30 mai 1878 Centenaire de la mort de Voltaire (intervention de Victor Hugo)

mercredi 13 septembre 2017.
 

De 1876 à 1878, la France a connu une phase d’extrême tension politique entre d’une part les Républicains (la gauche de l’époque), d’autre part les suppôts de l’Ancien régime cléricalo-royaliste (noblesse, Eglise, conservateurs de toutes sortes) formant la droite.

En 1877, le monarchiste Maréchal Mac Mahon est encore président de la république. Le 16 mai, il renvoie le gouvernement de Jules Simon trop à gauche pour un arriéré de son genre ; le 25 juin, il dissout l’Assemblée.

En octobre 1877, la victoire des républicains est telle lors des législatives qu’elle assomme les royalistes. En janvier 1878, la large victoire des mêmes républicains lors des élections municipales scelle un rapport de forces national en leur faveur ; en effet, ils ont même progressé dans beaucoup de départements ruraux.

Pour cette gauche, la République est l’héritière des Lumières : liberté de conscience et d’expression, laïcité, suffrage universel...

Par ses combats et ses écrits, Voltaire représente un symbole utile aux Républicains s’inscrivant dans cette tradition intellectuelle ; il justifie leur opposition à l’Ancien régime. "Les quatre-vingt-quatre ans que cet homme a vécu occupent l’intervalle qui sépare la monarchie à son apogée de la révolution à son aurore... Nous sommes ici... pour dire au monde qui écoute la France, ceci : Il n’y a qu’une puissance, la conscience au service de la justice ; et il n’y a qu’une gloire, le génie au service de la vérité". (Hugo)

Par ses combats, Voltaire mérite cette reconnaissance, un siècle après son décès, ne serait-ce que pour son intervention lors de l’affaire Calas.

Calas supplicié à Toulouse le 10 mars 1762

Par ses écrits, Voltaire apporte un ciment unitaire humaniste à cette gauche républicaine, limité pour l’essentiel ;

- à une méthode de réflexion fondée sur la raison

- aux droits civils et civiques, fondements nécessaires d’une société civilisée.

- au combat face à l’intégrisme moyenâgeux et sectaire.

Durant ces années 1870 à 1890, presque tous les Etats d’Europe sont encore dirigés par des rois ou empereurs. Les forces féodalo-cléricales restent puissantes ; face à la poussée démocratique et sociale qui émerge des classes populaires, elles se radicalisent à l’extrême droite constituant un pré-fascisme redoutable. Dans ce contexte, les batailles républicaines pour le suffrage universel, la laïcité, la liberté de la presse, la séparation de l’Eglise et de l’Etat... sont parfaitement progressistes et d’actualité.

C’est dans ce contexte que les journaux républicains appellent à la commémoration du centenaire de la mort de Voltaire durant l’Exposition universelle de Paris. Un Comité du centenaire se constitue et décide la publication de textes choisis.

Les cérémonies les plus importantes de ce centenaire se déroulent dans la capitale, à l’initiative du Conseil municipal de Paris et de la Société des gens de Lettres, le 30 mai 1878 :

* discours l’après-midi dont celui, ci-dessous, de Victor Hugo

* banquet à l’Hôtel de Ville le soir

* retraites aux flambeaux et feux d’artifice en bord de Seine

D’autres festivités sont organisées en province (Bordeaux, Nantes, Amiens...) ainsi qu’à l’étranger, en particulier en Italie.

La droite et l’Eglise se battent contre ces cérémonies :

- reprenant leurs refrains ignares sur la responsabilité de la Renaissance et des Lumières dans la décadence de toute la société

- répétant leurs refrains éculés contre les penseurs des Lumières responsables de la Révolution française et de la Commune.

