16 mars 1988 à Halabja Acte de génocide contre les Kurdes d’Irak

lundi 20 mars 2017.
 

B) Génocide kurde en Irak : plainte contre des entreprises françaises (article de Médiapart)

Alors que l’utilisation d’armes chimiques vient d’être attestée en Syrie, c’est un autre massacre, vieux de 25 ans, qui refait surface de façon imprévue. Les représentants de vingt victimes du village kurde irakien d’Halabja, bombardé avec des agents neurotoxiques et des gaz mortels par l’aviation de Saddam Hussein le 16 mars 1988, déposent plainte aujourd’hui au tribunal de grande instance de Paris. Ce crime avait fait environ 5 000 morts et autant de blessés.

Rédigée par l’avocat parisien David Père et son confrère américain Gavriel Mairone, cette plainte vise des faits de « complicité de crime contre l’humanité » et « recel ».

« Nous demandons une information judiciaire, qui permette d’engager la responsabilité des entreprises françaises, allemandes et hollandaises qui, dans les années 1980, ont vendu à l’Irak de la technologie, du matériel et des équipements permettant de produire et de stocker des armes chimiques », explique David Père à Mediapart.

Il a fallu attendre la chute du régime de Saddam Hussein pour que des documents confidentiels, notamment adressés par l’Irak à ONU pour se justifier, finissent par fuiter. Or, selon l’avocat, plusieurs entreprises européennes ayant fourni matériel et produits incriminés sont nommément citées dans ces documents.

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« Une entreprise française a, par exemple, vendu à l’Irak des containers assez résistants pour contenir des gaz toxiques, au prétexte qu’ils pouvaient être utilisés pour des pesticides », explique Me Père. La plainte des victimes va être déposée contre X..., mais accompagnée de documents permettant d’identifier les entreprises concernées.

Les incriminations de « complicité » et de « recel » ne sont pas choisies au hasard : il s’agit de rappeler que ces activités commerciales immorales ont dégagé un profit. En poursuivant des personnes morales (des entreprises), les victimes peuvent prétendre à une indemnisation financière. Une démarche pragmatique dont la justice nord-américaine est coutumière. Le choix de Paris s’explique aussi par la création récente (en 2012) d’un petit pôle « génocides et crimes contre l’humanité » au tribunal de grande instance de Paris.

« Certaines des victimes ont perdu jusqu’à 15 membres de leur famille. Il y a eu des blessures horribles, et des séquelles », rappelle l’avocat. Qui ajoute aussitôt : « L’argent n’est pas tout, il faut bien comprendre que notre action a un sens. »

Un véritable génocide

Oubliés de l’histoire, pauvres et peu éduqués, les survivants du massacre d’Halabja avaient très peu de moyens pour se faire entendre. Ils ont d’abord pensé à survivre, quitte à tourner la page. Mais la chute de Saddam Hussein, puis l’émergence d’un gouvernement régional au Kurdistan irakien, et enfin le recul sur ces événements, ont progressivement fini par convaincre les victimes de demander des comptes, même aux Européens.

Selon Me Père, aucune ONG n’est associée, pour l’instant, à la plainte qui doit être déposée aujourd’hui à Paris, en présence de trois représentants des familles. À terme, elles pourront toutefois se constituer partie civile.

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Le massacre d’Halabja s’est produit alors que l’Irak de Saddam Hussein avait quasiment gagné sa longue guerre contre l’Iran, au cours de laquelle des armes chimiques ont été utilisées. Pourquoi gazer une petite ville paisible du Kurdistan irakien, au mépris des conventions internationales ? Aux yeux de Saddam et de ses généraux, Halabja, ville proche de la frontière iranienne, avait eu le tort de tomber aux mains des maquisards de l’Union patriotique du Kurdistan.

D’autres villages kurdes ont aussi connu des massacres à l’époque, l’Irak ayant mené une politique d’extermination qui a fait environ 200 000 victimes kurdes. Mais Halabja reste, à ce jour, la plus grande attaque à l’arme chimique contre des populations civiles.

