L’Encyclopédie, Jaucourt, Rousseau, Condorcet, Diderot... contre l’esclavage

samedi 18 novembre 2017.
 

Au XVIIIème siècle, des intellectuels s’imposent comme professionnels du savoir et comme consciences de la société. Ils bénéficient évidemment du contexte de crise des sociétés absolutistes cléricales né du développement économique et démographique, de la montée de la bourgeoisie, des découvertes scientifiques et techniques. Cependant, on ne peut considérer les "philosophes des Lumières" comme étant seulement des idéologues de la classe sociale bourgeoise.

Le patronat des ports comme Nantes, Bordeaux, Marseille, Le Havre joue un rôle déterminant dans la bourgeoisie française du 18ème siècle. Il déporte plus d’un million d’Africains vers les "colonies". Son enrichissement considérable provient de la "traite des nègres" et du commerce des denrées coloniales produites grâce à l’esclavage. Il bénéficie du soutien total de la royauté (Code noir) et de l’Eglise détentrice d’un monopole idéologique :

- Saint Augustin " La cause première de l’esclavage est la péché qui a soumis l’homme au joug de l’homme, et cela n’a pas été fait sans la volonté de Dieu qui ignore l’iniquité et a su répartir les peines comme salaire des coupables" (La Cité de Dieu)

- Bossuet "Condamner l’esclavage reviendrait à condamner le Saint-Esprit qui ordonne aux esclaves, par la bouche de Saint-Paul, de demeurer en leur état et n’oblige pas le maître à les affranchir".

La seule critique provient de quelques philosophes des Lumières.

Les textes de Montesquieu comme de Voltaire présentent trop de formulations ambiguës et de contradictions pour que ces auteurs soient caractérisés comme des consciences morales en matière de lutte contre l’esclavage.

Par contre, Jaucourt, Rousseau ou Condorcet ont fait honneur au genre humain par leurs dénonciations argumentées ci-dessous. Ajoutons pour la France d’avant 1789 quelques noms comme Mirabeau, Bernardin de Saint Pierre, Diderot, le pasteur Frossard, l’abbé Raynal.

1) Jaucourt dans L’Encyclopédie

L’Encyclopédie, éditée de 1751 à 1772 sous la direction de Diderot et D’Alembert, contient, elle, des analyses pertinentes et cohérentes, justifiant le point de vue de Michelet qui en fait « la conspiration victorieuse de l’esprit humain ».

L’article ESCLAVAGE, rédigé par le chevalier de Jaucourt, commence par une définition précise L’esclavage est l’établissement d’un droit fondé sur la force, lequel droit rend un homme tellement propre à une autre homme (propriété d’un autre homme), qu’il est le maître absolu de sa vie, de ses biens, de sa liberté.

L’article se poursuit par un rappel de principe [Tous les hommes naissent libres ; dans le commencement, il n’y avait ni maîtres ni esclaves, dit Plutarque ; la nature les avait faits tous égaux.

L’inégalité entre les hommes commence lorsqu’apparaissent des surplus économiques, des biens superflus. Vraisemblablement au début, des pauvres acceptent par libre consentement de vivre chez un riche et de travailler pour lui en échange d’un salaire, de nourriture et des choses nécessaires à la vie... Mais on n’en resta pas là.

La loi du plus fort, le droit de la guerre injurieux de la nature, l’ambition, la soif de conquêtes, l’amour de la domination et de la mollesse (faire travailler les autres pour vivre dans la paresse) introduisirent l’esclavage... les horreurs de la servitude.

Après une étude des formes d’esclavage dans l’Antiquité grecque et romaine puis du servage au Moyen Age, Jaucourt contredit toute justification rationnelle de l’esclavage, par exemple celle qui donnerait aux chrétiens le droit réduire à la servitude les hommes qui ne pratiquent pas cette religion :

C’est donc aller directement contre le droit des gens et contre la nature, que de croire que la religion chrétienne donne à ceux qui la professent, un droit de réduire en servitude ceux qui ne la professent pas, pour travailler plus aisément à sa propagation. Ce fut pourtant cette manière de penser qui encouragea les destructeurs de l’Amérique dans leurs crimes ; et ce n’est pas la seule fois que l’on se soit servi de la religion contre ses propres maximes, qui nous apprennent que la qualité de prochain s’étend sur tout l’univers.

Dans l’article "Traite des Nègres" de l’Encyclopédie, le Chevalier de Jaucourt réfute les justifications économiques de l’esclavage.

On dira peut-être qu’elles seraient bientôt ruinées, ces colonies, si l’on y abolissait l’esclavage des nègres. Mais quand cela serait, faut-il conclure de là que le genre humain doit être horriblement lésé, pour nous enrichir ou fournir à notre luxe ? Il est vrai que les bourses des voleurs des grands chemins seraient vides, si le vol était absolument supprimé : mais les hommes ont-ils le droit de s’enrichir par des voies cruelles et criminelles ? Quel droit a un brigand de dévaliser les passants ?