1er février 1879 : L’Assemblée Nationale fait de la Marseillaise l’hymne national

6 juillet 1880 Le 14 juillet devient jour de fête nationale

Le peuple, les artistes et la République aux funérailles de Victor Hugo (31 mai et 1er juin 1885)

Jacques Serieys

1) DISCOURS PRONONCÉ PAR VICTOR HUGO AU THÉÂTRE DE LA GAITÉ POUR LE CENTENAIRE DE VOLTAIRE LE 30 MAI 1878

Il y a cent ans aujourd’hui un homme mourait. Il mourait immortel. Il s’en allait chargé d’années, chargé d’oeuvres, chargé de la plus illustre et de la plus redoutable des responsabilités, la responsabilité de la conscience humaine avertie et rectifiée. Il s’en allait maudit et béni, maudit par le passé, béni par l’avenir, et ce sont là, messieurs, les deux formes superbes de la gloire. il avait à son lit de mort, d’un côté l’acclamation des contemporains et de la postérité, de l’autre ce triomphe de huée et de haine que l’implacable passé fait à ceux qui l’ont combattu. Il était plus qu’un homme, il était un siècle. Il avait exercé une fonction et rempli une mission. Il avait été évidemment élu pour l’oeuvre qu’il avait faite par la suprême volonté qui se manifeste aussi visiblement dans les lois de la destinée que dans les lois de la nature. Les quatre-vingt-quatre ans que cet homme a vécu occupent l’intervalle qui sépare la monarchie à son apogée de la révolution à son aurore. Quand il naquit Louis XIV régnait encore, quand il mourut Louis XVI régnait déjà, de sorte que son berceau put voir les derniers rayons du grand trône et son cercueil les premières lueurs du grand abîme. (Applaudissements.)

Avant d’aller plus loin, entendons-nous, messieurs, sur le mot abîme ; il y a de bons abîmes : ce sont les abîmes où s’écroule le mal. (Bravo !)

Messieurs, puisque je me suis interrompu, trouvez bon que je complète ma pensée. Aucune parole imprudente ou malsaine ne sera prononcée ici. Nous sommes ici pour faire acte de civilisation. Nous sommes ici pour faire l’affirmation du progrès, pour donner réception aux philosophes des bienfaits de la philosophie, pour apporter au dix-huitième siècle le témoignage du dix-neuvième, pour honorer les magnanimes combattants et les bons serviteurs, pour féliciter le noble effort des peuples, l’industrie, la science, la vaillante marche en avant, le travail, pour cimenter la concorde humaine, en un mot pour glorifier la paix, cette sublime volonté universelle. La paix est la vertu de la civilisation, la guerre en est le crime. (Applaudissements). Nous sommes ici, dans ce grand moment, dans cette heure solennelle, pour nous incliner religieusement devant la loi morale, et pour dire au monde qui écoute la France, ceci : Il n’y a qu’une puissance, la conscience au service de la justice ; et il n’y a qu’une gloire, le génie au service de la vérité. (Mouvement.)

Cela dit, je continue.

Avant la Révolution, messieurs, la construction sociale était ceci :

En bas le peuple ;

Au-dessus du peuple, la religion représentée par le clergé ;

A côté de la religion, la justice représentée par la magistrature.

Et, à ce moment de la société humaine, qu’était-ce que le peuple ? C’était l’ignorance. Qu’était-ce que la religion ? C’était l’intolérance. Et qu’était-ce que la justice ? C’était l’injustice.

Vais-je trop loin dans mes paroles ? Jugez-en.

Je me bornerai à citer deux faits, mais décisifs.

A Toulouse, le 13 octobre 1764, on trouve dans la salle basse d’une maison un jeune homme pendu. La foule s’ameute, le clergé fulmine, la magistrature informe. C’est un suicide, on en fait un assassinat. Dans quel intérêt ? Dans l’intérêt de la religion. Et qui accuse-t-on ? Le père. C’est un huguenot, et il a voulu empêcher son fils de se faire catholique. Il y a monstruosité morale et impossibilité matérielle ; n’importe ! ce père a tué son fils ! ce vieillard a pendu ce jeune homme. La justice travaille, et voici le dénouement. Le 9 mars 1762, un homme en cheveux blancs, Jean Calas, est amené sur une place publique, on le met nu, on l’étend sur une roue, les membres liés en porte-à-faux, la tête pendante. Trois hommes sont là, sur l’échafaud, un capitoul, nommé David, chargé de soigner le supplice, un prêtre, qui tient un crucifix, et le bourreau, une barre de fer à la main. Le patient, stupéfait et terrible, ne regarde pas le prêtre et regarde le bourreau. Le bourreau lève la barre de fer et lui brise un bras. Le patient hurle et s’évanouit. Le capitoul s’empresse, on fait respirer des sels au condamné, il revient à la vie ; alors nouveau coup de barre, nouveau hurlement ; Calas perd connaissance ; on le ranime, et le bourreau recommence ; et comme chaque membre, devant être rompu en deux endroits, reçoit deux coups, cela fait huit supplices. Après le huitième évanouissement, le prêtre lui offre le crucifix à baiser, Calas détourne la tête, et le bourreau lui donne le coup de grâce, c’est-à-dire lui écrase la poitrine avec le gros bout de la barre de fer. Ainsi expira Jean Calas. Cela dura deux heures. Après sa mort, l’évidence du suicide apparut. Mais un assassinat avait été commis. Par qui ? Par les juges. (Vive sensation. Applaudissements.)

