20, 21 juin 1907 Béziers : Les soldats du 17ème se mutinent pour ne pas tirer sur leurs mères

samedi 23 juin 2018.
 

- A) De la crise viticole au 21 juin 1907

- B) « Nous sommes ceux qui ne veulent pas tirer sur le peuple »

A) De la crise viticole au 21 juin 1907

Au début du 20ème siècle, dans le Midi, les viticulteurs ont commencé à se regrouper pour vinifier et vendre leur vin en commun, sans intermédiaire. C’est la coopérative de Maraussan, dans le Biterrois, qui est la première à se mettre en place en 1901. Une initiative que Jean-Jaurès salue : « Paysans, ne demeurez pas à l’écart. (…) dans la cuve de la République, préparez le vin de la Révolution sociale ! »

Mais en 1905 alors que les récoltes sont extrêmement abondantes dans toute l’Europe, le gouvernement autorise la chaptalisation, c’est à dire l’ajout de sucre, pour les vins d’importation. On peut désormais vendre en France, sous le nom de « vin » des produits « trafiqués ». Le prix de l’hectolitre de « vin » chûte à 7 francs contre 24 en 1903. C’est la crise dans le midi viticole. Et en 1907, les vignerons se soulèvent pour protéger la qualité de leur production. Aux cris de Vive le vin naturel ! À bas les empoisonneurs ! », ils entraînent avec eux le peuple des campagnes et les élus locaux réclamant des lois protégeant la qualité de la production viticole française.

Mais le gouvernement Clémenceau compte sur un pourrissement et un essoufflement de la révolte.

Face à une lenteur législative calculée, le maire de Narbonne, Ernest Ferroul annonce sa démission. Il est suivi par 442 municipalités du Languedoc Roussillon qui démissionnent dans la semaine. C’est la fronde des élus. La tension monte, le 20 juin, à Narbonne, l’inspecteur de police Grossot est pris à partie par la foule. Pour le dégager, la troupe tire sur la foule, faisant cinq morts et 33 blessés. Le Midi s’embrase.

Apprenant la fusillade, 500 soldats de la 6e compagnie du 17e régiment, basés à Agde se mutinent, pillent l’armurerie et prennent la direction de Béziers. Arrivés au matin, le 21 juin, ils fraternisent avec les manifestants. Cette mutinerie restée célèbre dans les paroles de la chanson de Montéhus Gloire au 17ème permet de faire reculer le gouvernement. Sous la menace insurrectionnelle le parlement est réuni le 29 juin. Une loi protégeant le vin naturel contre les vins trafiqués est enfin adoptée. Elle interdit la fabrication et la vente de vins falsifiés ou fabriqués. Le 3 septembre, paraît un nouveau décret spécifiant que : « Aucune boisson ne peut être détenue ou transportée en vue de la vente ou vendue sous le nom de vin que si elle provient exclusivement de la fermentation alcoolique du raisin frais ou du jus de raisin ».

Aigline de Causans

Source : https://www.lepartidegauche.fr/date...

B) « Nous sommes ceux qui ne veulent pas tirer sur le peuple »

Non à la répression aveugle et sanglante des mouvements populaires

A la fin du XIXe siècle et au début du XXe, l’armée avait malheureusement trop souvent un rôle à jouer lors des conflits sociaux. En effet, il n’était pas rare que les gouvernements de la IIIe République fassent envoyer la troupe, parfois même avant que manifestations et grèves ne débutent, afin de réprimer les mouvements populaires.

Des manifestations pacifiques se terminaient parfois en bain de sang. Ce fut par exemple le cas à Fourmies en 1891 (neuf morts), à Paris en 1906 (deux morts) ou encore à Draveil-Vigneux en 1908 (six morts).

C’est justement un événement similaire, la mort de cinq manifestants à Narbonne, qui va être l’un des déclencheurs de la mutinerie du 17° régiment d’infanterie de Béziers en 1907. A l’époque, le Midi est confronté à l’un des plus grands mouvements sociaux qu’il ait connu.

En effet, une grave crise provoquée par la surproduction et la mévente du vin touche le milieu viticole. Dans cette région où une grande partie de la population vit de ce produit³, il s’agit d’un véritable drame. Cette crise, tout le monde la ressent, les petits et moyens producteurs comme les ouvriers agricoles et les journaliers.

C’est ce qui va déclencher les grandes manifestations qui ont lieu au cours du printemps 1907. Chaque semaine, des dizaines de milliers de personnes descendent dans les rues pour crier leur colère et demander au gouvernement de réagir4. Le 2 juin, elles ne sont pas moins de 270 000 à défiler dans les rues de Nîmes. Une semaine plus tard, elles seront plus de 500 000 à Montpellier.

Face à l’ampleur de la mobilisation et aux menaces de démission et de grève de l’impôt proférées par certains maires de la région, le gouvernement juge le moment opportun pour réagir. Après avoir tenté de temporiser pendant plusieurs semaines, Clemenceau fait renforcer le nombre de soldats sur le terrain et décide de faire arrêter les leaders du mouvement.

