9 novembre 1989 : le Mur de Berlin tombe (textes PRS, PCF, NPA, Monde diplo, ex-président de RDA, L’Huma)

samedi 16 novembre 2019.
 

1) LA GAUCHE D’APRES... LE 9 NOVEMBRE 1989 par la Convention nationale de PRS (juillet 2007)

2) Le mur, vingt ans après la Chute, cultiver l’obsession de l’avenir… par JACQUES FATH, RESPONSABLE DU SECTEUR RELATIONS INTERNATIONALES AU PCF

3) 1989 : Le mur de Berlin enterre le stalinisme (Par Jan Malevski et Daniel Bensaïd, NPA )

4) Le basculement d’un monde Article du Monde diplomatique Novembre 2009

5) Le dernier président du Conseil d’État de la République démocratique allemande (RDA) 
évoque la chute du mur, le rôle de Gorbatchev, ses relations avec Kohl, ses propres erreurs, 
le socialisme

6) Il y a vingt ans, s’effondrait le Mur de Berlin par Jean-Paul Piérot (L’Huma)

1) LA GAUCHE D’APRES... LE 9 NOVEMBRE 1989 par la Convention nationale de PRS (juillet 2007)

9 novembre 1989 : le Mur de Berlin vient de tomber.

L’événement confirme aux yeux du monde la faillite du communisme d’État. Mais le Mur n’est pas tombé sur la seule tête des communistes. Que certains socialistes aient cru que cet événement ne les concernait pas en dit long sur leur inculture. Car les conditions dans lesquelles la stratégie sociale‐démocrate a été définie et mise en oeuvre depuis 1945 sont elles aussi par terre. Et cela au moment même où l’évolution du capitalisme de notre époque est déjà en train d’invalider la veille stratégie sociale‐démocrate qui fait découler le progrès social des compromis passés avec le patronat dans le cadre national.

Près de vingt ans après la Chute du Mur, la faillite de la social‐démocratie européenne et internationale s’étale désormais sous nos yeux. Mais il n’est pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Ainsi le 6 mai 2007 a vu resurgir de l’horloge socialiste un coucou familier. Depuis 1978 déjà avec Michel Rocard, dès 20 heures, les soirées de défaites électorales voient seriner la chanson de l’appel à la rénovation et à la conversion sociale‐démocrate de la gauche. Hier surprenante, l’antienne est aussi obsolète que son objet. Car la gauche d’après le Mur sera aussi une gauche d’après la social‐démocratie.

A) UNE DOUBLE FAILLITE

Si elle est masquée, la faillite de la social‐démocratie est au moins aussi complète que celle du communisme d’Etat. Voyons les deux partis matrices de la social‐démocratie universelle. En Allemagne, le SPD gouverne avec la droite. En Grande‐Bretagne, le New Labour la remplace. En ce moment, la moitié des gouvernements de l’Union européenne sont dirigés par des sociaux‐démocrates ou les intègrent dans une coalition avec le centre ou la droite. Cela n’a pas le moindre impact, au contraire, sur une évolution progressiste et démocratique de l’Union.

Pourquoi ? D’abord parce que le capitalisme a changé. Le capitalisme est de moins en moins national et de plus en plus transnational. Dans les pays qui virent naître la social‐démocratie, il est de moins en moins industriel et de plus en plus financier. La social‐démocratie est incapable d’appliquer ses vieilles recettes contractuelles à cette forme nouvelle. Elle savait nouer des compromis avec les représentants du capital industriel national. Mais comment négocier un droit tel que le salaire minimum avec un fond de pension, capable de transférer à tout moment son investissement dans un pays aux normes plus basses et uniquement préoccupé de rentabilité à court terme ? Ensuite parce que beaucoup des avancées sociales arrachées par la social‐démocratie européenne au cours du XXe siècle ne l’auraient pas été si le spectre de la « contagion communiste » n’avait limité la gourmandise des possédants. Aujourd’hui le nouvel ordre mondial est « globalitaire ». C’est un monde sans bords où nulle part ne se donne à voir la possibilité d’une alternative au système. L’arrogance des dominants, au premier rang desquels l’hyperpuissance américaine, ne connaît plus de limites.