Autre fait. Après le vieillard le jeune homme. Trois ans plus tard, en 1765, à Abbeville, le lendemain d’une nuit d’orage et de grand vent, on ramasse à terre sur le pavé d’un pont un vieux crucifix de bois vermoulu qui depuis trois siècles était scellé au parapet. Qui a jeté bas ce crucifix ? Qui a commis ce sacrilège ? On ne sait. Peut-être un passant. Peut-être le vent. Qui est le coupable ? L’évêque d’Amiens lance un monitoire. Voici ce que c’est qu’un monitoire : c’est un ordre à tous les fidèles, sous peine de l’enfer, de dire ce qu’ils savent ou croient savoir de tel ou tel fait ; injonction meurtrière du fanatisme à l’ignorance. Le monitoire de l’évêque d’Amiens opère ; le grossissement des commérages prend les proportions de la dénonciation. La justice découvre, ou croit découvrir, que, dans la nuit où le crucifix a été jeté à terre, deux hommes deux officiers, nommés l’un La Barre, l’autre d’Étallonde, ont passé sur le pont d’Abbeville, qu’ils étaient ivres, et qu’ils ont chanté une chanson de corps de garde. Le tribunal, c’est la sénéchaussée d’Abbeville. Les sénéchaux d’Abbeville valent les capitouls de Toulouse. Ils ne sont pas moins justes. On décerne deux mandats d’arrêt. D’Étallonde s’échappe, La Barre est pris. On le livre à l’instruction judiciaire. Il nie avoir passé sur le pont, il avoue avoir chanté la chanson. La sénéchaussée d’Abbeville le condamne ; il fait appel au parlement de Paris. On l’amène à Paris, la sentence est trouvée bonne et confirmée. On le ramène à Abbeville, enchaîné. J’abrège. L’heure monstrueuse arrive. On commence par soumettre le chevalier de La Barre à la question ordinaire et extraordinaire pour lui faire avouer ses complices ; complices de quoi ? d’être passé sur un pont et d’avoir chanté une chanson ; on lui brise un genou dans la torture ; son confesseur, en entendant craquer les os, s’évanouit ; le lendemain, le 5 juin 1766, on traîne La Barre dans la grande place d’Abbeville ; là flambe un bûcher ardent ; on lit sa sentence à La Barre, puis on lui coupe le poing, puis on lui arrache la langue avec une tenaille de fer, puis, par grâce, on lui tranche la tête, et on le jette dans le bûcher. Ainsi mourut le chevalier de La Barre. Il avait dix-neuf ans. (Longue et profonde sensation.)

Alors, ô Voltaire, tu poussas un cri d’horreur, et ce sera ta gloire éternelle ! (Explosion d’applaudissements.)

Alors tu commenças l’épouvantable procès du passé, tu plaidas contre les tyrans et les monstres la cause du genre humain, et tu la gagnas. Grand homme, sois à jamais béni ! (Nouveaux applaudissements.)

Messieurs, les choses affreuses que je viens de rappeler s’accomplissaient au milieu d’une société polie ; la vie était gaie et légère, on allait et venait, on ne regardait ni au-dessus ni au-dessous de soi, l’indifférence se résolvait en insouciance, de gracieux poètes, Saint-Aulaire, Boufflers, Gentil-Bernard, faisaient de jolis vers, la cour était pleine de fêtes, Versailles rayonnait, Paris ignorait ; et pendant ce temps-là, par férocité religieuse, les juges faisaient expirer un vieillard sur la roue et les prêtres arrachaient la langue à un enfant pour une chanson. (Vive émotion. Applaudissements.)