Ainsi, le 19 juin plusieurs membres du Comité de défense viticole sont faits prisonniers. Cet événement déclenche des manifestations de colère. Des incidents éclatent dans de nombreuses villes, notamment à Narbonne. C’est là que le 20 juin, « sans sommation audible », un régiment d’infanterie chargé du maintien de l’ordre tir sur les manifestants et fait cinq morts.

La mutinerie du 17° régiment d’infanterie de Béziers

« Le 20 juin, le soir nous vîmes des télégrammes sur lesquels il y avait que la troupe tirait à Narbonne et à Béziers5,et que nombreux étaient les morts et les blessés ; tout notre sang se révolta, penser que des soldats comme nous avaient le courage de tirer sur nos parents, sur nos amis, sur un peuple enfin qui ne demandait que son droit, c’était trop fort ».

Ces mots, ce sont ceux d’Edmond Moulières, soldat membre du 17° régiment d’infanterie de Béziers, qui au soir de la tuerie de Narbonne se mutina avec plus de 500 de ses camarades. C’est en effet après avoir appris la tragique nouvelle venue de la sous-préfecture de l’Aude, qu’ils décidèrent de quitter Agde, leur lieu de cantonnement, avec armes et cartouches, pour retourner à Béziers, leur ville qu’ils avaient quitté deux jours auparavant.

Crosses en l’air, c’est à pied qu’ils firent les 20 kilomètres séparant les deux villes. Ne se laissant pas intimidés, ils opposèrent une résistance pacifique aux troupes positionnées sur leur passage afin de leur faire barrage. Le 21 juin, à 5 heures du matin, toujours crosses en l’air, ils passaient les portes de Béziers et allaient se positionner le long des allées du centre-ville dans un campement de fortune.

Tout au long de la journée, ils reçurent l’appui de la population biterroise parmi laquelle se trouvaient notamment leur famille, leurs amis ou encore leurs collègues, venus leur apporter de la nourriture ou tout simplement un soutien moral. Malgré la pression des importantes forces militaires déployées dans la ville, les mutins, solidaires et fort du soutien du peuple, résistèrent sans qu’aucune goute de sang n’ait à couler.

C’est finalement dans la soirée, que les 500 soldats, se rendant dans leur caserne pour y déposer leurs armes, décidèrent de leur propre chef, de stopper leur mouvement. Pour la justice militaire, se mutiner est un fait extrêmement grave. Comment donc expliquer qu’en cette veille d’été 1907, un régiment presque entier est commis un tel acte ?

« Nous sommes ceux qui ne veulent pas tirer sur le peuple6 »

Plusieurs raisons concourent à expliquer cette mutinerie. La principale réside dans le fait, que ces 500 hommes refusaient d’avoir à se comporter comme les soldats qui avaient tirés à travers la foule à Narbonne. « Les gars du 17° n’avaient même pas reçu cet ordre de tirer. Ils se levaient pour ne pas le recevoir (…). La question de principe était bien posée : ne pas tirer quand on pense que c’est injuste7 »

Ils savaient qu’un jour ou l’autre, ils auraient à se retrouver dans une telle situation, armés, face une foule faite d’hommes et de femmes légitimement en colère et que ce jour venu, il leur faudrait avoir à commettre des actes qu’ils pourraient regretter à jamais. Alors, plutôt que d’attendre le pire, ils prirent les devants et se révoltèrent. « Nous aurons du moins montré au monde qu’il y a encore des soldats qui ne sont pas les assassins de la classe ouvrière8 ».

Au-delà du refus d’avoir à tirer sur la population, c’est la peur qui animait les mutins du 17°. En effet, les événements de Narbonne venaient de démontrer que l’armée n’hésitait désormais plus à avoir recours à la violence pour réprimer le mouvement social. Ainsi, en apprenant la mort de cinq manifestants, dont une jeune fille de 20 ans, c’est à leurs proches que les soldats du 17° pensèrent. Leur première réaction fut donc de se rendre le plus rapidement possible à Béziers.

Si le 20 juin, ces soldats se trouvaient à Agde et non à Béziers, leur lieu de casernement habituel, ce n’était pas un hasard. En effet, à l’époque le recrutement des soldats était essentiellement local. Ainsi, 80% des membres du 17° régiment de Béziers venaient de la région biterroise. Ce recrutement parmi les hommes du pays, provoquait une véritable « symbiose9 » entre la cité et son régiment.

Face à la tournure prise par la révolte viticole, le gouvernement ne voulait cependant pas s’appuyer sur ces régiments au recrutement local par peur de fraternisation entre les soldats et les civils. Ainsi, les troupes étaient éloignées de leur lieu de casernement. C’est pour cela que dans la nuit du 18 au 19 juin, le 17° fut envoyé à Agde.

Autant que leur famille, c’est par ailleurs leurs compagnons d’infortune que les mutins du 17° voulaient protéger. En effet, une grande partie de ces soldats exerçaient des professions liées directement ou indirectement à la viticulture (60% dans l’agriculture-viticulture). Le désarroi et la colère des manifestants étaient donc autant les leurs. C’est ainsi qu’ils refusèrent d’avoir à tirer sur « leurs frères de misère10 ». « Les prolétaires ne veulent pas être (…) les fusilleurs des prolétaires11 ».

