L’individualisme et l’action collective (ATTAC)

mardi 23 janvier 2018.
 

auteur-e(s) : Albert Richez

L’individualisme, qui témoigne aussi d’une libération personnelle de communautés étouffantes, est-il aujourd’hui responsable de tous les désengagements collectifs ?

Ou n’est-il pas encouragé pour servir des intérêts politiques partisans ? Nous sommes des militants qui veulent un autre monde, plus libre à l’égard des puissances financières, plus égalitaire, plus fraternel : c’est un Idéal et pas un Rêve ; pour construire ce Monde, nous ne pouvons agir seuls ; or, nous sommes trop souvent incapables de mobiliser des militants assez nombreux pour relever les défis à la hauteur des enjeux humains, qui nous interpellent. Pour mobiliser, nous devons donc comprendre l’individualisme et trouver des solutions fondamentales et concrètes pour donner l’envie de se mobiliser.

Il n’existe pas, dans l’histoire de l’humanité, d’individu préexistant à la société [1]. Et, dans l’histoire de la pensée, l’on trouve des philosophies qui présentent une humanité ambivalente. Tantôt, l’individualisation, poussée à l’outrance, atomise la personne excluant une société qui fait sens. Tantôt, des philosophies témoignent de perspectives d’organisation du monde, où l’homme peut faire sens avec autrui [2]. Et l’observation quotidienne de l’humain en tant que tel nous montre un être à la fois préoccupé du « pour soi » et du « pour autrui » [3] ; et, d’une manière générale, « malgré le règne de l’échange marchand, nous savons bien que nous n’échangeons pas seulement pour obtenir quelque chose, mais aussi pour entrer en relation, et parfois uniquement pour cela » ; ainsi, même aujourd’hui, dans notre société dominée par le « néo-libéralisme économique » et la compétition généralisée, nous cherchons plus la qualité des liens que la quantité des biens. Et après une journée de travail toute orientée vers la « productivité », c’est le bonheur d’être soi gratuitement avec les siens, que nous recherchons, dans une relation de paix, de non concurrence et de tranquille sécurité. L’individualisme et l’être humain ne sont donc pas sans ambivalence. De fait, cohabitent en nous deux tendances indissociables et contradictoires : d’une part l’aspiration à la pleine liberté de « faire ce que l’on veut, y compris pour soi seul » et d’autre part la volonté d’association et le désir de « faire société ». Nous ne sommes pas seulement guidés par notre seul intérêt personnel mais aussi par des valeurs, des croyances et des conventions, qui nous constituent en communautés solidaires. Nous sommes donc amenés à reconnaître, comme l’analyse le philosophe contemporain François Flahaut, « qu’être soi ne va pas de soi » [4] ! Car nous désirons, tout à la fois, « être soi et pour soi » et, en même temps, « être avec et pour les autres ». Entre ces deux consciences, qui participent des deux rives de notre sentiment d’exister, nous sommes en tension permanente et, finalement, nous n’aimons autant la solitude qu’aux moments où nous sommes assurés de n’être pas seuls. Ce discours n’est que le reflet de ce que nous pouvons observer. Mais cette réalité n’est pas intégrée dans l’esprit de ceux qui pensent les programmes des partis de pouvoir et elle est reléguée après les questions économiques, ce qui fait de l’économie la science directrice des politiques humaines.

Alors, l’on peut se demander si toute la difficulté de « faire société » dans des combats-clés d’aujourd’hui ne participerait pas d’un vaste malentendu collectif et politique, qui exigerait alors une remise en cause profonde de nos orientations idéologiques ?