En présence de cette société frivole et lugubre, Voltaire, seul, ayant là sous ses yeux toutes ces forces réunies, la cour, la noblesse, la finance : cette puissance inconsciente, la multitude aveugle ; cette effroyable magistrature, si lourde aux sujets, si docile au maître, écrasant et flattant, à genoux sur le peuple devant le roi (Bravo !) ; ce clergé sinistrement mélangé d’hypocrisie et de fanatisme, Voltaire, seul, je le répète, déclara la guerre à cette coalition de toutes les iniquités sociales, à ce monde énorme et terrible, et il accepta la bataille. Et quelle était son arme ? celle qui a la légèreté du vent et la puissance de la foudre. Une plume. (Applaudissements.)

Avec cette arme il a combattu, avec cette arme il a vaincu.

Messieurs, saluons cette mémoire.

Voltaire a vaincu, Voltaire a fait la guerre rayonnante, la guerre d’un seul contre tous, c’est-à-dire la grande guerre. La guerre de la pensée contre la matière, la guerre de la raison contre le préjugé, la guerre du juste contre l’injuste, la guerre pour l’opprimé contre l’oppresseur, la guerre de la bonté, la guerre de la douceur. Il a eu la tendresse d’une femme et la colère d’un héros. Il a été un grand esprit et un immense coeur. (Bravos.)

Il a vaincu le vieux code et le vieux dogme. Il a vaincu le seigneur féodal, le juge gothique, le prêtre romain. Il a élevé la populace à la dignité de peuple. Il a enseigné, pacifié et civilisé. Il a combattu pour Sirven et Montbailly comme pour Calas et La Barre ; il a accepté toutes les menaces, tous les outrages, toutes les persécutions, la calomnie, l’exil. Il a été infatigable et inébranlable. Il a vaincu la violence par le sourire, le despotisme par le sarcasme, l’infaillibilité par l’ironie, l’opiniâtreté par la persévérance, l’ignorance par la vérité.

Je viens de prononcer ce mot, le sourire, je m’y arrête. Le sourire, c’est Voltaire.

Disons-le, messieurs, car l’apaisement est le grand côté du philosophe, dans Voltaire l’équilibre finit toujours par se rétablir. Quelle que soit sa juste colère, elle passe, et le Voltaire irrité fait toujours place au Voltaire calmé. Alors, dans cet oeil profond, le sourire apparaît.

Ce sourire, c’est la sagesse. Ce sourire, je le répète, c’est Voltaire. Ce sourire va parfois jusqu’au rire, mais la tristesse philosophique le tempère. Du côté des forts, il est moqueur ; du côté des faibles, il est caressant. Il inquiète l’oppresseur et rassure l’opprimé. Contre les grands, la raillerie ; pour les petits, la pitié. Ah ! soyons émus de ce sourire. Il a eu des clartés d’aurore. Il a illuminé le vrai, le juste, le bon, et ce qu’il y a d’honnête dans l’utile ; il a éclairé l’intérieur des superstitions ; ces laideurs sont bonnes à voir, il les a montrées. Étant lumineux, il a été fécond. La société nouvelle, le désir d’égalité et de concession et ce commencement de fraternité qui s’appelle la tolérance, la bonne volonté réciproque, la mise en proportion des hommes et des droits, la raison reconnue loi suprême, l’effacement des préjugés et des partis pris, la sérénité des âmes, l’esprit d’indulgence et de pardon, l’harmonie, la paix, voilà ce qui est sorti de ce grand sourire.

Le jour, prochain sans nul doute, où sera reconnue l’identité de la sagesse. et de la clémence, le jour où l’amnistie sera proclamée, je l’affirme, là haut, dans les étoiles, Voltaire sourira. (Triple salve d’applaudissements. Cris : Vive l’amnistie !)

Messieurs, il y a entre deux serviteurs de l’humanité qui ont apparu à dix-huit cents ans d’intervalle un rapport mystérieux.