« Une leçon salutaire »

Afin d’expliquer la mutinerie de juin 1907, il est enfin essentiel de s’intéresser à la place qu’occupa le peuple tout au long de cet événement. En effet, depuis leur départ de Béziers jusqu’à la fin de leur révolte, les soldats du 17° ont sans cesse été confrontés à la pression populaire.

Au soir du 18 juin par exemple, la population biterroise était descendue en masse dans les rues de la ville afin d’empêcher le régiment de partir pour Agde. Les civils craignaient en effet d’être confrontés à des troupes venues de l’extérieur, comme c’était alors le cas dans de nombreuses villes voisines. Voyant leurs soldats partir, ils les appelèrent alors à se mutiner : « Couchez-vous, ne marchez pas. Donnez vos fusils12 ». Ceux-ci refusèrent cependant de répondre favorablement à leur demande.

Le 20 juin, la situation avait changé. La troupe avait tiré sur la foule et cela les soldats du 17° ne pouvaient le supporter. « Nous voulions faire cesser cet état des choses en chassant les régiments d’apaches qui détruisaient notre cher pays13 ». Ainsi, galvanisés par le soutien de la population d’Agde ils décidèrent de se révolter. Ceux qui étaient hésitants, voir même parfois réticents, se voyaient pousser par la foule, qui avait envahit la caserne, à suivre le mouvement et à se mutiner à leur tour.

Cette population acquise à la cause des mutins, on la retrouvera enfin à Béziers, le long des allées Paul Riquet durant la journée du 21 juin. Ainsi, du début à la fin des événements, le peuple aura été au coté des soldats, participant donc grandement au succès de ce qui restera comme un fait exceptionnel dans l’histoire militaire française.

Jaurès qualifiera cette mutinerie de « leçon salutaire » pour « tous les hommes de pensée libre et de droite conscience ». En effet, la mutinerie du 17° régiment d’infanterie de Béziers est de ces moments de notre histoire, malheureusement trop peu souvent mis en avant, où « des individus ont su faire preuve de leur capacité à résister, à s’unir et même parfois à l’emporter14 ». A travers l’acte de ces soldats, qui décidèrent courageusement et pacifiquement de braver les ordres de leur hiérarchie afin de dire non à la répression aveugle et sanglante du mouvement social, on ne peut voir qu’un message d’espoir. Ces hommes ne sont pas des héros, mais simplement des citoyens, qui dans un contexte particulier, ont choisi de défendre une cause qui leur paraissait juste.

Concernant la portée de cette mutinerie, il y a fort à penser que la peur qu’elle engendra au sommet de l’État ait joué un rôle déterminant dans la tenue et dans l’issue du vote de la loi du 29 juin 1907 concernant la production viticole15. Une loi qui s’avéra être une victoire pour les vignerons du Midi. Pour leur acte délictueux, les soldats seront punis. Cependant, la sanction qui leur sera infligée sera somme toute modérée au vu de la gravité des faits. Ni peine de mort, ni travaux publics, ni même emprisonnement, les mutins du 17° seront uniquement condamnés à l’éloignement pendant plusieurs mois à Gafsa, dans le désert tunisien.

¹ J’ai choisi de m’intéresser uniquement au XXe siècle en France.

² Howard Zinn, Désobéissance civile et démocratie, 2010

³ En 1906, 82% des habitants de la région de Béziers vivaient du vin.

4 Les viticulteurs demandent par exemple que le sucre soit davantage taxé. En effet, pour une grande partie d’entre eux, la chaptalisation (fait d’ajouter du sucre au jus de raisin non fermenté afin d’augmenter la teneur en alcool du vin) est l’une des principales causes de la crise qui touche la région.

5 Joseph Fondecave, principal meneur de la mutinerie cité dans 1907, Les mutins de la République, La révolte du Midi viticole, de Rémy Pech et Jules Maurin.

6 Information fausse.

7 Maurice Agulhon dans la préface de 1907, Les mutins de la République, La révolte du Midi viticole.

8 Joseph Fondecave, principal meneur de la mutinerie cité dans 1907, Les mutins de la République, La révolte du Midi viticole, de Rémy Pech et Jules Maurin.

9 Jules Maurin dans 1907, Les mutins de la République, La révolte du Midi viticole.

10 Jaurès, 29 juin 1907 lors d’un meeting organisé par L’Humanité à Paris.

11 L’Humanité, 30 juin 1907.

12 Joseph Guiraud, soldat du 17° régiment d’infanterie de Béziers, cité dans 1907, Les mutins de la République, La révolte du Midi viticole, de Rémy Pech et Jules Maurin.

13 Edmond Moulières, soldat du 17° régiment d’infanterie de Béziers, cité dans 1907, Les mutins de la République, La révolte du Midi viticole, de Rémy Pech et Jules Maurin.

14 Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis, 2003

15 Cette loi qui protège le vin naturel répondra en effet favorablement aux attentes des vignerons.

Principale source : Rémy Pech, Jules Maurin, 1907, Les mutins de la République, La révolte du Midi viticole, Éditions Privat, Toulouse, 2013


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