Même s’il est indiscutable - et on peut le montrer - que le capitalisme financier, qui dirige le monde exploite au maximum les tendances « atomisantes » d’une certaine individuation, il n’en reste pas moins que, depuis l’éclosion de la pensée moderne (Descartes pour la philosophie et Rousseau pour la politique), tous les discours politiques nous entraînent dans un double malentendu ; les doctrines dominantes (libéralisme, nouveau socialisme dit « démocratique », marxismes divers) convergent à la fois sur une même conception implicite de l’être humain, qui serait un atome indépendant des autres et sur le fait qu’il serait dominé par une même pulsion, qui serait économique et lui donnerait, comme horizon unique, de « travailler, produire et consommer » ; or cette double vision, qui ne résisterait pas à un examen minutieux et scientifique, n’est jamais débattue en tant que telle. Et pour cause : l’individu est considéré comme n’ayant aucun poids dans l’Histoire : qu’il soit sociable ou solitaire, il n’influence en rien le destin de l’humanité ; ce qui importe en lui, c’est qu’il soit déterminé par une loi de l’espèce, qui le pousserait au progrès continu de la production en tentant, par politiques interposées, de sélectionner les modèles économiques et sociaux les plus adaptés pour produire et croître davantage. Ni Adam Smith, ni Herbert Spencer, ni Karl Marx, ni Jean Jaurès ne peuvent infirmer cette orientation, qui est leur schéma formel au delà de politiques précises et de formes de lutte pour les promouvoir ou s’en libérer. Toutes ces théories narrent la même histoire de l’humanité : isolés aux origines, les humains ont été contraints, pour survivre et satisfaire leurs besoins, de constituer des sociétés. Celles-ci restent dominées par la compétition, qu’elles cherchent à contenir par la loi. Mais la loi est faite par les dominants. D’où le dilemme fondateur de la pensée politique moderne : comment établir l’harmonie sociale sans opprimer les libertés ou comment restaurer une égale liberté qui ne dénégère pas en conflit perpétuel ? [5] Et ces politiques diverses se résument finalement en trois solutions : « l’hypersociété », qu’illustre bien le holisme, qui est la forme de société communautaire qui domine les consciences de ses membres, l’isolement des atomes que nous connaissons actuellement dans la « dissociété » décrite par Jacques Généreux, et une synthèse des deux, explorée par les totalitarismes ; elle consiste à broyer les individus atomisés dans une pâte à modeler uniforme censée accomplir le sens de l’histoire. Mais tout ceci repose sur deux erreurs : d’abord, la non reconnaissance de la complexité radicale de l’individu qui, par ce qu’il est en soi « même et autre », est animé par des pulsions contraires ; il peut aussi bien « être avec et comprendre autrui » que « vouloir sa totale perfection solitaire et être intolérant aux autres pour diverses raisons considérées comme des défauts rédhibitoires » ; ensuite, pour préserver une « société lisse », où tous seraient identiques, un seul moyen de construire de force l’harmonie sociale est utilisé : la course à l’abondance et la jouissance maximale des biens, ce qui se traduit en d’autres termes par la croissance continue et, au mieux, « soutenable » [6] ; et, bien sûr, je ne passerai pas sous silence qu’il existe aussi, un courant partisan de la décroissance, apparemment minoritaire, au moins en Occident. Tout ceci fait l’impasse sur une autre approche du « vivre en société » : la recherche du lien plutôt que la recherche du bien ; et qui sait si ce n’est pas là cet horizon d’un autre sens qui pourrait rassembler les individus pour une autre militance ?

Notes

[1] Cf Norbert Elias : La Société des Individus : l’ensemble de l’ouvrage.

[2] Cf ouvrage collectif sous la direction de Jacques Calame : Identités de l’Individu, Contemporain ; pp 147 et suivantes (sq) : pour « l’individu atome », voir Descartes, Hobbes, Leibniz, Nietzsche, Heidegger ; pour l’individu qui fait sens avec autrui, voir Kant et Lévinas.

[3] Cf Jacques Généreux : la Dissociété, pp 137 et sq.

[4] Cf F Flahaut, dans « Le sentiment d’exister. Ce soi qui ne va pas de soi », cité par J Généreux dans Dissociété, p 141.

[5] Cf Jacques Généreux : la Dissociété, pp 334, 335, 336 et sq.

[6] Cf Jacques Généreux : la Dissociété, pp 338.

[7] Cf Thomas Coutrot, Démocratie contre Capitalisme, p 40 : « En ce qui concerne les taux de participation aux élections législatives entre le début des années 50 et le milieu des années 80 : la France a perdu 19 points, les Etats Unis 16 points, la Japon 15, le Royaume Uni 11 ... les seuls pays connaissant une progression étant la Suède et le Danemark. Pire encore : partout où l’abstention s’accroît, elle le fait davantage dans les classes populaires que dans les classes moyennes et supérieures. Le suffrage redevient censitaire de facto... »

[9] Depuis la fin de la décennie 70 en effet, les multinationales ont tissé leur toile pour concentrer le capital et détruire les conditions de solidarité des travailleurs ; dans chaque secteur d’activité (agro-alimentaire ; aéronautique ; téléphonie ; informatique...), à coups de fusions - acquisitions, de division du travail entre entreprises de 1° niveau et entreprises sous-traitantes, s’accompagnant à chaque fois de licenciements, souvent de délocalisations et de recrutement de personnels à statut précaires, elles ont accru démesurément leur pouvoir financier, elles ont éloigné les centres de décision des sites de production, elles ont cassé les concentrations ouvrières et individualisé les modalités de travail rendant plus difficile l’action syndicale ; désormais, le travailleur est de plus en plus seul et livré à l’arbitraire d’un pouvoir anonyme, qui s’est doté d’un personnel d’encadrement bien payé, qui lui sert de relais pour conduire un management de plus en plus asservissant.

