Cent ans après sa naissance, Mitterrand divise encore

vendredi 18 juillet 2008.
 

Pour marquer les quatre ans de son élection à la présidence de la République, François Hollande avait convoqué dans un discours sur « la gauche et le pouvoir » au théâtre du Rond-point, à Paris, début mai, toutes les grandes figures historiques, de Jaurès à Blum et Mitterrand, dans le but de réhabiliter son action, qu’il situait dans le « fil rouge » reliant, à l’en croire, « toutes les périodes où la gauche a gouverné ». Ce soir, au musée du Louvre, les rôles seront pour ainsi dire inversés  : c’est en quelque sorte le souvenir que François Mitterrand a laissé dans les mémoires qui convoque à son tour le lointain successeur, à l’occasion d’un hommage rendu au premier président socialiste de la Ve République pour le centenaire de sa naissance, le 26 octobre 1916 à Jarnac (Charente).

Pourtant, comme souvent avec François Hollande, l’histoire devrait ramener à sa propre actualité, faite de menaces inédites sur son avenir politique et, par ricochet, sur l’avenir d’une gauche tout entière plombée par les fautes et les échecs du chef de l’État. Même s’il ne la provoque pas, « François Hollande risque de souffrir de la comparaison », souffle à l’Humanité Arnaud Montebourg, pressenti comme son adversaire le plus redoutable à la primaire du PS dans le cas où le chef de l’État se déciderait à s’y présenter. Une enquête électorale du Cevipof (le centre de recherches de Sciences-Po) publiée hier par le Monde indique ainsi que François Hollande crève un nouveau plancher d’impopularité, avec seulement 4 % des sondés qui se disent satisfaits de son action, contre 12 % il y a un an. La déception et le désarroi des électeurs de gauche

Au plus bas de ses deux septennats, en 1991, Mitterrand n’est jamais descendu au-dessous de 22 % d’avis positifs. La déception et le désarroi des électeurs de gauche ne peuvent qu’être plus cruels, confrontés à ce que la patine du temps a laissé comme souvenir du vainqueur de 1981. Celui d’une époque qui apparaît a posteriori à tort ou à raison comme « un âge d’or où le politique pouvait beaucoup, où la gauche avait tenu bon sur l’essentiel », décrypte le porte-parole du PCF, Olivier Dartigolles.

Retraite à 60 ans, cinquième semaine de congés payés, semaine des 39 heures, lois Auroux sur la démocratie dans l’entreprise, et même – chose qui passe pour inouïe aujourd’hui – nationalisation de « toutes les banques », comme aime à le souligner le candidat à la présidentielle de la France insoumise, Jean-Luc Mélenchon… Le bilan des premières années de l’union de la gauche sous la présidence de François Mitterrand apparaît aux antipodes du quinquennat finissant, marqué par les renoncements aux engagements pris, pourtant bien plus timides qu’en 1981. « Au moins, pendant deux ans, François Mitterrand a mené une politique de gauche dont on ne trouve pas d’équivalent chez François Hollande », relève la porte-parole d’Ensemble !, Clémentine Autain, pour laquelle l’actuel chef de l’État ne peut se targuer d’« aucun minimum syndical » qui permettrait que l’étiquette de gauche accolée à son bilan ne soit pas totalement usurpée. Pour Jean-Luc Mélenchon, qui consacre un chapitre entier de son dernier livre (le Choix de l’insoumission, Seuil) au bilan de François Mitterrand, le président élu sur l’élan du Programme commun n’est en rien comparable avec l’actuel qui « incarne le pur carriérisme, l’imposture, la tricherie ». « D’une certaine manière, François Mitterrand est vaincu aujourd’hui. François Hollande et Manuel Valls sont la revanche de la vieille droite du PS », estime-t-il.

Trente-cinq ans après la victoire du 10 mai 1981, la gauche n’a pas soldé ses comptes avec le bilan des années Mitterrand, ni avec les leçons à en tirer sur les conditions et les moyens d’une « autre politique ». Pour sa part, Jean-Luc Mélenchon récuse aussi bien l’« aveuglement » du procès en trahison fait à Mitterrand à partir de 1983 que la théorisation du renoncement qui s’en est suivie par ce qu’il nomme la « droite socialiste ». « La vérité, c’est que, en 1983, on se retrouve sans ligne alternative » à l’intégration au Système monétaire européen (SME), explique le candidat de la France insoumise, qui en a tiré la conviction de la nécessité d’ un « plan B ». « Quel est le changement de paradigme opéré, de 1983 à 1985, par François Mitterrand et par le PS à sa suite  ? Substituer à un dessein national de transformation sociale l’ambition de “construire l’Europe”, fût-ce sur la base du néolibéralisme qui triomphait alors dans le monde anglo-saxon », analysait de son côté en 2014 Jean-Pierre Chevènement, démissionnaire du gouvernement Mauroy à l’annonce du « tournant de la rigueur », en mars 1983. Pour l’ancien compagnon de route de Mitterrand, « la “parenthèse” libérale ouverte en 1983 ne s’est jamais refermée et le PS n’a jamais remis en cause le parti pris ultralibéral qui est au cœur des traités qu’il a élaborés et votés depuis près de trois décennies ».

