devaient se frayer un passage à travers les matraques et les bâtons des policiers, de la sortie des vans jusqu’à l’entrée.

Une fois à l’intérieur, ils étaient confrontés à une scène digne de Jérôme Bosch (« Le Jardin des délices ») : des centaines d’hommes et de femmes, ensanglantés et mutilés. Avant que Maurice Papon, préfet de police, ne déclare victoire quelques jours après dans ce qu’il appelait la « Bataille de Paris », pas moins de 300 civils algériens étaient morts, tandis que plusieurs centaines d’autres étaient blessés, traumatisés ou toujours déportés...

... Finalement, le public français avait été préparé à oublier cet évènement atroce grâce à ce que les sociologues appellent « la construction sociale de l’indifférence » et que le reste d’entre nous appellerait un processus d’abrutissement.

La spirale de violence en Algérie, ainsi que l’Etat français et la propension des médias publics à représenter les Algériens comme étant profondément « différents », ont conditionné la réponse du public français au massacre. Plutôt que comme massacre, en réalité, l’action de la police fut comprise comme un acte nécessaire d’auto-défense contre des barbares. Il leur était beaucoup plus simple de sympathiser avec les manifestants français tués par la police quelques mois plus tard lors du tristement célèbre « Massacre de Charonne », qu’avec leurs pairs Nord-Africains.

Depuis les années 80, les historiens et les scientifiques politiques ont méticuleusement recréé les évènements du 17 octobre 1961. Ce qui s’est passé cette nuit-là ne fait désormais plus de doutes. De nombreuses organisations civiques contre l’oubli, ont longtemps marqué cet anniversaire, en choisissant le Pont Saint-Michel, duquel les manifestants algériens avaient été jetés, comme site de commémoration.

Un silence douloureusement bruyant

Et pourtant la République française, qu’elle soit dirigée par la gauche, la droite ou le centre, a toujours maintenu un silence assourdissant.

Ce silence est particulièrement et douloureusement bruyant sous le gouvernement actuel. En 2005, lorsque Sarkozy était ministre de l’Intérieur, son parti l’UMP a voté une loi qui demandait aux enseignants de discuter des avantages de la « mission civilisatrice » de la France...

Source : ww.rue89.com/2011/09/27/17-octobre-1961-lalgerie-la-revolution-arabe-qui-ne-passe-pas-pour-sarkozy-223999

5) Le 17 octobre 1961 et l’esprit de Vichy

Par Nathanaël Uhl, PG 93

Pour moi, ce 17 octobre 2011, il n’y a qu’un événement dans l’actualité : l’Etat n’a toujours pas reconnu le crime commis il y a 50 ans jour pour jour. Ce jour-là, suite à la grande manifestation organisée par le Front de Libération nationale algérien (FLN), plusieurs centaines de travailleurs algériens ont été massacrés sciemment par les forces de l’ordre. On parle de 200 victimes. Ce qui est certain, c’est que quelque 11 000 Algériens, de tous âges et de tous sexes, seront raflés et parqués dans des conditions inhumaines pendant des jours, suite à la répression.

Je ne sais pas si c’est un détail, mais le grand organisateur de cette tuerie, le préfet de police de l’époque, avait pour nom Maurice Papon, fonctionnaire « exemplaire » et de triste mémoire. C’est peut être violent à entendre, mais des rafles du « Vél’ d’hiv » aux rafles de sans papiers organisés aujourd’hui par les sinistres Hortefeux puis Guéant, en passant par le 17 octobre 1961, je trouve une sordide continuité. L’esprit de Vichy n’est pas mort et je n’écris pas cela parce que Hortefeux est Auvergnat.

C’est une conception bien étrange de la chose publique qui est mise en lumière au travers de ces trois drames. La puissance de l’Etat est utilisée non pour protéger chacun mais pour stigmatiser, au mieux, massacrer, au pire, les plus faibles, les plus isolés de nos concitoyens. Que l’on soit juif en 1941, Algérien en 1961 ou sans papier en 2011, on n’en reste pas moins une composante à part entière de ce beau pays qu’est la France. Or, l’Etat français en décide autrement sans aucune légitimité démocratique puisqu’aucun des gouvernements à l’œuvre à ces périodes n’a intégré à son programme politique et électoral le massacre ou la mise à l’index de pans entiers de la population française. A part, évidemment, le régime de Vichy mais celui-ci n’est pas arrivé au pouvoir par les urnes.

Oui, l’esprit de Vichy n’est pas mort. Hortefeux et Guéant en sont les meilleurs exemples. Héritiers en droite ligne de ces fonctionnaires zélés qui massacrèrent les Algériens de Paris en 1961, ils s’en prennent aujourd’hui aux sans papiers et aux Roms, populations différentes, populations fragilisées s’il en est et par l’Etat lui-même qui plus est. Parce qu’elles ne seraient pas rentrées dans l’histoire peut être, elles non plus ? Jules Ferry, le colonialiste au nom des « Lumières », a une sacrée descendance.

Les Guéant, Hortefeux et Sarkozy sont cohérents en refusant de reconnaître le massacre du 17 octobre 1961. Assurément, ils doivent regretter que Chirac ait reconnu la responsabilité de l’Etat français dans la rafle du « Vél’ d’hiv ».

Source :

http://lecridupeuple.wordpress.com/...

4) "Les plus faibles, ils les achevaient jusqu’à la mort" (article Le Monde)

Anne Chemin

... Pendant les années 1970 et 1980, le souvenir du 17 octobre 1961 est enveloppé d’un épais linceul. Qui se souvient alors qu’un jour d’automne des hommes, des femmes et des enfants qui manifestaient en famille, désarmés, dans les rues de Paris ont été tués par la police à coups de crosse, jetés vivants dans la Seine, retrouvés pendus dans les bois ? "C’est tout simplement l’une des rares fois, depuis le XIXe siècle, où la police a tiré sur des ouvriers à Paris", constate l’historien Benjamin Stora. Dans les semaines qui suivent, des dizaines de cadavres d’Algériens aux visages tuméfiés sont repêchés dans la Seine. Benjamin Stora pense que la répression fit une centaine de morts, l’historien anglais Jim House "au minimum" 120 ou 130, Jean-Luc Einaudi, auteur de La Bataille de Paris, plus de 150.