[13] Si l’on en croit Jacques Généreux dans « Dissociété », ces postulats faux peuvent être « déconstruits » comme suit :

• Sur la Nature humaine et l’individu :

- (1) Alors qu’il est indiscutable qu’il est au minimum dès sa naissance en lien avec ses parents, pour les libéraux, l’être humain est un « individu » qui existe avant et hors de toute relation à autrui. Il serait plus juste de dire qu’il est la plus petite composante humaine observable dans une communauté humaine.

- (2) toujours pour les libéraux, l’individu seul choisit ses règles et décide de ses actions. Et c’est essentiel pour l’économiste libéral car l’équilibre automatique des marchés suppose des individus indifférents les uns aux autres. Le souci de développer une science des marchés, mathématique comme la physique, a conduit les théoriciens néoclassiques à éliminer du raisonnement tout ce qui ne pouvait pas entrer aisément dans leurs équations.

- (3) l’individu étant un être totalement « autonome », on peut en déduire qu’il est seul responsable de ce qu’il fait et de ce qu’il est. Le corollaire de cette responsabilité exclusive est la naturalisation de toute inégalité ; en admettant le principe que tout individu a une égale valeur et un droit égal d’exercer sa volonté, on peut définir l’inégalité comme résultant d’une différence imposée, soit par une puissance extérieure, soit par la nature. Il n’existe donc pas d’inégalité sociale mais des inégalités naturelles, physiques ou psychiques à la naissance. L’Etat n’a pas à aider les pauvres car il entretiendrait un état de dépendance qui aggraverait la pauvreté (exemple de la théorie du « chômeur volontaire »).

- (4) l’individu est strictement égoïste indifférent et rationnel. Mais l’histoire de la pensée et de l’action politique le prouve : cet égoïsme de l’individu, peut être compensé par sa sociabilité et ses penchants altruistes, d’où une possibilité de vie pacifique de l’individu en société.

- (5) Et pourtant, chez les libéraux, l’individu, indifférent au bien et à la souffrance d’autrui, et, par nature, agressif et prédateur. Une société primitive, sans Etat et sans lois, est nécessairement le lieu d’une compétition féroce, qui cesse uniquement et temporairement par la victoire du plus fort ; et Machiavel le confirme : « Quiconque veut fonder un Etat et lui donner des lois doit supposer d’avance les hommes méchants. Les hommes ne font le bien que forcément. Mais, dès qu’ils ont le choix et la liberté de commettre le mal en toute impunité, ils ne manquent jamais de porter partout la confusion et le désordre ». Mais Hobbes reste le penseur emblématique de cette conception : « L’homme est un loup pour l’homme ». Mais, comme il faut bien vivre en société, les libéraux ont trouvé un succédané prétendument pacifique à cette agressivité de l’homme pour l’homme, c’est l’institution de marchés de « libre concurrence » dans toutes les activités humaines. Finalement, quel que soit la philosophie dont nous nous inspirons, qu’elle soit libérale (Hobbes) ou non (Rousseau, Marx), en dehors du socialisme méthodologique, que développe J Généreux dans Dissociété, p 160, ce sont la compétition et l’agressivité qui tendent spontanément à dominer les relations entre humains, dès lors qu’ils doivent vivre ensemble.

• Mais le libéralisme développe aussi une idéologie particulière sur la Nature de la Société, qui tend de répondre aux questions suivantes : pourquoi des individus, si peu disposés à vivre ensemble, vivent en société ? Comment définiront-ils des institutions et des lois communes ? Quelle finalité assigneront-ils à la société qu’ils constitueront ?

- (1) la Société est un contrat d’association volontaire et utilitaire : « les passions qui poussent les humains à la paix sont la peur, la mort, le désir des choses nécessaires à une existence confortable, et l’espoir de les obtenir par leur activité » Ceci rejoint un propos de M Thatcher : « Il n’y a pas de société. Il y a des individus, hommes et femmes, et il y a des familles. Et aucun gouvernement ne peut faire quoi que ce soit autrement que grâce aux gens ».