Pendant quinze heures, le 16 mars 1988, les chasseurs ont déversé des bombes contenant un cocktail destructeur de sarin, de gaz moutarde et de VX. Des femmes, des enfants et des vieillards ont péri en nombre, dans les souffrances que l’on imagine. Les chiffres les plus sérieux font état de 10 000 victimes dont 5 000 morts.

Depuis lors, les missions médicales et humanitaires qui se sont succédé sur place attestent des séquelles physiques (cancers, cécité, problèmes respiratoires, stérilité, fausses couches...) et des malformations génétiques qui perdurent, 25 ans après, ainsi que de traces encore fortes de produits toxiques et dangereux dans la terre, l’eau et les sous-sols des maisons.

Par Michel Deléan, Médiapart

A) Terreur chimique à Halabja, le 16 mars 1988

Les Irakiens bombardent la cité kurde : au moins 5 000 morts.

Le bombardement de la ville d’Halabja a commencé à midi et demi, le 16 mars 1988. Ce n’était pas la première fois que cette localité kurde était la cible de l’aviation de Saddam Hussein. Le 26avril 1974, lors de l’écrasement d’une précédente révolte kurde, une quarantaine d’habitants avaient été tués et une centaine d’autres blessés par des raids aériens. Cette fois, le bombardement est plus intense et frappe quartier après quartier. C’est ce qui amène Ali Razgar, âgé à l’époque de 25 ans, à fuir avec sa famille et non pas à attendre la fin de l’attaque. Pari risqué puisqu’il lui faut partir sous les bombes mais qui lui sauve la vie. Réfugié dans le petit village tout proche d’Aba Obeida, situé sur une colline qui domine la ville, il assiste à la poursuite du pilonnage d’Halabja. Des fumées grises montent des incendies. Puis, d’autres, de couleur jaunâtre. Ali Razgar ne sait pas encore que la ville est alors bombardée à l’arme chimique depuis 15 heures. Le gaz employé est un « cocktail » de gaz moutarde (qui attaque les yeux, la peau, les membranes du nez, la gorge et les poumons), de sarin et de VX (lesquels détruisent le système nerveux).

Défaite majeure. Halabja est une grosse bourgade située à une trentaine de kilomètres de la frontière iranienne. Comme l’état-major irakien a décidé de vider les villages environnants de leur population et de les regrouper dans des baraquements autour de la ville, elle compte une cinquantaine de milliers d’habitants. En 1988, l’armée iranienne est passée à l’offensive sur le front du Kurdistan et, la veille, les forces irakiennes ont enregistré une défaite majeure qui les a contraints à abandonner la ville. Des centaines de soldats irakiens se sont rendus. L’après-midi du 15 mars, des milliers de pasdaran (Gardiens de la révolution iraniens) entrent dans Halabja, accompagnés des peshmergas kurdes, principalement des guérilleros de l’Union patriotique du Kurdistan (UPK de Jalal Talabani). Les habitants se félicitent de la « libération » de leur cité.

« On était contents », se souvient Ali Razgar. Ils vont vite déchanter en voyant la ville passer sous contrôle iranien, les combattants kurdes n’ayant guère qu’un rôle de supplétifs. Les pasdaran arrêtent les principaux responsables de l’administration irakienne. « Mais beaucoup d’autres cadres se sont enfuis la veille des bombardements, avertis par Bagdad de ce qui allait se passer », complète Kendal Nezan, président de l’Institut kurde de Paris.