Ce jour-là, les "Français musulmans d’Algérie" manifestaient à l’appel de la fédération de France du FLN contre le couvre-feu qui leur avait été imposé par le préfet de police de Paris, Maurice Papon. Cantonnés habituellement aux bidonvilles de banlieue, plus de 20 000 hommes, femmes et enfants défilent alors pacifiquement dans les rues du Quartier latin, sur les Grands Boulevards, aux abords des Champs-Elysées. La violence policière est inouïe : les agents les attendent à la sortie du métro et dans les rues pour les rouer de coups en les insultant. "Les plus faibles, ceux qui étaient déjà en sang, ils les achevaient jusqu’à la mort, je l’ai vu", racontera, en 1997, Saad Ouazen lors d’une réunion de commémoration organisée par le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP). Bien qu’ils n’opposent aucune résistance, des dizaines de manifestants sont tués par balles, d’autres sont noyés dans la Seine. Au total, plus de 11 000 Algériens sont arrêtés et transférés au Palais des sports ou au stade Pierre-de-Coubertin.

Entassés pendant plusieurs jours dans des conditions d’hygiène effroyables, ils sont violemment frappés par les policiers, qui les traitent de "sales bicots" et de "ratons". Au Palais des sports, les internés, terrorisés, n’osent plus aller aux toilettes, car la plupart de ceux qui s’y risquent sont tués. "Trois jours comme ça, assis sur une chaise, ni à manger, ni à boire, ni une cigarette, rien du tout. Autour de moi, il y en avait cinq ou six qui étaient blessés. On était là, on pleurait tous. On croyait tous mourir", raconte Ali Djermani dans Scènes de la guerre d’Algérie en France, de Jean-Luc Einaudi (Le Cherche Midi, 2009). Le lendemain matin, la préfecture recense officiellement trois morts - deux Algériens et un Français de métropole. Le mensonge s’installe. Le silence, bientôt, le recouvrira. Il durera plus de vingt ans.

Cette longue absence, dans les consciences, du massacre du 17 octobre 1961 n’étonne guère Benjamin Stora. "Dans ces années-là, la France ignorait en grande partie l’histoire d’Algérie, se souvient-il. Quand je faisais ma thèse, à la fin des années 1970, j’étais le seul élève de l’historien et spécialiste de l’Algérie Charles-Robert Ageron : personne ne s’intéressait à l’histoire coloniale, les grands noms de l’histoire politique algérienne étaient inconnus, ma thèse n’a même pas trouvé d’éditeur. Il y avait une immense méconnaissance de celui qu’on appelait l’indigène ou l’immigré, c’est-à-dire l’autre. Quand on a cette perception du monde, comment voulez-vous qu’on s’intéresse aux immigrés qui vivent dans les bidonvilles de la région parisienne ? Les Algériens étaient les "invisibles" de la société française."

A cette indifférence de l’opinion s’ajoute, dans les mois qui suivent le 17 octobre, une entreprise de dissimulation menée par les pouvoirs publics. Au Sénat, la commission parlementaire demandée par Gaston Defferre est écartée avec fermeté : elle ne ferait que "jeter un peu de doute, un peu de trouble, un peu de confusion dans l’esprit et le coeur d’un grand nombre de fonctionnaires de police", affirme le ministre de l’intérieur, Roger Frey. Le 27 octobre, Claude Bourdet, directeur du magazine France Observateur, demande - en vain - une commission d’enquête au conseil municipal de Paris. "Ce qu’il nous faut, c’est très simple et très clair : l’autorisation et suffisamment de bateaux (pour y mettre les Algériens), répond le conseiller Alex Moscovitch. Le problème qui consisterait à faire couler ces bateaux ne relève pas, hélas, du conseil municipal de Paris."

Les récits qui remettent en cause la version officielle sont censurés : Octobre à Paris, le film que Jacques Panijel tourne dans la foulée du massacre, est projeté clandestinement dans la capitale en 1962, mais les bobines sont saisies par la police - il ressort aujourd’hui en salles. François Maspero tente d’éditer un livre de la journaliste Colette Péju, mais il est interdit. L’amnistie qui accompagne l’indépendance de l’Algérie, en 1962, scelle ensuite le silence de la société française : toutes les plaintes sont classées. "J’avais 6 ans en 1961 et j’étais dans la manifestation avec mes parents, raconte Samia Messaoudi, cofondatrice de l’association Au nom de la mémoire. Un jour, au lycée, j’ai fait un devoir de français sur le 17 octobre, mais ma prof n’a pas compris : elle pensait que je confondais avec Charonne. Quand je parlais des morts de 1961 autour de moi, les gens ne me croyaient pas."

La mémoire de Charonne efface en effet les rares souvenirs du 17 octobre : en commémorant chaque année la manifestation contre l’OAS du 8 février 1962, qui fit neuf morts, la SFIO et le Parti communiste espèrent ainsi conjurer les mauvais souvenirs des années 1956-1962. "Après les accords d’Evian, la gauche, très embarrassée, essaie de faire oublier ses hésitations pendant la guerre, explique Benjamin Stora. La SFIO a voté les pouvoirs spéciaux en 1956 et le PC a longtemps milité pour la paix, pas forcément pour l’indépendance. La célébration des morts de Charonne permet d’installer dans l’imaginaire national l’idée qu’il y a eu, en France, une résistance politique longue contre la guerre d’Algérie. C’est une façon, pour la gauche, de masquer ses errements."

Malgré le silence, la mémoire du 17 octobre survit ici ou là, fragmentée, éclatée, souterraine. Elle reste vivante, bien sûr, chez les immigrés algériens de la région parisienne, qui ne peuvent oublier les cadavres abandonnés sur le trottoir, les amis grièvement blessés, les voisins qui ne sont jamais revenus. "Ces hommes parlaient entre eux ou dans les associations de la manifestation, mais la plupart n’ont pas transmis la mémoire de cet événement à leurs enfants, explique l’historien anglais Jim House. Dans les années 1980, ils savent, même s’ils ont du mal l’admettre, que leurs enfants vont rester en France, et ils ont peur de compromettre leur avenir en leur racontant les violences policières qu’ils ont subies."