Combattre le pharisaïsme, démasquer l’imposture, terrasser les tyrannies, les usurpations, les préjugés, les mensonges, les superstitions, démolir le temple, quitte à le rebâtir, c’est-à-dire à remplacer le faux par le vrai, attaquer la magistrature féroce, attaquer le sacerdoce sanguinaire, prendre un fouet et chasser les vendeurs du sanctuaire, réclamer l’héritage des déshérités, protéger les faibles, les pauvres, les souffrants, les accablés, lutter pour les persécutés et les opprimés ; c’est la guerre de Jésus-Christ ; et quel est l’homme qui fait cette guerre ? c’est Voltaire. (Bravos.)

L’oeuvre évangélique a pour complément l’oeuvre philosophique ; l’esprit de mansuétude a commencé, l’esprit de tolérance a continué ; disons-le avec un sentiment de respect profond, Jésus a pleuré, Voltaire a souri ; c’est de cette larme divine et de ce sourire humain qu’est faite la douceur de la civilisation actuelle. (Applaudissements prolongés.)

Voltaire a-t-il souri toujours ? Non. il s’est indigné souvent. Vous l’avez vu dans mes premières paroles.

Certes, messieurs, la mesure, la réserve, la proportion, c’est la loi suprême de la raison. On peut dire que la modération est la respiration même du philosophe. L’effort du sage doit être de condenser dans une sorte de certitude sereine tous les à peu près dont se compose la philosophie, mais, à de certains moments, la passion du vrai se lève puissante et violente, et elle est dans son droit comme les grands vents qui assainissent. Jamais, j’y insiste, aucun sage n’ébranlera ces deux augustes points d’appui du labeur social, la justice et l’espérance, et tous respecteront le juge s’il incarne la justice, et tous vénéreront le prêtre s’il représente l’espérance. Mais si la magistrature s’appelle la torture, si l’église s’appelle l’inquisition, alors l’humanité les regarde en face et dit au juge : Je ne veux pas de ta loi ! et dit au prêtre : Je ne veux pas de ton dogme ! je ne veux pas de ton bûcher sur la terre et de ton enfer dans le ciel ! (Vive sensation. Applaudissements prolongés.) Alors le philosophe courroucé se dresse, et dénonce le juge à la justice, et dénonce le prêtre à Dieu ! (Les applaudissements redoublent.)

C’est ce qu’a fait Voltaire. Il est grand.

Ce qu’a été Voltaire, je l’ai dit ; ce qu’a été son siècle, je vais le dire.

Messieurs, les grands hommes sont rarement seuls ; les grands arbres semblent plus grands quand ils dominent une forêt, ils sont là chez eux ; il y a une forêt d’esprits autour de Voltaire ; cette forêt, c’est le dix-huitième siècle. Parmi ces esprits, il y a des cimes, Montesquieu, Buffon, Beaumarchais, et deux entre autres, les plus hautes après Voltaire, ¾ Rousseau et Diderot. Ces penseurs ont appris aux hommes à raisonner ; bien raisonner mène à bien agir, la justesse dans l’esprit devient la justice dans le coeur. Ces ouvriers du progrès ont utilement travaillé. Buffon a fondé l’histoire naturelle ; Beaumarchais a trouvé au delà de Molière une comédie inconnue, presque la comédie sociale ; Montesquieu a fait dans la loi des fouilles si profondes qu’il a réussi à exhumer le droit. Quant à Rousseau, quant à Diderot, prononçons ces deux noms à part ; Diderot, vaste intelligence curieuse, coeur tendre altéré de justice, a voulu donner les notions certaines pour bases aux idées vraies, et a créé l’Encyclopédie. Rousseau a rendu à la femme un admirable service, il a complété la mère par la nourrice, il a mis l’une auprès de l’autre ces deux majestés du berceau ; Rousseau, écrivain éloquent et pathétique, profond rêveur oratoire, a souvent deviné et proclamé la vérité politique ; son idéal confine au réel ; il a eu cette gloire d’être le premier en France qui se soit appelé citoyen ; la fibre civique vibre en Rousseau ; ce qui vibre en Voltaire, c’est la fibre universelle. On peut dire que, dans ce fécond dix-huitième siècle, Rousseau représente le Peuple ; Voltaire, plus vaste encore, représente l’Homme. Ces puissants écrivains ont disparu ; mais ils nous ont laissé leur âme, la Révolution. (Applaudissements.)