La social‐démocratie est donc impuissante. Dès lors, c’est la capitulation en rase campagne, avec l’espoir qu’un redémarrage du capitalisme national finisse par donner mécaniquement des bienfaits aux travailleurs du pays concerné, ce qui ne se produit jamais. D’autre fois, là où les relations politiques sont à leur extrême, c’est la social‐démocratie qui prend en charge l’affrontement avec le peuple. On a pu en observer les conséquences au Venezuela, en Bolivie ou en Argentine : les derniers gouvernements sociaux‐démocrates ont fait tirer sur les manifestations populaires. Leurs chefs sont en fuite à l’étranger. Et sur tout ce continent, c’est contre les partis sociaux‐démocrates que s’est levée la vague de gauche qui déferle sur l’Amérique Latine.

B) LA BATAILLE DE L’EMANCIPATION

L’effondrement du communisme d’Etat a des causes multiples. On peut s’intéresser aux contradictions intrinsèques à l’organisation économique de ces pays qui les rendit en définitive incapables de soutenir la compétition avec les pays capitalistes. Mais le capitalisme actuel n’a rien à envier au communisme d’Etat en termes de désordres, gâchis et aberrations de toutes sortes. La cause fondamentale de l’effondrement du bloc de l’Est doit donc être cherchée ailleurs. Elle est politique. Elle consiste en l’incapacité à apparaître comme un système compatible avec l’émancipation de la personne et dès lors à obtenir le consentement de la population. Les progrès initiaux -et fulgurants- du communisme reposaient sur le contenu émancipateur de son projet. A l’inverse, des masses innombrables jugeaient le capitalisme incapable de leur assurer les droits sociaux indispensables à leur émancipation. A la fin du XXe siècle, la situation s’est inversée. Alors que les régimes communistes bafouaient les libertés, le capitalisme apparaissait comme le moyen le plus efficace de réaliser l’émancipation des individus. Avec la consommation comme unique chemin de construction personnelle, il invite en effet chacun à s’identifier à sa différence de goût, à sa « tribu » culturelle, dans un jeu de rôle changeant avec les modes, les lieux les circonstances, les opportunités. Au supermarché des identités, il prétend que l’on peut acheter ce que l’on veut être et en changer dès que l’on en a envie.

Mais en réalité si l’émancipation ne s’impose pas par la contrainte, elle ne s’achète pas non plus. Elle est d’abord une conquête sur soi‐même car elle implique le dépassement de l’étroitesse des intérêts sociaux et des préjugés dans lesquels baigne chaque personne. L’émancipation n’est pas le fruit d’une nécessité aveugle : elle doit être voulue consciemment. C’est pourquoi elle ne peut être que l’oeuvre de citoyens éduqués et motivés. Les militants de l’émancipation accordent donc une place centrale à l’éducation, à la liberté de conscience, à la laïcité et aujourd’hui à la bataille culturelle contre l’enfermement idéologique dans lequel nous conduit le nouvel âge du capitalisme. L’émancipation est toujours individuelle dans le sens où chaque homme est à la fois le sujet et l’acteur de sa propre émancipation. En même temps, elle est nécessairement collective. Aucun être ne peut être libre si les conditions sociales et politiques n’en sont pas réunies. La citoyenneté implique une puissante machinerie sociale émancipant l’homme de la soumission aux aléas quotidiens qui dominent l’état de nature. Elle exige une construction politique collective sans laquelle il n’y a pas de formation de l’intérêt général. C’est pourquoi le mouvement ouvrier s’est souvent montré le meilleur continuateur des Lumières lors des deux siècles derniers.

C) JAURES, REVIENS !

Comment retrouver le fil d’un projet émancipateur se fixant la perspective d’un dépassement du capitalisme après la Chute du Mur de Berlin et la faillite de la social‐démocratie ? L’histoire de chaque peuple apporte une contribution spécifique à cette recherche. La France offre en partage au monde la Grande Révolution de 1789‐1793 puis les acquis de la République laïque, du mouvement ouvrier et du socialisme.