Lorsque Jean-Luc Einaudi commence à recueillir des témoignages d’Algériens, dans les années 1980 et 1990, beaucoup parlent devant leurs enfants pour la première fois. "J’ai souvent vu de vieux messieurs algériens qui étaient restés silencieux toute leur vie s’effondrer en larmes devant leur famille. Ils n’avaient pas parlé parce que c’était trop douloureux, bien sûr, mais aussi parce qu’ils ne voulaient pas provoquer de réactions de révolte à l’égard de la France." C’est la voie qu’avait choisie le père de M’Hamed Kaki, qui s’est tu jusqu’à sa mort, en 2001. "Il pensait que pour être respecté, un immigré devait être silencieux et lisse, explique son fils. Il voulait nous protéger, éviter que l’on ait ces affreuses images dans la tête."

Dans ces années-là, la date du 17 octobre n’évoque aucun souvenir particulier chez l’immense majorité des Français. Seuls le PSU, l’extrême gauche et les héritiers du mouvement anticolonialiste tentent de faire vivre le souvenir de la répression anti-algérienne. "Cette mémoire est alors presque clandestine, en tout cas secondarisée", constate l’universitaire Olivier Le Cour Grandmaison, auteur de plusieurs ouvrages sur la colonisation. L’historien Pierre Vidal-Naquet, le réalisateur Jacques Panijel, le journaliste Claude Bourdet, l’éditeur François Maspero essaient de réveiller les consciences, mais le sort des Algériens de 1961 n’intéresse pas grand monde. "Il y avait un immense décalage entre ce petit groupe pour qui le 17 octobre appartenait au Panthéon des histoires noires de la République et l’ignorance absolue du plus grand nombre", constate Patrick Rotman, auteur de plusieurs livres sur la guerre d’Algérie et scénariste de la première fiction télévisée sur le 17 octobre.

Il faudra l’arrivée à l’âge adulte de la seconde génération de l’immigration algérienne pour bousculer en profondeur le paysage mémoriel. Ces jeunes ont fréquenté l’école de la République, ils sont électeurs et citoyens français, mais ils ont l’intuition que les préjugés et les regards méprisants dont ils sont victimes sont liés à la guerre d’Algérie. "Souvent, ces enfants d’immigrés sentent qu’il y a un lien très fort entre l’hostilité à leur égard, notamment chez les policiers, et ce qui est arrivé à leurs parents plusieurs décennies auparavant, analyse l’historien Jim House. Ils ne connaissent pas vraiment le 17 octobre 1961, mais ils constatent qu’il y a, en France, une continuité dans la représentation négative de l’Algérien, celui qu’on appelait auparavant "le bicot"."

Lors de la Marche contre le racisme et pour l’égalité des droits de 1983, qui réunit 100 000 personnes dans les rues de Paris, une dizaine de jeunes issus de l’immigration se retrouvent pour rendre hommage aux Algériens noyés par la police. "On avait compris que cette histoire occultée était importante pour notre dignité et celle de nos parents, explique le réalisateur Mehdi Lallaoui, organisateur de la marche et cofondateur de l’association Au nom de la mémoire. On a lancé un travail de mémoire qui a duré plusieurs années : retrouver des témoignages, des archives, des photos."

Peu à peu, la mémoire se réveille : dans ces mêmes années 1980, Jean-Luc Einaudi entreprend un immense travail de recherche sur le 17 octobre. Il recueille des dizaines de témoignages et épluche toutes les archives des cimetières parisiens, des syndicats et des associations, les documents de la fédération de France du FLN et les comptes rendus officiels du conseil municipal de Paris, de l’Assemblée nationale et du Sénat Lorsque son livre sort, l’année du trentième anniversaire du 17 octobre, c’est le choc : La Bataille de Paris, qui reprend heure par heure le déroulement des faits et le silence qui s’ensuivit, suscite un débat sur la répression contre les Algériens.

Avec ce livre et quelques autres, la mémoire du 17 octobre 1961 commence à entrer dans l’espace public : en cette année 1991, la télévision diffuse en prime time un documentaire de Benjamin Stora sur "les années algériennes" qui s’attarde longuement sur le 17 octobre, et l’association Au nom de la mémoire voit le jour. Deux documentaires viennent ensuite nourrir la mémoire du 17 octobre : Le Silence du fleuve, d’Agnès Denis et Mehdi Lallaoui, en 1991, et Une journée portée disparue, de Philip Brooks et Alan Hayling, récompensé en 1993 par le FIPA d’or au Festival international des programmes audiovisuels. Les autorités de l’époque s’en tiennent cependant toujours à la vérité officielle : bien que les travaux d’historiens se multiplient, Maurice Papon évoque avec obstination les "morts mythiques" de 1961.

Après les historiens et les militants de la mémoire, c’est la justice qui entre en scène : lors du procès de l’ancien responsable de Vichy, en 1997, à Bordeaux, les magistrats s’attardent longuement sur le 17 octobre 1961. Confronté à Jean-Luc Einaudi, l’ex-préfet de police finit par admettre "quinze ou vingt morts" au cours cette "malheureuse soirée", mais il les attribue à des règlements de comptes entre Algériens. Pour la première fois, le pouvoir fait un geste : le premier ministre, Lionel Jospin, ouvre les archives, tandis que le ministre de l’intérieur, Jean-Pierre Chevènement, confie une mission à un conseiller d’Etat. En se fondant sur le seul registre d’entrée de l’Institut médico-légal - la plupart des archives de la préfecture et de la brigade fluviale ont mystérieusement disparu -, il conclut, en 1998, à l’existence d’au moins 32 morts.

Deux ans plus tard, la justice fait une nouvelle fois renaître le 17 octobre : Maurice Papon décide de poursuivre Jean-Luc Einaudi en diffamation. Mal lui en prend : manifestants, témoins et policiers à la retraite défilent à la barre pour raconter le "carnage". Cette fois, Papon admet une trentaine de morts, mais le tribunal lui donne tort : rendant hommage au caractère "sérieux, pertinent et complet" du travail de Jean-Luc Einaudi, les juges constatent que "certains membres des forces de l’ordre, relativement nombreux, ont agi avec une extrême violence, sous l’empire d’une volonté de représailles". Cette violence qui s’est manifestée "à chaud" lors de la manifestation, mais aussi "à froid" dans les centres d’internement, "n’était pas justifiée par le comportement des militants ce soir-là", conclut le jugement.