Oui, la Révolution française est leur âme. Elle est leur émanation rayonnante. Elle vient d’eux ; on les retrouve partout dans cette catastrophe bénie et superbe qui a fait la clôture du passé et l’ouverture de l’avenir. Dans cette transparence qui est propre aux révolutions, et qui à travers les causes laisse apercevoir les effets et à travers le premier plan le second, on voit derrière Diderot Danton, derrière Rousseau Robespierre, et derrière Voltaire Mirabeau. Ceux-ci ont fait ceux-là.

Messieurs, résumer des époques dans des noms d’hommes, nommer des siècles, en faire en quelque sorte des personnages humains, cela n’a été donné qu’à trois peuples, la Grèce, l’Italie, la France. On dit le siècle de Périclès, le siècle d’Auguste, le siècle de Léon X, le siècle de Louis XIV, le siècle de Voltaire. Ces appellations ont un grand sens. Ce privilège, donner des noms à des siècles, exclusivement propre à la Grèce, à l’Italie et à la France, est la plus haute marque de civilisation. Jusqu’à Voltaire, ce sont des noms de chefs d’états ; Voltaire est plus qu’un chef d’états, c’est un chef d’idées. A Voltaire un cycle nouveau commence. On sent que désormais la suprême puissance gouvernante du genre humain sera la pensée. La civilisation obéissait à la force, elle obéira à l’idéal. C’est la rupture du sceptre et du glaive remplacés par le rayon ; c’est-à-dire l’autorité transfigurée en liberté. Plus d’autre souveraineté que la loi pour le peuple et la conscience pour l’individu. Pour chacun de nous, les deux aspects du progrès se dégagent nettement, et les voici : exercer son droit, c’est-à-dire être un homme ; accomplir son devoir, c’est-à-dire être un citoyen.

Telle est la signification de ce mot, le siècle de Voltaire ; tel est le sens de cet événement auguste, la Révolution française.

Les deux siècles mémorables qui ont précédé le dix-huitième l’avaient préparé ; Rabelais avertit la royauté dans Gargantua, et Molière avertit l’église dans Tartuffe. La haine de la force et le respect du droit sont visibles dans ces deux illustres esprits.

Quiconque dit aujourd’hui : la force prime le droit, fait acte de moyen âge, et parle aux hommes de trois cents ans en arrière. (Applaudissements répétés.)

Messieurs, le dix-neuvième siècle glorifie le dix-huitième siècle. Le dix-huitième propose, le dix-neuvième conclut. Et ma dernière parole sera la constatation tranquille, mais inflexible du progrès.

Les temps sont venus. Le droit a trouvé sa formule : la fédération humaine.

Aujourd’hui la force s’appelle la violence et commence a être jugée, la guerre est mise en accusation ; la civilisation, sur la plainte du genre humain, instruit le procès et dresse le grand dossier criminel des conquérants et des capitaines. (Mouvement.)Ce témoin, l’histoire, est appelé. La réalité apparaît. Les éblouissements factices se dissipent. Dans beaucoup de cas, le héros est une variété de l’assassin. (Applaudissements.)Les peuples en viennent à comprendre que l’agrandissement d’un forfait n’en saurait être la diminution, que si tuer est un crime, tuer beaucoup n’en peut pas être la circonstance atténuante (rires et bravos) ; que si voler est une honte, envahir ne saurait être une gloire (applaudissements répétés) ; que les Tedeums n’y font pas grand’chose ; que l’homicide est l’homicide, que le sang versé est le sang versé, que cela ne sert à rien de s’appeler César ou Napoléon, et qu’aux yeux du Dieu éternel on ne change pas la figure du meurtre parce qu’au lieu d’un bonnet de forçat on lui met sur la tête une couronne d’empereur. (Longue acclamation. Triple salve d’applaudissements.)

Ah ! proclamons les vérités absolues. Déshonorons la guerre. Non, la gloire sanglante n’existe pas. Non, ce n’est pas bon et ce n’est pas utile de faire des cadavres Non, il ne se peut pas que la vie travaille pour la mort Non, ô mères qui m’entourez, il ne se peut pas que la guerre, cette voleuse, continue à vous prendre vos enfants. Non, il ne se peut pas que la femme enfante dans la douleur, que les hommes naissent, que les peuples labourent et sèment, que le paysan fertilise les champs et que l’ouvrier féconde les villes, que les penseurs méditent, que l’industrie fasse les merveilles que le génie fasse des prodiges que la vaste activité humaine multiplie en présence du ciel étoilé les efforts et les créations, pour aboutir à cette épouvantable exposition internationale qu’on appelle un champ de bataille ! (Profonde sensation. Tous les assistants sont debout et acclament l’orateur.)