« Pleins pouvoirs ». La nuit du 15 au 16 mars, la population l’a vécue dans la plus grande inquiétude. Elle craint une possible attaque à l’arme chimique. L’aviation irakienne a déjà utilisé les gaz à de nombreuses reprises contre d’autres localités aux mains de la résistance kurde, faisant des centaines de morts. Le Kurdistan est la propriété privée d’un cousin de Saddam Hussein, Ali Hassan el-Majid, l’un des responsables des programmes irakiens d’armements de destruction massive. Il a reçu du raïs « les pleins pouvoirs » pour régler la révolte kurde. Et n’a jamais fait mystère de son goût pour les méthodes les plus radicales afin d’en venir à bout.

Lorsque le soir tombe, Ali Razgar et son frère décident de revenir en ville pour chercher des vivres et des couvertures. C’est l’odeur de pourriture qui d’abord les met en alerte. Puis, les gens qu’ils croisent se plaignent de ne plus pouvoir respirer, de violentes quintes de toux et de brûlures aux yeux. Les deux frères ne s’attardent pas. Eux-mêmes ont mal à la gorge et les yeux rouges. C’est sur le chemin de l’Iran qu’ils découvrent l’ampleur de la tragédie. Un peu partout, dans une pagaille effroyable, des milliers de civils, dont certains ne voient plus et d’autres ne peuvent plus marcher, cherchent à gagner la frontière. Dans la foule, Ali Razgar reconnaît un ami, Ibrahim, âgé de 32 ans. Il est devenu aveugle. Il le prend par la main mais le blessé n’ira pas beaucoup plus loin. Il mourra sur le bord de la route. Il s’occupera ensuite de sa soeur qui décédera quelques jours plus tard. Le rescapé et sa famille arriveront finalement en Iran où ils seront soignés.

Aujourd’hui, Ali Razgar se dit convaincu que le bombardement d’Halabja était destiné à exterminer la population outre, bien sûr, les forces iraniennes qui occupaient la ville. « Il y a eu deux phases de bombardements. La première, avec des bombes classiques, était destinée à pousser la population à se réfugier dans les abris afin de pouvoir l’anéantir lors de la seconde phase, où l’arme chimique a été employée », affirme-t-il. « Pendant les bombardements, une partie de la population s’est réfugiée à Aba Obeida, un village proche. « Pendant les bombardements, une partie de la population s’est réfugiée à Aba Obeida, un village proche. Les Irakiens s’en sont rendu compte et sont revenus les gazer », ajoute-t-il.

On estime que le bombardement d’Halabja a fait quelque 5 000 morts et des dizaines de milliers de blessés. Dix ans plus tard, la liste des victimes continue de s’allonger. Christine Gosden, professeur de génétique à l’université de Liverpool, écrivait dernièrement dans le Washington Post qu’« un nombre croissant d’enfants (d’Halabja) mourraient chaque année de leucémie et de lymphopénie », que « les cancers se développaient chez les jeunes beaucoup plus tôt qu’ailleurs dans le monde » et que « beaucoup d’habitants étaient victimes de tumeurs malignes (...) ». Fosses communes. Pour Kendal Nezan, « Halabja est l’arbre qui cache la forêt de la tragédie kurde ». « Cela ne doit pas faire oublier que les campagnes d’extermination d’Ali Hassan al-Majid ont fait disparaître 182 000 Kurdes. On ignore encore où sont les fosses communes. Sous son autorité, un centre de tri avait été établi à Kirkouk. Les filles et les femmes étaient dirigées vers les harems des dirigeants irakiens et des Etats du Golfe. Les hommes de 17 à 45ans condamnés à disparaître. Les enfants et les vieillards déportés vers le sud », indique-t-il. Au total, il estime à 400 000 le nombre de Kurdes tués par le régime de Saddam Hussein entre 1974 et 1991.

Ali Razgar travaille aujourd’hui dans une banque à Paris. Avec d’autres rescapés, il milite aussi pour que le 16 mars soit consacré journée internationale pour l’interdiction des armes chimiques et que Saddam Hussein soit traîné un jour devant la Cour permanente de justice qui devrait être prochainement créée par l’Onu.

Par PERRIN Jean-Pierre, Libération


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