A qui est-il permis de devenir opulent, en rendant malheureux ses semblables ? Peut-il être légitime de dépouiller l’espèce humaine de ses droits les plus sacrés, uniquement pour satisfaire son avarice, sa vanité, ou ses passions particulières ? Non... Que les colonies européennes soient donc plutôt détruites, que de faire tant de malheureux !

Mais je crois qu’il est faux que la suppression de l’esclavage entraînerait leur ruine. Le commerce en souffrirait pendant quelque temps : je le veux, c’est là l’effet de tous les nouveaux arrangements, parce qu’en ce cas on ne pourrait trouver sur-le-champ les moyens de suivre un autre système ; mais il résulterait de cette suppression beaucoup d’autres avantages.

C’est cette traite des nègres, c’est l’usage de la servitude qui a empêché l’Amérique de se peupler aussi promptement qu’elle l’aurait fait sans cela. Que l’on mette les nègres en liberté, et dans peu de générations ce pays vaste et fertile comptera des habitants sans nombre. Les arts, les talents y fleuriront ; et au lieu qu’il n’est presque peuplé que de sauvages et de bêtes féroces, il ne le sera bientôt que par des hommes industrieux.

2) L’oeuvre de Rousseau contient des condamnations totales de l’esclavage

Dans son ouvrage dans Du Contrat social (1762) il démontre qu’il ne peut exister un fondement moral et rationnel à l’esclavage :

Il ne peut naître d’une convention normale et libre :

Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme, aux droits de l’humanité, même à ses devoirs. Il n’y a nul dédommagement possible pour quiconque renonce à tout. Une telle renonciation est incompatible avec la nature de l’homme ; et c’est ôter toute moralité à ses actions que d’ôter toute liberté à sa volonté. Enfin c’est une convention vaine et contradictoire de stipuler d’une part une autorité absolue, et de l’autre une obéissance sans bornes. N’est-il pas clair qu’on n’est engagé à rien envers celui dont on a droit de tout exiger ?

Il ne peut naître de la guerre :

La guerre n’est point une relation d’homme à homme, mais une relation d’État à État, dans laquelle les particuliers ne sont ennemis qu’accidentellement, non point comme hommes, ni même comme citoyens (a), mais comme soldats... La fin de la guerre étant la destruction de l’État ennemi, on a droit d’en tuer les défenseurs tant qu’ils ont les armes à la main ; mais sitôt qu’ils les posent et se rendent, cessant d’être ennemis ou instruments de. l’ennemi, ils redeviennent simplement hommes, et l’on n’a plus de droit sur leur vie.

Il ne peut naître du droit de conquête :

Le droit de conquête n’a d’autre fondement que la loi du plus fort. Si la guerre ne donne point au vainqueur le droit de massacrer les peuples vaincus, ce droit qu’il n’a pas ne peut fonder celui de les asservir.

Pour finir, Rousseau conclut :

Ainsi, de quelque sens qu’on envisage les choses, le droit d’esclavage est nul, non seulement parce qu’il est illégitime, mais parce qu’il est absurde et ne signifie rien. Ces mots, esclave et droit, sont contradictoires ; ils s’excluent mutuellement. Soit d’un homme à un homme, soit d’un homme à un peuple, ce discours sera toujours également insensé : "Je fais avec toi une convention toute à ta charge et toute à mon profit, que j’observerai tant qu’il me plaira, et que tu observeras tant qu’il me plaira.

3) Diderot contre la colonisation et l’esclavage

Pour accéder au texte, cliquer sur le titre 3 ci-dessus.

4) Condorcet dans ses Réflexions sur l’esclavage des Nègres

Jean Antoine Caritat, marquis de Condorcet, publie cet ouvrage en 1781 sous le pseudonyme de Joaquim Schwartz (noir en allemand). Il explique pourquoi la propriété d’esclave constitue un "crime pire que le vol"

RAISONS DONT ON SE SERT POUR EXCUSER L’ESCLAVAGE DES NÈGRES

On dit, pour excuser l’esclavage des Nègres achetés en Afrique, que ces malheureux sont ou des criminels condamnés au dernier supplice, ou des prisonniers de guerre, qui seraient mis à mort s’ils n’étaient pas achetés par les Européens.

D’après ce raisonnement, quelques écrivains nous présentent la traite des Nègres comme étant presque un acte d’humanité. Mais nous observerons :

1. Que ce fait n’est pas prouvé, et n’est pas même vraisemblable. Quoi ! avant que les Européens achetassent des Nègres, les Africains égorgeaient tous leurs prisonniers ! Ils tuaient non seulement les femmes mariées, comme c’était, dit-on, autrefois l’usage chez une horde de voleurs orientaux, mais même les filles non-mariées ; ce qui n’a jamais été rapporté d’aucun peuple. Quoi ! Si nous n’allions pas chercher des Nègres en Afrique, les Africains tueraient les esclaves qu’ils destinent maintenant à être vendus ! chacun des deux partis aimerait mieux assommer ses prisonniers que de les échanger ! Pour croire des faits invraisemblables, il faut des témoignages imposants, et nous n’avons ici que ceux des gens employés au commerce des Nègres - Je n’ai jamais eu l’occasion de les fréquenter ; mais il y avait chez les Romains des hommes livrés au même commerce, et leur nom est encore une injure(1).