Le vrai champ de bataille, le voici. C’est ce rendez vous des chefs-d’oeuvre du travail humain que Paris offre au monde en ce moment.

La vraie victoire, c’est la victoire de Paris. (Applaudissements.)

Hélas ! on ne peut se le dissimuler, l’heure actuelle, si digne qu’elle soit d’admiration et de respect, a encore des côtés funestes, il ya encore des ténèbres sur l’horizon ; la tragédie des peuples n’est pas finie ; la guerre, la guerre scélérate, est encore là, et elle a l’audace de lever la tête à travers cette fête auguste de la paix. Les princes, depuis deux ans, s’obstinent à un contresens funeste, leur discorde fait obstacle à notre concorde, et ils sont mal inspirés de nous condamner à la constatation d’un tel contraste.

Que ce contraste nous ramène à Voltaire. En présence des éventualités menaçantes, soyons plus pacifiques que jamais. Tournons-nous vers ce grand mort, vers ce grand vivant, vers ce grand esprit. Inclinons-nous devant les sépulcres vénérables. Demandons conseil à celui dont la vie utile aux hommes s’est éteinte il y a cent ans, mais dont l’oeuvre est immortelle. Demandons conseil aux autres puissants penseurs, aux auxiliaires de ce glorieux Voltaire, à Jean-Jacques, à Diderot, à Montesquieu. Donnons la parole à ces grandes voix. Arrêtons l’effusion du sang humain. Assez ! assez, despotes ! Ah ! la barbarie persiste, eh bien, que la philosophie proteste. Le glaive s’acharne, que la civilisation s’indigne. Que le dix-huitième siècle vienne au secours du dix-neuvième ! les philosophes nos prédecesseurs sont les apôtres du vrai, invoquons ces illustres fantômes ; que, devant les monarchies rêvant les guerres, ils proclament le droit de l’homme à la vie, le droit de la conscience à la liberté, la souveraineté de la raison, la sainteté du travail, la bonté de la paix ; et, puisque la nuit sort des trônes, que la lumière sorte des tombeaux ! (Acclamation unanime et prolongée. De toutes parts éclate le cri : Vive Victor Hugo !)

2) Le Centenaire de la mort de Voltaire vu par l’Eglise

Extraits de l’Eglise de France sous la Troisième République, Tome 2, pp. 9-12 par Edouard Lecanuet