Cette tension entre « adaptation » aux règles en vigueur ou transformation progressiste de la société continue de traverser la gauche. « Tout ce qui relève aujourd’hui de la réflexion et de l’analyse sur la période Mitterrand renvoie à cette question  : que peut vraiment la gauche face à l’argent et aux puissances économiques  ? » résume le communiste Olivier Dartigolles. « Pour ma part, François Mitterrand n’est ni le coupable de tout ni une figure toute-puissante à laquelle on doit se référer », juge Clémentine Autain, qui pointe au passage l’« incohérence » chez Jean-Luc Mélenchon, consistant « à accabler d’un côté le premier ministre grec, Alexis Tsipras, après sa défaite face à la troïka des financiers en 2015, et, de l’autre, à expliquer que François Mitterrand n’a pas eu le choix en 1983 ». La véritable rupture au PS date de 1983

Reste un fait  : quels que soient le contexte, le débat sur les options politiques réellement en présence et les motivations des décisions de l’époque – renoncement ou « trahison », pour certains, contrainte ou « réalisme » pour d’autres – c’est à cette année 1983 que remonte le début de « la déception, de la désillusion vis-à-vis de la gauche des années Mitterrand dans lesquelles j’ai grandi », se rappelle Clémentine Autain. « C’est le début de la chronique qui mène aujourd’hui à l’échec de François Hollande », souligne derechef Olivier Dartigolles. Même si, comme l’écrivait l’historien et directeur de la Revue socialiste, Alain Bergounioux, en 2014, « dans les débats qui ont cours aujourd’hui au PS, la tentation est grande d’y voir (…) toujours le débat entre deux gauches, que résume souvent l’opposition entre deux personnalités, Jaurès-Guesde, Daniel Mayer-Guy Mollet, Rocard-Mitterrand, Valls-Montebourg, etc. (…), la véritable rupture dans l’histoire du socialisme français se situe là, dans les années 1982-1983 ». Et de résumer ainsi le sens qu’il donne à la rupture opérée  : « François Mitterrand avait déjà voulu que le PS devienne pleinement un parti de gouvernement. »

C’est cette position qui est reprise par François Hollande. Refusant d’entrer dans le débat d’orientation pour ne pas légitimer ses adversaires, il préfère entretenir la fiction d’une fracture entre une gauche qui assume le pouvoir grâce au « compromis dynamique et juste », et une autre qui, à force de « fuir devant l’adversité », se placerait elle-même hors jeu, sans alternative crédible à proposer. L’actuel chef de l’État confisque ainsi l’intégralité de l’œuvre de la gauche au gouvernement pour en priver ses adversaires. Il y puise à la fois de quoi se parer d’atours de gauche en vantant la « retraite à 60 ans » et les « lois Auroux de 1982 » – ces acquis que ses réformes détricotent – et de quoi justifier sa politique par les orientations impopulaires prises après le tournant de la rigueur  : restructuration des grandes industries, Europe libérale, politique de lutte contre l’inflation au détriment des salaires et de l’emploi… Le rassemblement à gauche en question

Mais la position de Hollande est fragile, comme le montre l’obligation d’en passer par la primaire s’il veut se représenter. Une différence avec François Mitterrand, que met en lumière Paul Quilès, qui redoute les « ravages » d’un tel procédé, symptôme à ses yeux de la déliquescence du débat politique, réduit à un « concours de beauté » où les concurrents « viennent pour faire parler d’eux ». Pour celui qui fut cinq fois ministre de Mitterrand et l’avait aidé à gagner le congrès du PS à Metz en 1979 sur une « vision politique claire » bâtie sur un programme et une stratégie ayant pour axe le « rassemblement de la gauche », la question n’est plus de savoir si la politique de François Hollande est de gauche ou pas – « tout le monde connaît la réponse, pas la peine de regarder les sondages », dit-il – mais de remobiliser la gauche sur « un programme, et désigner le meilleur candidat pour le porter ». « À partir du moment où on ne se fixe pas cet objectif, les uns disant que c’est ringard, d’autres que les gauches sont inconciliables ou bien qu’il n’y a plus de droite et de gauche, l’électorat est déboussolé, constate l’ancien ministre. On a instauré un concours Lépine des primaires qui montre en réalité qu’on ne sait plus où on va, qu’il n’y a plus de ligne. Le président en exercice va-t-il participer à ces débats télévisés ridicules où chacun a trois minutes pour s’exprimer sur l’avenir du monde  ? Tout cela n’a aucun sens… »

Reste que la gauche ne se réduit pas au périmètre de la primaire du PS. Mais les composantes qui cherchent d’autres voies pour rassembler butent pour l’instant sur la concurrence des candidats et des stratégies. « À qui fera-t-on croire que ce serait une réussite d’être deux points devant François Hollande  ? » interroge Olivier Dartigolles, qui a eu un échange musclé lundi sur les réseaux sociaux avec Jean-Luc Mélenchon. Pour l’instant, aucun candidat se revendiquant de gauche ne semble en mesure d’atteindre le second tour de la présidentielle, qui opposerait alors la droite à l’extrême droite. Dans tous les cas, le problème de la division ne pourra être résolu comme en 1981. Pour l’historien Roger Martelli, « la clé de toute évolution se trouve dans la capacité d’une gauche bien à gauche de retrouver la place qui a été la sienne au XXe siècle. » « Je ne crois pas que le courant démocratique plébéien transformateur à la française qu’a incarné le PCF pendant plusieurs décennies soit mort, poursuit le codirecteur de la revue Regards. Simplement, il est en sommeil. » Son réveil dépend, selon lui, de l’émergence d’« une nouvelle dynamique transformatrice à la fois sur le plan social et politique » qui reprenne « le combat pour l’égalité qui structure le clivage gauche-droite sur deux siècles, mais que la gauche a laissé tomber ».

Sébastien Crépel, l’Humanité


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