- (2) il n’y a pas de droits sans obligation : une société d’individus autonomes et égoïstes ne donne rien ; elle ne garantit aucun droit sans contrepartie : les individus n’acceptent que l’échange des droits. Citons encore M Thatcher : « ...les gens doivent d’abord s’occuper d’eux-mêmes. C’est notre tâche que de prendre soin de nous et ensuite, aussi, de s’occuper de notre entourage. Les gens sont parfaitement convaincus d’avoir des droits aujourd’hui, mais ils oublient les obligations. Or, il n’y a aucun droit sans que quelqu’un ait d’abord satisfait à une obligation ». Et Anthony Giddens, le penseur de « la 3° voie » illustrée par Tony Blair ne dit pas autre chose lorsqu’il écrit : « Il n’y a pas de droit sans responsabilité »... alors que c’est la société qui prépare, dès sa naissance, un individu à exercer ses droits (l’individu naît créancier de la société et il n’en devient débiteur que lorsqu’il en été constitué « citoyen »). Le libéralisme soutient donc que la société n’est responsable de rien et ne fait que rendre à chacun que la contrepartie de ce qu’il offre ; d’où les discours sur « la performance au mérite, le culte de la responsabilité individuelle pour réduire les politiques de réductions des prestations sociales sans contrepartie, à culpabiliser les individus en situation d’échec (chômage, pauvreté, échec scolaire...), à réprimer les parents des jeunes délinquants, les prostituées et les mendiants...

- (3) Il faut établir l’Etat minimum, la société minimale et la « dissociété » optimale : de ce fait, toute « production publique » (loi, règlement, institution, service public de défense, police et justice..) ne crée en soi aucune valeur et constitue seulement un moyen mobilisé en vue de vraies valeurs que sont les biens privés. Et, comme cette production a un coût, il convient de la limiter au strict nécessaire ; c’est un domaine d’exception, dont le champ est défini par la défaillance de l’action privée. L’Etat est donc réduit au rôle de gendarme et, pour limiter les conflits, tout est fait pour que les individus soient inclus dans des champs qui puissent réduire les conflits par des règles communautaires, d’où l’encouragement à ce communautarisme. « La dissociété » libérale opère donc un mouvement inverse de celui de la modernité. Son but n’est pas le progrès, mais le déclin de la société politique. Son défi est de maintenir l’ordre social en limitant autant qu’il est possible la coûteuse régulation publique. Sa solution n’est pas « post-moderne » mais « ante-moderne » : il s’agit de restaurer la soumission de l’individu aux normes de sa sous-communauté et de la religion. On ne s’étonne pas, dès lors, de voir le fondamentalisme religieux s’épanouir dans la société américaine, qui est aussi la plus avancée sur la voie de la « dissociété »... »

- (4) l’abondance de biens, finalité nécessaire de la société : cela veut dire que l’économique prime le politique ; ainsi la démocratie est le moins mauvais des moyens pour éviter une extension perverse de la loi et du domaine public. Pour éviter la prédation et un système universellement policier, c’est donc la satiété pour tous qu’il faut viser : ceci s’appelle l’état d’abondance et, comme la compagnie désintéressée des autres ne produit aucun plaisir, l’abondance dont il est question ne peut être que l’abondance de biens et services consommables. D’où l’économie de marché : les libéraux promeuvent l’extension générale des marchés de libre concurrence (d’où leur « marchéisme »).

- (5) La généralisation de la libre concurrence maximise le bien-être : hormis les activités organisées dans le champ d’action de l’Etat minimum, toutes les activités doivent être organisées sur le principe de la libre concurrence ; en effet, aux dires d’économistes comme Walras (école de Lausanne) ou F Von Hayek (école de Vienne), un ensemble de marchés parfaitement concurrentiels conduit spontanément l’économie vers un équilibre général stable, capable de se rétablir automatiquement à la suite de chocs perturbateurs et un tel système garantit l’utilisation la plus efficace des ressources et maximise le bien-être collectif. Des marchés libres assurent ainsi l’équilibre entre la poursuite de l’intérêt privé et la réalisation de l’intérêt général ; en conséquence, toute intervention politique, qui entrave la libre entreprise et le libre fonctionnement des marchés concurrentiels est contraire à l’intérêt général. C’est oublier que, depuis les années 70, des dizaines de théorèmes ont établi que : l’équilibre général des marchés parfaitement concurrentiels est impossible ; que la libre concurrence aggrave les déséquilibres au lieu de les résorber ; que la libre concurrence est inefficace en présence de biens publics, de rendements d’échelle croissants, d’interdépendances entre les fonctions d’utilité (externalités) et d’asymétrie d’information entre les agents et que la rivalité entre les agents est souvent moins efficace que leur coopération ...

[14] Cf J Généreux, dans Dissociété, p 338.

[15] Cf J Jaurès dans l’Autre Socialisme, pp 138, 139.

Albert Richez


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