« Loin de songer sérieusement à un mariage de raison avec l’Eglise, Gambetta et son parti se préparait à lui enlever ses plus précieuses libertés. Cependant, l’année 1878 se passa dans une paix relative. Ce fut la trêve de l’exposition universelle. On remit à 1879 la revanche du Seize Mai et la guerre au cléricalisme. L’essentiel, pour les républicains était de conquérir le Sénat et l’Elysée. Or les élections sénatoriales devaient avoir lieu au mois de janvier 1879.Un seul incident de quelque importance se produisit. Voltaire était mort en 1778. Quelle bonne occasion de mortifier les catholiques, en célébrant le centenaire de leur grand ennemi ! Sur un mot d’ordre du Grand Orient, avec l’appui des Loges, une souscription s’ouvrit dans toute la France. Le Conseil municipal de Paris vota 10.000 francs, et se chargea d’organiser les fêtes. Un appel pressant fut adressé à tous les conseils généraux et municipaux. « La manifestation du 30 mai, disait-on, sera une vraie manifestation nationale et l’adhésion des 86 départements doit lui être acquise. » On alla plus loin ; on invita, au nom de la France, toutes les nations représentées à l’Exposition à y participer. Les organisateurs de cette apothéose n’en cachaient point le caractère. « Le centenaire de Voltaire littérateur n’aurait rien signifié du tout, écrivait le Bien public 1 ; le centenaire de celui qui a dit Ecrasons l’Infâme ! sera au contraire une éclatante manifestation. » Par les soins du comité des fêtes, un volume fut préparé qui contenait les pages les plus impies, les plus odieuses de Voltaire contre Jésus-Christ et la religion. « Ce volume, déclarait-on, sera répandu à des milliers et à des milliers d’exemplaires jusque dans les bourgades les plus reculées. Il ira dans chaque famille, et quand il y aura un Voltaire dans chaque famille, les églises se videront2. »Les catholiques, ainsi provoqués, relèvent le gant. Un comité se forme contre le centenaire, pour faire connaître au peuple le vrai Voltaire. Dans leurs mandements, les évêques protestent et ordonnent des prières publiques de réparation. Léon XIII lui-même, dans un discours public, déplore « les hommages impies rendus au plus cruel ennemi de Jésus-Christ et de son Eglise. » Mais nul, dans ces circonstances, ne montre plus de zèle et d’énergie que Mgr Dupanloup.Quand lui parvient la nouvelle des fêtes projetées, il est à Hyères, épuisé, presque mourant. « Ah ! mon ami, dit-il à l’abbé Lagrange, quand on aime Jésus-Christ et son Eglise, comme on souffre à voir cela ! mais, ou j’y laisserai ma vie ou j’empêcherai ce scandale ! « Il accourt à Orléans, prêt à la lutte. A ce moment même, ses amis négocient avec M. Dufaure sa présentation au cardinalat. Longtemps le président du Conseil a hésité, sous prétexte qu’après le Seize Mai, l’évêque avait voté avec la majorité du Sénat la dissolution de la Chambre ; rancune bien mesquine chez un homme d’une telle valeur ! Il cède enfin, mais à condition que Mgr Dupanloup renoncera à sa campagne contre Voltaire. « J’ai été mille fois trop honoré dans l’Eglise, » répond l’évêque, « et je ne voudrais pas remuer le bout du doigt vers le plus petit honneur quelconque, ni par le moindre ménagement humain, ne pas faire ce que ma conscience et mon cœur pour l’Eglise me demanderaient de faire3. « Quelques jours après, paraissent dans la Défense, ces dix Lettres au Conseil Municipal de Paris, dont le Cardinal Guibert disait : « Elles sont le Rosbach de Voltaire ! » C’est un réquisitoire juste et véhément contre l’ennemi du Christ, le flatteur de Frédéric II, l’insulteur passionné de nos soldats, qui réservait « au peuple sot et barbare un joug, un aiguillon et du foin, » tandis qu’il s’enrichissait des largesses prussiennes, des profits de l’usure et de la traite des nègres. L’évêque d’Orléans cite en témoignage Jean-Jacques Rousseau, Mirabeau, Renan, Sainte-Beuve, Taine, Victor Hugo4, etc., qui tous ont accablé Voltaire de leur mépris. L’effet de ces lettres est immense. La victoire est gagnée non seulement devant l’opinion, mais auprès des pouvoirs publics. Mgr Dupanloup en prend acte à la tribune du Sénat, le 21 mai. Si le gouvernement n’accorde pas à l’évêque tout ce qu’il demande, il inflige du moins un blâme public au Conseil municipal de Paris et interdit toute manifestation extérieur. Au lieu de la fête nationale qu’ils avaient rêvée, les organisateurs du centenaire se bornent à « une fête oratoire dans un théâtre et dans un cirque ! des déclamations outrées, emphatiques, contradictoires : un avortement et une risée5. »

1. Le Bien Public, 18 février 1878.

2. Le Bien Public, 19 mai 1878. Voir également le Monde Maçonnique, mars 1878.

3. Lettre à M. l’abbé Bernard, 18 avril 1878.

4. Victor Hugo, après avoir traité jadis l’œuvre de Voltaire « d’œuvre d’ignominie ; » après l’avoir appelé « singe de génie, chez l’homme en mission par le diable envoyé, serpent, sophiste, faux sage, démon, noir milan, loup rôdant, tigre, Satan, » etc ; accepta de présider les fêtes du centenaire… « Permettez-moi de vous le dire, lui écrivit l’évêque d’Orléans, avec le respect tristement ému que mon âge doit au votre : vous êtes une barque sans lest, poussée par le vent du siècle, d’un rivage à l’autre ; vous croyez aborder à la gloire, et, je crains, vous échouerez à la pitié. » 3 juin 1878.

5. Mgr Dupanloup


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