La version officielle du 17 octobre est désormais en lambeaux. Le temps de la commémoration est venu. Lors du 40e anniversaire, en 2001, le maire de Paris, Bertrand Delanoë, appose sur le pont Saint-Michel une plaque "à la mémoire des nombreux Algériens tués lors de la sanglante répression de la manifestation pacifique du 17 octobre 1961". En région parisienne, une vingtaine de plaques ou de stèles inscrivent désormais ces jours d’automne dans la mémoire collective. Les tensions restent vives - en 2001, le RPR et l’UDF ont voté contre l’apposition de la plaque de Saint- Michel -, mais le climat a changé. "En 2005, lorsque j’ai écrit le scénario de la première fiction sur le 17 octobre, Nuit noire, on était passé des braises chaudes de la passion au temps de l’histoire, raconte Patrick Rotman. Nuit noire tente d’ailleurs de comprendre plus que de dénoncer."

Il aura donc fallu trente, voire quarante ans, pour que le 17 octobre 1961 devienne une page de l’histoire de France. Une génération, presque deux. Le temps que les dirigeants politiques des années 1960 quittent la scène, que les historiens travaillent à l’abri des passions, que les archives officielles s’ouvrent et, surtout, que les enfants des immigrés algériens nés en France grandissent. "Pour les choses très douloureuses, il y a souvent un temps mystérieux de silence, soupire le réalisateur Mehdi Lallaoui. Les années mettent les choses à distance, les paroles deviennent possibles. L’occultation a failli réussir, mais le 17 octobre a fini par devenir une mémoire partagée, commune, reprise par tous les citoyens : c’était nécessaire pour qu’on puisse construire des passerelles de fraternité entre la France et l’Algérie."

Le puzzle de la mémoire collective a fini par se reconstituer, mais, pour beaucoup, il manque encore une pièce : la reconnaissance de l’Etat. "On ne demande pas que la France se mette à genoux pour dire sa repentance, poursuit M. Lallaoui. On ne souhaite ni vengeance ni punition. On aimerait simplement que l’Etat nomme ce qui s’est passé ce jour-là." "La connaissance du 17 octobre est là, mais elle ne fait que souligner l’absence de reconnaissance de ce crime d’Etat, ajoute l’universitaire Olivier Le Cour Grandmaison. Il faut rendre symboliquement justice aux victimes de 1961. Cela passe par une déclaration publique des plus hautes autorités de l’Etat."

Le gouvernement de François Fillon ne semble pas envisager le moindre geste, mais, avec les années, Mehdi Lallaoui est devenu patient. "Si ce n’est pas ce gouvernement, ce sera un autre", dit-il dans un sourire.

http://www.lemonde.fr/culture/artic...

3) Colonialisme : les crimes de la République

par Olivier Le Cour Grandmaison

17 octobre 2011. Il y a cinquante ans, les forces de police, agissant sous les ordres du préfet Maurice Papon, se livraient à une véritable chasse à l’homme : plus de 14000 manifestants, qui s’étaient rassemblés pacifiquement à l’appel du FLN pour protester contre le couvre-feu raciste qui leur était imposé depuis le 5 octobre, furent arrêtés -presque un sur deux-, frappés souvent et détenus parfois pendant plusieurs jours. En français, n’en déplaise à ceux qui ont longtemps usé ou usent encore d’un langage délicatement euphémisé dès qu’il s’agit d’atténuer les exactions commises par l’Etat français au cours de cette période, de telles pratiques portent un nom précis : rafles. Par leur ampleur et les moyens matériels et humains mobilisés pour les mener à bien, ces rafles, soigneusement préparées et qui s’étendent sur plusieurs jours, sont sans précédent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Décidées à tout faire pour interdire une démonstration de force des Algériens à Paris et en banlieue, les autorités politiques et policières ont en effet mis en place un imposant dispositif répressif, réquisitionné plusieurs lieux dont elles savaient avoir besoin pour parvenir à leurs fins, sans oublier les bus de la RATP dans lesquels les manifestants furent entassés et battus avant d’être rassemblés dans différents centres de détention de la capitale et de la région parisienne.

Sans précédent aussi, le nombre de personnes assassinées à Paris au cours de ces journées d’octobre, puisque les forces de l’ordre commirent un véritable massacre ; au vrai, le plus important de l’après-guerre perpétré à l’encontre de civils puisque le nombre de victimes s’élève à plusieurs centaines. Aucune, par contre, du côté des forces de l’ordre, qui n’ont pas essuyé un seul coup de feu contrairement aux rumeurs forgées et colportées par la police elle-même pour justifier les exécutions sommaires au moment même où elles se déroulaient. Des hommes furent tués par balles, d’autres froidement assassinés dans la cour même de la préfecture de police de Paris, certains jetés vivants dans la Seine ou encore frappés à mort après leur arrestation et leur transfert au palais des Sports, au parc des Expositions et au stade Coubertin devenus, pour l’occasion, autant de lieux de détention. Là, dans des conditions effroyables, des milliers de « Français musulmans d’Algérie » furent parqués, battus et longtemps laissés sans nourriture et sans soin au milieu des excréments qui s’accumulaient. Quoi qu’ils fassent, les policiers se savaient couverts par le préfet qui, peu de temps auparavant, leur avait tenu ce langage : « Pour un coup reçu, nous en porterons dix. »

De telles méthodes ne sont pas inédites. Elles relèvent d’une terreur d’Etat appliquée depuis longtemps en Algérie, réactivée à la suite du déclenchement de la guerre le 1er novembre 1954 puis importée en métropole où la torture, les arrestations arbitraires, les disparitions forcées et les exécutions sommaires furent courantes. Toutes révèlent ceci : ce qui a été perpétré dans la capitale ressortit à un plan concerté, organisé et mis en œuvre par les plus hautes autorités politiques et policières de l’époque.

