20 novembre 1945 Ouverture du Tribunal de Nuremberg

jeudi 21 novembre 2019.
 

A) Nuremberg  : un modèle pour la justice pénale internationale

Le 20 novembre 1945, un tribunal d’un nouveau genre s’ouvre à Nuremberg. Les principaux dignitaires nazis y sont accusés. Le but n’est pas d’y tenir une justice des vainqueurs mais de punir les crimes commis. La qualification de crime contre l’humanité naît de cette volonté.

Pour les Alliés, la décision était claire, et elle fut prise en pleine guerre  : l’Allemagne devra capituler et les nazis seront jugés. Le 20 novembre 1945, un tribunal d’un nouveau genre s’ouvre à Nuremberg, la ville des réunions du parti nazi. Militaire, mais surtout international. Devant les juges des principales puissances alliées (États-Unis, Royaume-Uni, France, URSS), se tiennent les plus hauts dignitaires nazis qui ont pu être arrêtés. Les audiences vont durer de longs mois, de novembre 1945 à octobre 1946. Sur 22 prévenus, 12 seront condamnés à mort, dont un par contumace, 7 à des peines de prison, 3 acquittés. Les Alliés ouvrent également des tribunaux militaires sur les lieux où des crimes ont été commis, tandis que les nations libérées tiennent des procès pénaux dans leurs cours ordinaires.

La construction juridique mise en œuvre pour appréhender et juger la politique criminelle nazie comprend les crimes contre la paix, les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité, tous rapportés au crime de conspiration. Cette notion associe deux types de comportement  : l’intention de commettre un acte illégal et l’accord entre les parties sur le plan ainsi concerté. Ainsi cette charge pénale se distingue-t-elle de la commission des autres crimes, qui en sont le prolongement, mais qui génèrent une incrimination spécifique.

Contrairement à une idée reçue, il ne s’agit pas d’une justice de vainqueurs, dans la mesure où les crimes commis pas les nazis sont d’une ampleur et d’une violence inédites, qui pose d’ailleurs la question de l’écart, inévitable, entre la très haute responsabilité des personnes jugées et le niveau de la peine. Comme le souligne le philosophe Paul Ricœur, il y a « une limite interne du jugement pénal, tout châtiment paraissant dérisoire à la mesure des torts infligés aux victimes ». Ce ne sont d’ailleurs pas seulement les individus qui sont jugés, mais les « organisations », ce qui conduit à une inflexion majeure du procès et de son système d’accusation quand le procureur général, Robert H. Jackson, après avoir entendu le témoin Otto Ohlendorf expliquer comment son unité, l’Einsatzgruppe D, a « liquidé environ 90 000 personnes, hommes, femmes, et enfants, dont la majorité était juive », s’écrie  : « Aucun tribunal n’a jamais entendu pareille énumération de meurtres de masse du genre de ceux commis par cet homme et son camarade SS Wisliceny. Leur propre témoignage met en évidence la responsabilité de la SS dans le programme d’extermination qui a coûté la vie à 5 millions de juifs, responsabilité que cette organisation a acceptée et dont elle s’est acquittée avec méthode, sans remords, et minutieusement (…). Ces organisations sont exemplaires des forces du mal du régime nazi. En rendant une justice préventive pour éviter que se répètent ces crimes contre la paix, ces crimes contre l’humanité et ces crimes de guerre, il serait plus catastrophique d’acquitter ces organisations que d’acquitter l’ensemble des 21 individus présents dans le box. »

La construction de cette nouvelle forme de justice nécessitait une révision de la scénographie du procès, une décision qui allait s’avérer riche de conséquences pour l’avenir. Il convenait qu’aucun ornement ou emblème relevant des traditions de chacun des pays alliés ne vienne perturber une instance à vocation supranationale. Mais, surtout, il fallait s’assurer que les conclusions des audiences ne puissent être contestées et que les crimes jugés, en particulier ceux commis contre les juifs d’Europe, ne soient pas niables. La tendance qui a prévalu était positiviste. Grâce à l’énorme travail d’investigation réalisé par une équipe d’experts entourant le procureur général, pendant les six mois précédant l’ouverture du procès, le crime a été établi à partir de documents émanant de l’État et des organisations qui l’avaient commandité.

Ainsi, non seulement le procès fut équitable, les peines prononcées étant différenciées, mais il a été doté d’une fonction pédagogique pérenne, en rendant ces preuves, en même temps que la transcription des audiences, disponibles sous forme imprimée dans les langues des juges et des accusés. Cette masse documentaire a largement influencé la première historiographie du procès de Nuremberg.

La durée du procès et la confrontation des parties, qui a permis d’entendre la voix des premiers témoins survivants de la Shoah, comme Abraham Sutzkever, ont permis de favoriser une meilleure compréhension des crimes commis, d’abord perçus comme des « atrocités ». La qualification nouvelle de crime contre l’humanité constitue ainsi le vecteur majeur de la création d’une justice pénale internationale.

Vient de paraître  : Encyclopédie de la Seconde Guerre mondiale, sous la direction de Jean-François Muracciole et Guillaume Piketty, Robert Laffont, coll. « Bouquins ».

La preuve par l’image »

En juin 1945, le procureur Robert H. Jackson exposait dans un rapport rédigé à l’attention du président des États-Unis, Harry S. Truman, qu’il allait falloir « établir des faits incroyables au moyen de preuves crédibles ». Alors que l’on aurait pu s’attendre à ce que ces documents soient surtout écrits, les images furent également convoquées comme preuves, une première dans l’histoire. Le 29 novembre 1945, un film de montage sur les camps de concentration fut projeté dans le tribunal, sous le regard des 21 prévenus. « La résurrection de l’horreur, écrit Joseph Kessel, n’était plus, en cet instant, le fait essentiel. Il s’agissait de mettre tout à coup les criminels face à face avec leur forfait immense et de surprendre les mouvements auxquels les forcerait ce spectacle, ce choc. »

À signaler  : le cycle « la Pérennité du témoignage » se conclut jeudi 19 novembre au Mémorial de la Shoah, avec une conférence de Christian Delage sur le cas de Simon Srebnik.

Christian Delage, Historien, L’Humanité


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