C’est un héritage que Jaurès a longuement pensé et revendiqué en situant le socialisme comme la réalisation complète des idéaux de la Révolution française : « le socialisme proclame que la République politique doit aboutir à la République sociale ».

Le projet de la République sociale recherche le dépassement du capitalisme grâce à l’appropriation par le peuple des moyens politiques et économiques permettant son émancipation. Il affronte sans détours l’urgence politique, sociale et écologique provoquée par le capitalisme de notre époque. Il vise un nouveau partage des richesses et l’adoption d’un vrai modèle de développement durable et de production maîtrisée garantissant l’accès aux droits et la préservation des biens communs de l’Humanité. Il entend créer les conditions d’une paix durable quand le capitalisme porte la guerre comme la nuée porte l’orage.

C’est un projet républicain, qui garantit la primauté partout de la souveraineté populaire une et indivisible, de la loi, de l’égalité laïque et du développement humain. Il constitue un horizon qui donne un sens et une direction d’ensemble aux efforts de tous pour rendre le monde meilleur, pour aller vers un développement plus humain. Il s’appuie sur des siècles de progrès humain. Parce qu’il tire les leçons des faillites jumelles du communisme d’Etat et de la social‐démocratie, ce projet de transformation sociale et politique peut renouer le fil de l’ambition émancipatrice qui porte la gauche depuis plus de deux siècles.

2) Le mur, vingt ans après la Chute, cultiver l’obsession de l’avenir… par JACQUES FATH, RESPONSABLE DU SECTEUR RELATIONS INTERNATIONALES AU PCF

Il y a donc vingt ans, le mur est tombé. Avec lui, le pacte de Varsovie, l’URSS et les régimes dits du socialisme réel se sont effondrés. Ce fut un basculement de l’histoire et du monde.

Mesurer la portée de ce qui s’est passé est évidemment indispensable. Il y a ce qui relève plutôt de l’histoire même si cela « brûle » encore  : les événements, les causes, les stratégies à l’œuvre… Il y a ce qui relève du politique  : la grande leçon sur le communisme, sur la démocratie, sur le sens du mot révolution…

Quelque chose est devenu évident pour les communistes français  : il n’y a pas de changement progressiste véritable et durable sans une dynamique qui mêle l’intervention populaire, l’exigence démocratique et l’extension des libertés. Mais cette leçon sur le communisme n’épuise pas à elle seule le sens qu’on doit donner, vingt ans après, à la chute du mur.

Devant les défis énormes de la globalisation, qui commençait alors à s’annoncer, devant les aspirations démocratiques montantes des peuples, devant les enjeux d’une révolution technologique et informationnelle engagée… les régimes d’Europe de l’Est se révélèrent incapables de s’adapter et d’apporter des réponses nouvelles. Ils furent dépassés par le cours de l’histoire. Au point où la stratégie américaine d’étouffement financier par la course aux armements et la militarisation de l’espace leur portera, dans une crise économique structurelle, un coup définitif.

Le problème cependant n’est pas seulement dans les causes de la chute. Il est aussi dans ce qui a suivi. L’essentiel du débat politique a été structuré par deux thèses plutôt issues du « bagage » idéologique du néoconservatisme américain  : la Fin de l’histoire… (Francis Fukuyama) et le Choc des civilisations… (Samuel Huntington). Cela en dit beaucoup sur l’impuissance des progressistes, des communistes et de la gauche en général à redéfinir alors les fondements d’une alternative. Certes, il fallait convoquer le passé et assumer les effets de l’effondrement à l’Est, mais la confrontation sur l’avenir, malgré des aspirations grandissantes, des résistances et des luttes, n’a pas eu la place nécessaire dans la confrontation politique et idéologique. Il faut en sortir, comprendre la portée globale du basculement de novembre 1989, comprendre ce nouvel état du monde et agir pour le transformer. Il n’y a évidemment pas de défi politique plus important que celui-ci.

