Un misogyne est mort le 10 novembre 2007, il s’appelait Norman Mailer (par Annie Sugier, Présidente le La Ligue du Droit International des Femmes)

vendredi 10 novembre 2017.
 

Je n’ai lu aucun livre de lui.

J’en ai simplement entendu parler. Il y a bien longtemps. Juste assez pour avoir détecté le mot « misogyne » parmi les qualificatifs utilisés pour le décrire. C’est étrange à quel point quand on est féministe on repère ce mot là. Même bien caché. Car il l’est toujours. Caché. Banalisé. Mais il était bien là puisque je m’en souviens.

A moins que ma mémoire ne me soit pas fidèle ?

C’est ce que je me suis dit quand j’ai appris qu’il venait de mourir. Alors, pour en avoir le cœur net, j’ai découpé quelques uns des articles qui lui rendaient hommage. Avant de les lire j’ai essayé de me rappeler du peu que je savais de lui.

En cherchant bien j’arrivais à me souvenir qu’il faisait partie de ces intellectuels qui un jour, en espérant faire un gros tirage, sortent un livre, peut-être même un livre de commande, pour se lamenter de la libération des femmes. Chez Norman Mailer, ce livre portait un titre accrocheur : « Le prisonnier du sexe ». Naturellement ne l’ai pas plus lu que ses autres livres. Je me souviens que Kate Millet, la grande féministe américaine, celle que j’avais lu avec passion dans les années 70, lui avait répondu. Etait-ce un dialogue à deux ou plus simplement un article d’humeur ? Je n’en sais rien. Mais c’était bien de sa part à elle.

Et puis, j’ai plus ou moins oublié l’existence de Norman Mailer. Je l’ai « rangé » dans un recoin de ma mémoire où je mets inconsciemment ce type de personnage. Quand l’actualité les fait ressurgir, je sais plus ou moins vaguement qu’ils sortent de « là ». Je sais, c’est beaucoup dire, je m’en doute.

Donc, par curiosité, j’ai lu ce que la presse en disait. Et je n’ai pas été déçue du détour. Je ne vais en citer que quelques uns des articles. Tous élogieux. Quel personnage ! Comme il va leur manquer !

Le Figaro du 12 novembre sous la signature de Eric Neuhoff titre : « Norman Mailer à la démesure de l’Amérique » et conclut « aujourd’hui, ce sont tous ses lecteurs qui se sentent un peu orphelins ». Dans le corps de l’article, sous le sous titre : « Boxe, alcool et machisme », le journaliste écrit : « Ses embardées dans la rubrique des faits divers ne se comptaient plus. La plus célèbre concerna la nuit arrosée où il poignarda sa femme avec un canif ».

L’air de rien - et c’est moi qui note cela- le journaliste nous raconte l’histoire avec des mots choisis qui sont autant de circonstance pour le moins atténuantes : il avait bu et ce n’était qu’un canif ! Le mieux est encore à venir. Que fît la victime ? « Très classe, Adèle, la spanish wife refusa de porter plainte ». S’il s’était agi d’une femme battue ordinaire on dirait : mais comment voulez-vous qu’on les aide, elles ne sont même pas capables de porter plainte ! Ici c’est très « classe » ! Ajoutez à cela, que n’ayant finalement pas été très loin dans sa crise de violence, Norman Mailer se rattrape dans un livre, « Un rêve américain », cité aussi dans le même article. Le héros du livre, « Rojack assassine sa femme en la défenestrant ». Comme l’écrit l’auteur de l’article, chez Mailer, « la vie conjugale ressemble à un champ de bataille ».

Toujours dans le même journal mais sous la plume de Jean-Louis Turlin, on en apprend encore davantage sous le titre « Conversations new-yorkaises avec un provocateur intarissable ». Le journaliste relate plusieurs interviews de l’auteur de « Les Nus et les Morts ». Lors de leur dernier entretien, au cours de l’été 2007, l’intervieweur revient sur la scène de violence avec Adèle. Il commence par en parler indirectement en demandant à Mailer ce qu’il voudrait changer dans sa vie s’il pouvait la revivre. La réponse fût : « le coup de couteau que j’ai donné en 1960 à ma femme, Adèle Morales. J’essaie d’analyser mon geste et je ne peux pas en parler ».

On notera qu’à la différence de la plupart des articles de journaux qui mentionnent l’affaire du « canif », lui parle de couteau et ne dit pas qu’il avait bu. Mais l’intervieweur insiste : « votre femme s’est exprimée sur l’incident (sic !!). Pourquoi pas vous ? Pourquoi ne pas donner votre version ? ». Il n’en saura pas plus. Comme quoi il est plus facile d’écrire que l’on tue sa femme que d’expliquer pourquoi on est violent.

Libération du 12 novembre, titre sous la plume de Annette Lévy-Willard, « Mailer de vérité ». Revenant sur le livre « Un rêve américain », elle en décrit Rojack, comme « un écrivain angoissé, qui tue sa femme Déborah (une incontestable emmerdeuse) ». A noter que la parenthèse est aussi de la journaliste, qui ajoute cette fois en citant les propos de l’auteur : « Vivre avec elle faisait de moi un meurtrier, vouloir m’en séparer fit venir le suicide ». Propos d’autant plus intéressants qu’ils ne gâchent pas le plaisir des journalistes. Ainsi, dans le même journal, sous la signature de Philippe Grangereau, on a droit à la dernière interview de Mailer et à une conclusion pleine d’admiration :« au fond il (Mailer) était resté un enfant facétieux au regard intensément curieux ». Et encore « Mailer se projetait en homme libre, en esprit affranchi, en indépendant rejetant les dogmes et les contraintes ».

Le journal Le Monde du 13 novembre, titre sobrement « Norman Mailer » avec, comme commentaire introductif : « Son œuvre féroce et lucide, comme sa vie, mélange de passions et d’engagements, ont fait de lui l’éternel agitateur de l’Amérique ». Et l’auteur de l’article, Gerard Meudal, d’ajouter « jusqu’au bout il aura continué de lutter contre le conformisme et l’injustice ». Lui non plus ne passe pas sous silence l’épisode de la scène du canif : « au début des années 1960, il fait scandale après avoir agressé à coups de canif la deuxième de ses six épouses. Il est emprisonné mais la victime ayant refusé de porter plainte, l’affaire en reste là ». Et le journaliste de citer lui aussi « Un rêve américain » où Mailer « transpose » cet « épisode ». Un incident pour l’un, un épisode pour l’autre...C’est à croire qu’ils ont tous lu la même dépêche.

Quant au Journal du dimanche du 11 novembre, il titre « Mort de Norman Mailer », En dessous, la photo de l’écrivain encore jeune, manches retroussées, cheveux frisés. « Il a tout osé » écrit Marie-Laure Delorme pleine d’admiration, « Les chefs d’œuvre, la violence dans la vie et dans le style (...) engagé contre les injustices, un homme provocateur (...) il parle de violences, de crimes, de mythes, de névroses, de misogynie (encore ce mot bien caché !), d’inégalité, d’hystérie ». Et de conclure « on n’a pas le choix. On fera dorénavant sans l’enfant terrible des lettres américaines, sans le mauvais garçon aux yeux bleus vif, sans l’un des derniers géants de la littérature mondiale : on fera sans lui et avec ses livres ».

Et moi je ferais sans lui et sans ses livres.

Annie Sugier,

Présidente le La Ligue du Droit International des Femmes


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