De plus, dans une note du 5 septembre 1961, adressée au directeur du service de coordination des affaires algériennes et au directeur général de la police municipale de Paris, Maurice Papon donnait les instructions suivantes : « Les membres des groupes de choc [du FLN] surpris en flagrant crime devront être abattus sur place par les forces de l’ordre. » En ces circonstances, donc, pas de prisonniers. Il s’agit là d’une violation manifeste et grave des règles élémentaires applicables aux ennemis engagés dans un conflit conventionnel. Pour de nombreux responsables politiques et fonctionnaires de police, l’Algérien, c’était donc « le raton », « le bicot », « le fel », celui qui pouvait être arrêté, torturé et exécuté sommairement sans que cela soit perçu comme un crime, même lorsqu’il manifestait pacifiquement.

Contrairement à des représentations tenaces et convenues, la guerre d’Algérie n’a pas été menée seulement sur le territoire de cette colonie ; elle s’est aussi déroulée en métropole où les autorités policières, avec l’aval du pouvoir politique, ont eu recours à des pratiques couramment mises en œuvre outre-Méditerranée. Cette continuité des pratiques fut parfois servie par la continuité des hommes, ceci permettant de mieux comprendre cela. Avant d’être nommé préfet de police dans la capitale, Maurice Papon avait été, à partir de mai 1956, inspecteur général de l’administration en mission extraordinaire à Constantine. Son rôle : appliquer la politique des « pouvoirs spéciaux ». Lorsqu’il revint en France deux ans plus tard, pour exercer les responsabilités que l’on sait et combattre le FLN dans la région parisienne, il va s’appuyer sur des militaires qui, rompus à la guerre contre-révolutionnaire, ont été ses collaborateurs en Algérie. Ce contexte et ces quelques éléments permettent de comprendre que les massacres d’octobre 1961 ne sont pas une « bavure » imputable à une minorité de policiers dont les débordements seraient uniquement liés aux circonstances et aux passions de l’époque. A raisonner de la sorte, on occulte ceci : le régime imposé aux « Français musulmans d’Algérie » présents en métropole n’était pas celui la République mais celui d’un Etat de guerre et de police qui n’était plus assujetti à aucune autre règle que celle de la terreur mise en œuvre pour réduire ceux qui étaient identifiés comme des « rebelles » et des « terroristes ».

Le 50e anniversaire des massacres d’octobre 1961, bientôt suivi par celui de la fin de la guerre d’Algérie, a lieu dans un contexte mémoriel et politique marqué par la réhabilitation, sans précédent depuis 1962, du passé colonial de la France. A preuve, la loi du 23 février 2005 qui établit, l’article premier le prouve, une interprétation officielle, mensongère et apologétique de la « présence française en outre-mer ». Pour les amateurs d’exception française, en voilà une remarquable mais sinistre au regard des principes libéraux supposés limiter les pouvoirs de la puissance publique : à ce jour, la France est le seul Etat démocratique et la seule ancienne puissance impériale européenne où des dispositions législatives qualifient de façon positive cette période de l’histoire. Epilogue d’un combat politique désormais dépassé ? Prologue bien plutôt car le 7 février 2007, Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur et candidat à l’élection présidentielle, prononçait à Toulon un discours dans lequel il affirmait doctement : « le rêve qui fut le rêve de Bonaparte en Egypte, de Napoléon III en Algérie, de Lyautey au Maroc, ce rêve ne fut pas tant un rêve de conquête qu’un rêve de civilisation. » A cela s’ajoute, conformément à l’article 3 de la loi précitée, la Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie inaugurée le 19 octobre 2010.

Dotée de fonds publics et privés, cette Fondation doit être pensée comme la continuation, et l’institutionnalisation, du combat apologétique mené par le chef de l’Etat et l’UMP. Parmi les membres du conseil d’administration de cette Fondation, réputée « ni politicienne, ni partisane » comme a tenté de le faire croire le député de l’UMP Elie Aboud à l’Assemblée nationale, se trouvent trois généraux : Bernard de La Presle, François Meyer et Jean Salvan. Tous ces militaires ont combattu en Algérie et, surtout, ils ont aussi pour particularité d’être signataires du Manifeste des 521 officiers généraux, rendu public le 18 mars 2002, dans lequel on peut lire ceci : « « Nous tenons d’abord à affirmer que ce qui a caractérisé l’action de l’armée française en Algérie, ce fut d’abord sa lutte contre toutes les formes de torture, d’assassinat, de crimes idéologiquement voulus et méthodiquement organisés. C’est cela la vérité et non le contraire. » A la veille de l’élection présidentielle, nul doute que cette Fondation sera mobilisée pour faire entendre ce message cher à Nicolas Sarkozy, à son parti et à une fraction de leur électorat, celle-là même qu’ils disputent avec âpreté au Front national : « la colonisation française a été une œuvre positive de civilisation. »

Atroce réécriture de l’histoire. Insupportable insulte à la mémoire des centaines de milliers de victimes « indigènes » de ce conflit longtemps resté sans nom. Sordide écholalie aussi où se découvrent des arguments éculés que l’on croyait réservés à quelques ultras de l’Algérie française. Non, ils prospèrent toujours parmi de nombreux officiers supérieurs, au sein de l’Etat et de cette Fondation désormais avec l’aval politiquement intéressé de Nicolas Sarkozy et de sa majorité ; tous espérant pouvoir en tirer quelques avantages électoraux en 2012. Dans cette situation inédite et scandaleuse, celles et ceux qui représenteront les gauches parlementaires et radicales lors de l’élection présidentielle à venir doivent prendre l’engagement solennel d’abroger la loi du 23 février 2005, de faire disparaître l’indigne Fondation pour la mémoire de la guerre d’Algérie et de reconnaître enfin les crimes d’Etat commis la France pendant la période coloniale, notamment les massacres du 17 octobre 1961.

O. Le Cour Grandmaison. Universitaire. Dernier ouvrage paru : De l’Indigénat. Anatomie d’un « monstre » juridique : le droit colonial en Algérie et dans l’empire français, La Découverte/Zones, 2010.

blogs.mediapart.fr/blog/olivier-le-cour-grandmaison/171011/colonialisme-les-crimes-de-la-republique

2) Un singulier 17 octobre !