Si le « socialisme réel » fut incapable d’assurer les mutations de son temps, on voit aussi que le système capitaliste, qui cherche vainement sa moralisation, sa régulation, sa refondation, sa correction verte, est en crise profonde. Il touche à ses limites. Le néo-impérialisme et les politiques de puissance sont en échec, les tensions, le surarmement et la guerre sont des réalités permanentes, les grands défis sociaux, du développement humain durable, de la démocratie restent sans réponse. L’enjeu du changement de mode de développement et du mode de production devient crucial, au croisement des attentes sociales, des exigences écologiques et du besoin d’une culture nouvelle. Le besoin de révolution et d’un nouvel humanisme pousse avec force et avec lui l’espoir d’un monde plus civilisé.

Tout est lié dans le monde où nous vivons maintenant. L’humanité vit une seule et même histoire. Nous devons savoir penser cette globalité qui est quelque chose comme l’intérêt commun à tous les peuples et l’exigence de responsabilité collective. Non seulement le capitalisme n’a plus d’adversaire extérieur (il est mort avec la chute du mur) mais il est devenu lui-même son pire ennemi. Il a beau se chercher de nouveaux ennemis antagoniques (comme le terrorisme), les problèmes et les adversaires qu’il rencontre, c’est d’abord de lui-même qu’ils procèdent. C’est cela notre force  : il n’y a pas d’issue à la crise qui ne soit en même temps la démonstration, en France et dans le monde, de la nécessité d’un dépassement du capitalisme. Il y a vingt ans, celui-ci s’est cru – à tort – exonéré de la grande leçon sur la démocratie et le développement humain que la chute du mur infligeait à tous. À tous les modèles et à tous les modes de gestion. Aujourd’hui, nous sommes devant un immense défi  : qui écrira la nouvelle page de l’histoire issue du basculement du monde et de la crise du capitalisme mondialisé  ? Les communistes français ont les moyens d’y contribuer, à une condition sine qua non  : ne rien oublier mais cultiver l’obsession de l’avenir.

3) 1989 : Le mur de Berlin enterre le stalinisme

Par Jan Malevski et Daniel Bensaïd le vendredi, 06 novembre 2009

http://www.lcr-lagauche.be/cm/index...

Le 9 novembre 1989, la République démocratique allemande (RDA) confrontée à la fuite massive de ses citoyens depuis l’été et à des manifestations continuelles pendant cinq semaines aux cris de "Nous sommes le peuple", s’est décidée à ouvrir ses frontières et à établir des brèches dans le mur de Berlin. La bureaucratie est-allemande, après avoir sacrifié l’inamovible secrétaire général du parti Honecker sans que cela rétablisse l’ordre, est aux abois. Deux millions d’Allemands de l’Est en profitèrent dès le premier week-end pour se rendre à l’Ouest. Quarante ans après sa fondation la RDA vivait son agonie.

"Nous sommes un peuple" entendra-t-on désormais dans les manifestations. L’unification de l’Allemagne sous le signe de la négation de tout ce qui pourrait rappeler l’éphémère Etat de l’Est se fera en quelques mois.

Alors que la chute du Mur n’était en rien la première brèche dans la domination bureaucratique à l’Est ­ un gouvernement d’orientation néolibérale dirigeait la Pologne depuis septembre, la Hongrie disposait d’une nouvelle constitution pluraliste et Gorbatchev, avait engagé le démontage du "glacis", c’est elle qui symbolise dix ans plus tard l’effondrement de ces sociétés dites "communistes".

Le rapport de force militaire en Europe, issu de la fin de la seconde guerre mondiale et des débuts de la guerre froide, débouche sur le partage de l’Allemagne en deux Etats. En 1961, la RDA, devant l’exode massif de sa population vers l’Ouest, via Berlin, décide l’édification du mur. Il s’agit, en raison du retard économique accumulé par le "socialisme réel", d’empêcher toute fuite de main-d’uvre attirée par le niveau de vie ouest-allemand. La caricature bureaucratique du socialisme fait la démonstration de son échec.

Près de 30 ans plus tard, la RDA avait définitivement loupé la révolution informatique et son industrie avait perdu la bataille de la productivité, c’est-à-dire la bataille de l’économie du temps de travail. Dès lors ce que les progressistes allemands en 1949 nommaient "la meilleure partie de l’Allemagne" s’identifiait à une dictature archaïque.