2. En supposant qu’on sauve la vie des Nègres qu’on achète, on ne commet pas moins un crime en l’achetant, si c’est pour le revendre ou le réduire en esclavage. C’est précisément l’action d’un homme qui, après avoir sauvé un malheureux poursuivi par des assassins, le volerait. Ou bien, si on suppose que les Européens ont déterminé les Africains à ne plus tuer leurs prisonniers, ce serait l’action d’un homme qui serait parvenu à dégoûter des brigands d’assassiner des passants, et les aurait engagés à se contenter de les voler avec lui. Dirait-on dans l’une ou dans l’autre de ces suppositions, que cet homme n’est pas un voleur ? Un homme qui, pour en sauver un autre de la mort, donnerait de son nécessaire, serait sans doute en droit d’exiger un dédommagement ; il pourrait acquérir un droit sur le bien et même sur le travail de celui qu’il a sauvé, en prélevant cependant ce qui est nécessaire à la subsistance de l’obligé : mais il ne pourrait sans injustice le réduire à l’esclavage. On peut acquérir des droits sur la propriété future d’un autre homme, mais jamais sur sa personne. Un homme peut avoir le droit d’en forcer un autre à travailler pour lui, mais non pas de le forcer à lui obéir.

3. L’excuse alléguée est d’autant moins légitime, que c’est au contraire l’infâme commerce des brigands d’Europe, qui fait naître entre les Africains des guerres presque continuelles, dont l’unique motif est le désir de faire des prisonniers pour les vendre. Souvent les Européens eux-mêmes fomentent des guerres par leur agent ou par leurs intrigues ; en sorte qu’ils sont coupables, non seulement du crime de réduire des hommes en esclavage, mais encore de tous les meurtres commis en Afrique pour préparer ce crime. Ils ont l’art perfide d’exciter la cupidité et les passions des Africains, d’engager le père à livrer ses enfants, le frère à trahir son frère, le prince à vendre ses sujets. Ils ont donné à ce malheureux peuple le goût destructeur des liqueurs fortes. Ils lui ont communiqué ce poison qui, caché dans les forêts de l’Amérique, est devenu, grâce à l’active avidité des Européens, un des fléaux du globe ; et ils osent encore parler d’humanité !

Quand bien même l’excuse que nous venons d’alléguer disculperait le premier acheteur, elle ne pourrait excuser ni le second acheteur, ni le colon qui garde le Nègre ; car ils n’ont pas le motif présent d’enlever à la mort l’esclave qu’ils achètent : ils sont, par rapport au crime de réduire en esclavage, ce qu’est, par rapport à un vol, celui qui partage avec le voleur, ou plutôt celui qui charge un autre d’un vol, et qui en partage avec lui le produit. La loi peut avoir des motifs pour traiter différemment le voleur et son complice ; mais en morale, le délit est le même.

Enfin, cette excuse est absolument nulle pour les Nègres nés dans l’habitation. Le maître qui les élève pour les laisser dans l’esclavage est criminel, parce que le soin qu’il a pu prendre d’eux dans l’enfance, ne peut lui donner sur eux aucune apparence de droit. En effet, pourquoi ont-ils eu besoin de lui ? C’est parce qu’il a ravi à leurs parents, avec la liberté, la faculté de soigner leur enfant. Ce serait donc prétendre qu’un premier crime peut donner le droit d’en commettre un second. D’ailleurs supposons même l’enfant nègre abandonné librement de ses parents : le droit d’un homme sur un enfant abandonné, qu’il a élevé, peut-il être de le tenir dans la servitude ? Une action d’humanité donnerait-elle le droit de commettre un crime ?

L’esclavage des criminels légalement condamnés n’est pas même légitime. En effet, une des conditions nécessaires pour que la peine soit juste, c’est qu’elle soit déterminée par la loi, et quant à sa durée, et quant à sa forme. Ainsi, la loi peut condamner à des travaux publics, parce que la durée du travail, la nourriture, les punitions en cas de paresse ou de révolte, peuvent être déterminées par la loi ; mais la loi ne peut jamais prononcer contre un homme la peine d’être esclave d’un autre homme en particulier, parce que la peine dépendant alors absolument du caprice du maître, elle est nécessairement indéterminée. D’ailleurs, il est aussi absurde qu’atroce d’oser avancer que la plupart des malheureux achetés en Afrique sont des criminels. A-t-on peur qu’on n’ait pas assez de mépris pour eux, qu’on ne les traite pas avec assez de dureté ? Et comment suppose-t-on qu’il existe un pays où il se commette tant de crimes, et où cependant il se fasse si exacte justice ?

Condorcet, Réflexions sur l’esclavage des Nègres, II, 1781.


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