Par Olivier Le Cour Grandmaison, enseignant à l’université d’Évry-Val-d’Essonne

Il y a quelques mois un criminel d’État, Maurice Papon, disparaissait : hélas, certains de ses plus graves forfaits resteront à jamais impunis. Condamné à dix ans de prison pour complicité de crime contre l’humanité en raison de son rôle dans la déportation de juifs à Bordeaux sous l’Occupation, M. Papon n’a jamais été inquiété par la justice française pour ses responsabilités écrasantes lors du massacre de manifestants algériens les 17 et 18 octobre 1961. Préfet de police de Paris depuis 1957, il décide, avec l’aval des autorités politiques, d’imposer un couvre-feu aux seuls « Français musulmans d’Algérie » comme on disait avec mépris. Pour protester contre cette mesure raciste, le FLN organise des rassemblements pacifiques en plusieurs lieux de la capitale. 30 000 manifestants parviennent à se réunir. D’après le très officiel rapport du conseiller d’État D. Mandelkern, achevé en janvier 1998, 14 000 personnes sont arrêtées puis détenues au palais des sports, au parc des expositions et au stade Courbertin, notamment, transformés en centre de détention. Là, dans des conditions effroyables, les Algériens sont parqués, battus et longtemps laissés sans nourriture et sans soin au milieu des excréments qui s’accumulent. De plus, dans la nuit du 17 octobre et dans les jours suivant, près 200 manifestants sont frappés à mort, tués par balles et noyés dans la Seine après y avoir été jetés par des policiers à qui Maurice Papon avait tenu le langage suivant : « Pour un coup reçu, nous en porterons dix. » Les forces de l’ordre, quant à elles, n’ont essuyé aucun coup de feu contrairement aux rumeurs colportées par la police elle-même pour justifier le massacre au moment même où il se déroulait.

Quoi qu’elle fasse, cette dernière se savait couverte par un préfet qui, ayant exercé auparavant ses talents à Constantine en tant qu’inspecteur général de l’administration en mission extraordinaire sous la IVe République, appliquait dans la capitale des méthodes depuis longtemps en vigueur en Algérie. Ainsi, dans une note du 5 septembre 1961 adressée au directeur du service de coordination des affaires algériennes et directeur de la police municipale, Papon écrivait : « Les membres des groupes de choc surpris en flagrant crime devront être abattus sur place par les forces de l’ordre. » Pas de prisonniers donc ! Cette injonction, qui en dit long sur les pratiques d’alors, est reproduite dans le rapport précité de Mandelkern sans aucun commentaire. Stupéfiant silence de la part d’un haut fonctionnaire qui, en tant que membre de la plus haute juridiction administrative, est supposé veiller au respect de l’État de droit. Nul doute, au regard du contexte de l’époque et de ses missions, Papon n’a pu agir sans l’aval de son supérieur hiérarchique, le ministre de l’Intérieur Roger Frey, qui deviendra plus tard président du Conseil constitutionnel. Qui peut croire, enfin, que le premier ministre, Michel Debré, n’ait pas été informé de cette mesure et du massacre perpétré en ces jours d’octobre 1961. De même pour le général de Gaulle.

C’est donc en recourant à ce type de moyens que la toute jeune Ve République a organisé une répression sanglante contre une catégorie « à part » de Français et couvert des policiers après qu’ils eurent exécuté sommairement des personnes, organisé de nombreuses disparitions, pratiqué la torture dans la capitale et commis des actes inhumains pour des motifs politiques et raciaux. Ces termes ne sont pas choisis au hasard puisque dans le nouveau Code pénal - art. 212-1 - ils définissent le crime contre l’humanité ; les actes perpétrés par les fonctionnaires de police qui ont agi sous les ordres et la responsabilité du préfet Papon relèvent de cette qualification.

La carrière et le sort judiciaire de ce dernier sont exemplaires de la pusillanimité des plus hautes autorités de l’État dès lors que certains de ses zélés serviteurs se sont rendus coupables d’exactions extrêmement graves au cours de la guerre d’Algérie. À preuve aussi, le général Aussaresses. Bourreaux français, dormez tranquille, la République ne vous demandera aucun compte pour les crimes commis à cette époque. Alors que M. Papon n’est plus, que les victimes et leurs descendants savent que justice ne leur sera jamais rendue, une déclaration solennelle, du chef de l’État et/ou de son gouvernement reconnaissant ce qui a été perpétré alors, s’impose plus que jamais. Tous prétendent faire grand cas des victimes pour lesquelles ils ont même prévu la mise en place d’un juge délégué ; au-delà de ces démagogiques déclarations, qu’ils le prouvent en envoyant la désoeuvrée secrétaire d’État aux droits de l’homme, Rama Yade, au rassemblement organisé le 17 octobre 2007 sur le pont Saint-Michel. Elle pourra y déposer une gerbe et prendre la parole. « Repentance » comme le disent et l’écrivent certains en soutenant un discours désormais officiel tenu par le président pour mieux discréditer celles et ceux qui n’acceptent pas que la raison et le mensonge d’État triomphent encore ? Non, aspiration légitime à la justice, à la vérité, et refus des discriminations mémorielles et commémorielles.

Tribune libre dans L’Humanité

(*) Dernier ouvrage paru : Coloniser. Exterminer. Sur la guerre et l’État colonial, Éditions Fayard, 2005.

1) Le PCF, L’Humanité et le contexte du 17 octobre 1961

Henri Malberg dans L’Humanité

Peut-on parler alors du 17 octobre 1961 comme d’un « tournant » ?