En 1936 Trotsky écrivait dans la Révolution trahie : "Réduite à sa base primordiale, l’histoire n’est que la poursuite de l’économie du temps de travail. Le socialisme ne pourrait se justifier par la seule suppression de l’exploitation ; il faut qu’il assure à la société une plus grande économie de temps que le capitalisme. Si cette condition n’était pas remplie, l’abolition de l’exploitation ne serait qu’un épisode dramatique dépourvu d’avenir. [...] L’importation de la technique, principal moyen de l’économie de temps, ne donne pas encore sur le terrain soviétique les résultats qui sont normalement les siens dans sa patrie capitaliste."

Les équipes au pouvoir à l’Est à l’époque Gorbatchev prennent conscience du retard historique accumulé face au capitalisme, pourtant en crise. L’aspiration croissante ne fut alors pas seulement celle de la société de consommation, mais, plus profondément, celle d’éviter le sous-développement qui pointait. Alexandre Yakovlev, membre du BP du PCUS et un des principaux artisans des réformes en URSS, prévoit ce danger porteur de mobilisations de masses, à l’image de celle de 1980 en Pologne : "sans la perestroïka ­ expliquait-il à Honecker ­ nous aurons ultimement à faire face à une révolution qui pourrait être aussi violente que la révolution d’Octobre" (cité par J.Levesque, 1989, la Fin d’un empire, p.110). Pour prévenir cela et stabiliser son avenir la bureaucratie à l’Est a tenté de chercher "appui [...] dans des rapports de propriété" (Trotsky, ibid. p.169) et pour légitimer cette conversion, à s’ouvrir à la démocratie formelle.

L’effondrement des régimes bureaucratiques à l’Est et leur remplacement par des pouvoirs attachés à la restauration de la propriété privée ne fut pourtant pas paradoxalement une victoire de la démocratie. Les manifestants est-allemands qui criaient à la face des bureaucrates "nous sommes le peuple" comme les travailleurs polonais qui tentaient de prendre en main leurs usines ont déchanté, confrontés au chômage, aux privatisations et à une société où tout se paye et tout coûte, où des millions investis dans les campagnes électorales valent plus que les arguments.

Les bureaucrates pour leur part s’en sortent mieux. La nouvelle bourgeoisie et les nouvelles classes moyennes se recrutent essentiellement dans leurs rangs (sauf à l’Est de l’Allemagne, où la concurrence de la bourgeoisie occidentale et la mainmise de l’Etat occidentale n’ont laissé que peu d’espace aux élites issues de l’ancien régime). Autre paradoxe : ce ne sont pas les partis officiels qui avaient été les plus réformateurs qui aujourd’hui reflètent le plus les intérêts populaires. Ils se sont moulés dans le libéralisme et ont fait entrer leur pays dans l’Otan (Pologne, Hongrie). Non, c’est le plus stalinien (et le parti est-allemand l’était assurément) qui, faute d’intégration dans un Etat bourgeois vieux et stable, prend la défense de la population et récolte les bénéfices électoraux de son radicalisme.

La chute du mur de Berlin, si elle concentre les raisons politiques et économiques de l’effondrement des régimes bureaucratiques, est aussi à l’origine de l’exception allemande : l’assimilation brutale et sans scrupules d’une société ayant vécue 40ans à l’abri du capitalisme (fût-ce sous la protection stalino-policière) a repoussé dans l’opposition les élites est-allemandes, alors qu’ailleurs à l’Est, ces dernières ont largement retrouvé leur situation privilégiée. Le renouveau d’un réformisme radical de la gauche allemande, qui pointe même à l’Ouest, est le fruit de l’unification précipitée.

4) Le basculement d’un monde

Article du Monde diplomatique Novembre 2009

I. Fin de la guerre froide

Sans que soit tiré un seul coup de feu, sous le poids de ses propres contradictions, le « camp socialiste » s’écroule avec l’ouverture du mur de Berlin, le 9 novembre 1989, et l’échec des tentatives de réforme menées par le président Mikhaïl Gorbatchev en Union soviétique.