Henri Malberg. On ne peut pas appréhender le 17 octobre comme si c’était un acte isolé, une tragédie incompréhensible dans ses origines, et sans prendre en compte son devenir. Nous sommes en 1961, la guerre dure depuis sept ans, la France et les pouvoirs qui se sont succédé ont tout essayé pour briser la résistance du peuple algérien. Ils se sont accrochés farouchement à ce morceau d’Empire, à ce pays qui comptait un million d’européens sur dix millions d’habitants. Ce conflit a connu plusieurs phases. En 1954, au début de la guerre, on traite l’insurrection algérienne par le mépris, comme un groupe de terroristes minoritaires, fanatiques, qui ne représente pas le peuple algérien, et on prend des « mesures d’ordre » qui cache une sauvagerie sans nom, c’est le temps des massacres du Constantinois. Pour le gouvernement de Pierre Mendès-France, l’Algérie ce n’est pas le Viêt-Nam. Le ministre de l’Intérieur, François Mitterrand, déclare : « L’Algérie, c’est la France ». Mais cette politique de répression échoue, alors que monte en France la volonté de ne pas s’engager dans une nouvelle guerre : les premiers envois du contingent provoque des manifestations, des casernes se révoltent et refusent de partir en Algérie. Cette volonté de paix débouche, aux élections du 2 janvier 1956, sur une victoire du Front républicain mené par le Parti socialiste et un grand succès du Parti communiste qui, avec 25,36 % des voix, fait élire 150 députés. L’idée majoritaire est alors qu’il faut éviter la guerre en Algérie en privilégiant la recherche d’une solution politique. Une chance historique se présente, qui aurait pu, si elle avait été saisie, épargner les vies de centaines de milliers d’Algériens et de 30 000 jeunes soldats français. Que de souffrances, que de deuils, que de honte auraient ainsi été évités. L’histoire en a décidé autrement : le premier ministre socialiste Guy Mollet chassé d’Alger sous les tomates des partisans de l’Algérie française, engage le contingent, avec un mot d’ordre en apparence de gauche : celui du combat de la République laïque de liberté, d’égalité et de fraternité contre les forces obscures. C’est terrifiant. Ce sont ces mêmes arguments que l’on retrouvera plus tard chez Reagan et sa lutte contre "l’Empire du Mal ". Mais Guy Mollet aussi échoue, avec le coup de force d’Alger du 13 mai 1958 qui ramène De Gaulle au pouvoir. Pendant deux ans, ce dernier fait tout pour gagner la guerre. Il propose la paix des braves en exigeant la capitulation des Algériens qui la refusent, et c’est à l’issue de ces trois temps que s’annonce 1961, année centrale parce que c’est durant cette année que De Gaulle arrive à la conclusion que la France ne pourra pas gagner la guerre et que le principe de l’autodétermination du peuple algérien est adopté. Rappelons-nous le contexte : le 23 avril 1961, le coup de force des généraux d’Alger est brisé par la résistance de De Gaulle et le soutien à la République qu’affirment les communistes, les syndicats, la majorité du peuple et du contingent, qui refuse de suivre les ultras de la guerre. Simultanément naît l’OAS, organisation fasciste, tandis que les négociations se poursuivent avec le gouvernement provisoire de la République algérienne, et qu’un véritable front hostile à la guerre s’est mis en place, comprenant les intellectuels, les syndicats, les communistes, qui s’élargit sans cesse au rythme effréné des manifestations. C’est dans ce contexte de tensions et de violences que survient le 17 octobre, mouvement de révolte des Algériens de métropole qui refusent la chasse au faciès et le statut de citoyen de seconde zone, malgré la violence de la répression. C’est ce mouvement que Papon et le gouvernement choisissent de briser, parce qu’il contribue à la recherche d’une solution pacifique en Algérie, en montrant la force des Algériens de France. Le 17 octobre 1961, c’est donc une répression sauvage, mais ce n’est pas que cela : c’est aussi un moment politique majeur, d’autant plus que dans l’appareil d’Etat une partie des gens qui soutenaient De Gaulle l’ont lâché. Après l’année cruciale 1961, on s’approche de la semaine cruciale, celle qui entoure la manifestation de Charonne, en février 1962.

Le massacre de Charonne s’inscrit-il dans le prolongement de la nuit du 17 octobre ?

Henri Malberg Le 17 octobre 1961 est le prélude à ce que j’appelle la semaine décisive, parce que c’est elle qui donne le signal que, cette fois, on va en finir une bonne fois pour toutes avec cette guerre, et aller vers le droit à l’indépendance du peuple algérien. L’OAS, qui sent le vent tourner, installe la guerre en France. C’est en réaction à ses agissements qui choquent l’opinion que la manifestation de Charonne a lieu, sous le mot d’ordre : « A bas le fascisme, OAS assassin, paix en Algérie ». Après le crime de Charonne, la cause est entendue parce que converge un mouvement populaire irrésistible en France. Charonne reste une grande date dans l’Histoire de France. Les obsèques de Charonne sont à la fois un acte de douleur et de souffrance mais aussi l’une des plus grandes manifestations politiques de l’histoire d’après guerre. Les grèves et ce million de gens qui viennent crier leur peine au Père Lachaise, c’est immense et, objectivement, c’est ce qui donne les forces à De Gaulle pour conclure la paix, parce que le peuple a dit assez, parce que De Gaulle veut mettre fin à cette guerre, et puisque l’OAS est isolée. Les obsèques ont lieu le 13 février, les accords d’Evian sont signés le 18 mars. Il y a donc bien une année de basculement, et le 17 octobre en est un moment.

Des questions subsistent sur la ligne du PCF durant toutes ces années de guerre. On lui a souvent reproché de ne pas avoir donné de mot d’ordre clair en faveur de l’indépendance algérienne, lui préférant celui de paix en Algérie, souvent perçu comme une marque de distance vis-à-vis de l’aspiration nationale algérienne. Selon vous, le PCF a-t-il failli à son engagement anticolonial concernant l’Algérie, ou sa position a-t-elle été caricaturée ?

Henri Malberg Que l’on ait été caricaturé, c’est clair, puisque, dans tous ses textes fondamentaux, le PCF est tout à fait convaincu que l’indépendance est au bout du chemin. Cela vient de très loin : Maurice Thorez parlait déjà, avant la guerre, de l’Algérie comme d’une nation en formation. La position s’infléchit certes après la guerre, où le PCF soutient, en 1946-1947, la création de l’Union française, que même Ho Chi Min, à un moment donné, a considéré comme une voie possible dans le contexte d’après-guerre, avec la poussée des forces progressistes, le programme du CNR et la présence des communistes au gouvernement, qui ont fait espérer une union de peuples permettant à ces pays de trouver un chemin d’émancipation. Mais la Guerre froide, la passion impérialiste de la bourgeoisie française et le profit qu’elle tirait de la colonisation ont fait rapidement de cette issue une utopie appartenant à l’Histoire. Reste que le mot d’ordre de paix en Algérie est une question très complexe, qui nous a fâchés avec des gens. C’était bien plus dur que pour le Viêt-Nam. Parce que l’Algérie est de l’autre côté de la Méditerranée, parce qu’elle comptait un million d’Européens sur dix millions d’habitants. Nous étions tenaillés par l’idée de ne pas demeurer un petit groupe isolé de la majorité du peuple, et de gagner cette majorité à nos vues. Dans cette optique, l’idée arrêter cette guerre, de faire la paix et de ramener le contingent était le mot d’ordre le plus juste. Et pendant longtemps, nous avons été quasiment les seuls à agir en ce sens. Lorsque le mouvement a gagné en force, des intellectuels et des communistes ont alors monté le réseau Jeanson d’aide au FLN. En tant que parti politique, nous avons considéré que ce type d’actions ne menait nulle part et contribuerait à nous isoler. Avec le recul, je regrette ce que j’ai pensé de ces gens. C’était leur conscience, nous étions du même côté de la barricade, même si je persiste à penser que nous aurions commis une erreur historique en les imitant, car l’évolution décisive dont j’ai parlé n’aurait peut-être pas eu lieu. Alors bien sûr, les communistes n’ont pas toujours eu, à la minute près, le bon mot juste, le bon éditorial, la bonne attitude. Mais j’observe qu’il est quand même insupportable que, alors que toutes les grandes formations politiques, droite comme PS, ont été au-dessous de toute dignité dans cette histoire, on ne parle jamais de leur attitude : eux ont tous les droits de se tromper, les communistes aucun. Mitterrand a quand même laissé guillotiner plusieurs dizaines d’Algériens quand il était Garde des Sceaux de Guy Mollet ! Et on voudrait nous dépeindre comme inhumains, dans le sens d’une intelligence supérieure qui à chaque moment doit deviner la suite de l’histoire ? Non, cela ne se passe pas ainsi.

Les critiques se cristallisent sur un moment particulier : celui du vote des pouvoirs spéciaux à Guy Mollet, le 12 mars 1956, qui sert d’exemple pour affirmer que, finalement, le Parti communiste ne s’est pas distingué des autres partis ou, pour le moins, n’a pas été plus vertueux. Qu’en pensez-vous ?

Henri Malberg L’épisode des pouvoirs spéciaux n’a duré que trois mois. Des camarades pensent aujourd’hui que c’était une erreur, car selon eux, la suite était inscrite, et donc, en réfléchissant bien, nous n’aurions pas dû voter les pouvoirs spéciaux à Guy Mollet. Je continue à penser quant à moi qu’il fallait le faire, pour des raisons simples : le peuple avait voté massivement pour une politique de paix en Algérie, Guy Mollet se présentait non pas comme un ultra mais comme un homme qui voulait les pleins pouvoirs pour trouver des solutions politiques. Je préfère endurer le reproche que nous avons eu tort au regard de la suite des événements, plutôt que celui de n’avoir pas saisi la chance de mettre fin à cette guerre, quand bien même il n’y en avait qu’une sur mille. Le vote des communistes n’avait rien à voir avec une carte blanche accordée à Guy Mollet : au contraire, notre vote était conditionné à l’application d’une politique bien définie. Et on peut relire cette explication de vote un demi siècle après avec honneur. Ceci étant dit, nous ne sommes pas à chaque instant comptable de l’avenir du monde, l’histoire nous a montré d’ailleurs que c’est lorsqu’on croit cela que l’on commet les erreurs les plus lourdes.

Comment expliquez-vous le relatif silence qui entoure les événements d’octobre 1961 au regard des intenses commémorations de Charonne ?

Henri Malberg Je pense que, pendant longtemps, on a sous-estimé la portée du 17 octobre 1961. Pendant des années on s’est tu là-dessus. Tenant compte que Charonne s’est produit à la toute fin de la guerre d’Algérie, il est logiquement devenu le moment clé, historiquement. Mais cela commence à changer. Avec le retour de l’intérêt pour l’histoire dans la vie politique française, les langues se délient autour de la signification du 17 octobre 1961. Cinquante ans après, au lieu de se concentrer uniquement sur le dénouement, apparaissent aujourd’hui plus clairement les points forts de cette histoire. Ceci dit, il ne faut pas en rajouter, on ne découvre quand même pas aujourd’hui ce que fut cet événement. Il n’y a qu’à lire l’Humanité Dimanche d’il y a vingt ans pour s’en convaincre, où j’ai retrouvé une page tout à fait remarquable. Mais le lien entre le 17 octobre et Charonne s’établit davantage aujourd’hui à mes yeux comme l’une des « arêtes » de cette histoire.

Que s’est-il passé exactement la nuit du 17 octobre 1961 ? De Gaulle y a-t-il joué un rôle ? Ou s’agit d’une répression déclenchée par les ultras pour contrecarrer le chemin vers l’indépendance ? Et dans ce cas, ce massacre n’a-t-il pas desservi d’abord la cause des assassins en créant un basculement dans l’opinion en faveur de la fin de la guerre ?

Henri Malberg Sur le dernier point, je pense que oui, car à cette époque, je le répète, les assassins tuaient tous les soirs. Le 17 octobre manifeste le sentiment massif de la population et des travailleurs algériens, et il a des conséquences profondes sur l’opinion française malgré les manipulations médiatiques et les mensonges du gouvernement. Plusieurs écrivains et historiens ont tenté de dresser un bilan des morts. Ils continuent de diverger, l’écart allant de 50 à 200 tués. Mais la certitude est qu’il s’est agi d’un vrai carnage. Quant aux responsabilités, Papon a assumé la répression, le ministre de De Gaulle, Roger Frey, a couvert Papon, lequel Papon avait clairement donné carte blanche à ses policiers dans la semaine précédant le massacre en promettant de les couvrir. Il a fait passer cette consigne dans les commissariats en s’appuyant sur le ressentiment créé par l’exécution de policiers par le FLN. Quant à De gaulle, ma conviction personnelle est que je ne l’imagine pas disant : « Tuez deux cents arabes ». Mais je pense qu’il ne voulait pas être sous la pression de la rue au moment où les discussions se poursuivaient avec les Algériens. Je pense, mais je n’en ai aucune preuve, que sa volonté était de faire régner l’ordre pour avoir les mains libres dans ses négociations avec les Algériens. Comme déjà durant la Résistance, il n’a jamais aimé l’intervention populaire, se réservant sa liberté de choix politique. Et puis il n’appréciait pas dans ce moment l’action des communistes, même s’il en tenait compte. En tout cas, l’instruction est venue d’en haut, on ne déplace pas des milliers de policiers sans ordre du pouvoir.


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