La fin de l’utopie communiste, qui avait mobilisé des dizaines de millions d’hommes et de femmes à travers le monde – et suscité aussi une littérature anticommuniste dont les enfants avaient été abreuvés – ne signifie toutefois pas l’avènement d’un ordre international plus juste, d’autant que les Etats-Unis veulent, par tous les moyens, affirmer leur supériorité militaire.

Les pays du Sud sont les premières victimes de ce réalignement du monde, incapables de combler leurs handicaps économiques et sociaux, et désormais privés de la possibilité de jouer sur les rivalités entre les Deux Grands. Quant à l’Europe de l’Est, libérée d’un système dictatorial, elle passe sous le joug du « consensus de Washington » et engage des réformes économiques libérales que la grande majorité de la population doit payer d’un prix élevé.

Les efforts pour penser un monde nouveau placé sous le signe de la coopération et sous l’égide d’une Organisation des Nations unies rénovée, réformes souhaitées par nombre de penseurs et d’intellectuels, ne débouchent sur rien. Les incertitudes demeurent, les conflits aussi…

II. Le moment américain

Le XXIe siècle sera américain. Sous différentes formes, cette prophétie fait consensus chez la plupart des analystes après la chute du mur de Berlin et la victoire écrasante des Etats-Unis contre l’Irak en 1990-1991, victoire qui confirme l’effacement de l’Union soviétique, une supériorité militaire américaine écrasante et la capacité de Washington à entraîner, sous sa bannière, une large coalition internationale.

Ce moment américain n’est synonyme ni de paix, ni de nouvel ordre du monde. Avec la caution des Nations unies, comme en Somalie, ou sans elle, comme au Kosovo, les Etats-Unis multiplient les interventions militaires, parfois au nom du droit d’ingérence humanitaire. Dans le même temps émerge un nouvel ennemi global, l’islam radical, considéré comme aussi dangereux que le nazisme ou le communisme.

Quant à la mondialisation économique, la « mondialisation heureuse », elle commence à donner les premiers signes de craquement, ainsi qu’en témoignent les crises asiatique et russe de la seconde moitié des années 1990.

L’avènement de M. George W. Bush à la présidence des Etats-Unis et les attentats contre New York et Washington du 11 septembre 2001 favorisent l’avènement d’une politique impériale américaine, politique qui, paradoxalement, va accélérer un déclin des Etats-Unis.

III. Géopolitique multipolaire

Il est toujours périlleux de prophétiser. En 1983, deux ans avant l’accession de M. Mikhaïl Gorbatchev au Kremlin, Jean-François Revel prédit la fin des démocraties, incapables de lutter contre « le plus redoutable de ses ennemis extérieurs, le communisme, variante actuelle et modèle achevé du totalitarisme ».

Quelques années plus tard, le politologue Francis Fukuyama proclame la « fin de l’histoire » avec le triomphe sans partage du modèle américano-occidental... Après la première guerre du Golfe (1990-1991), nombre d’analystes annoncent l’aube d’un XXIe siècle américain.

Toutes ces illusions étant tombées, les observateurs s’interrogent sur l’avenir, un avenir dont il est difficile de dessiner les contours. Si le déclin de l’Empire britannique et son rapide efficacement offrent quelques leçons, il ne permet pas de dire ce que sera le monde postaméricain.

La crise économique accélère une redistribution des centres de pouvoir, avec la confirmation de la place prise par l’Asie, notamment par l’Inde et par la Chine. L’Europe, quant à elle, hésite sur la voie à suivre, prise entre quelques velléités d’autonomie et son tropisme atlantique.

Une chose est sûre, le monde de demain sera multipolaire et aussi plus incertain, avec l’émergence de nouvelles menaces, de la prolifération nucléaire aux pirates...

5) Le dernier président du Conseil d’État de la République démocratique allemande (RDA) 
évoque la chute du mur, le rôle de Gorbatchev, ses relations avec Kohl, ses propres erreurs, 
le socialisme

Vous avez été emprisonné pendant plusieurs années. Comment allez-vous  ?

Egon Krenz. J’ai la chance d’avoir une famille intacte et des amis fidèles. J’ai l’espoir que mes petits-enfants réussiront ce que nous avons tenté de construire. En 1989, ce n’est pas l’idée socialiste qui a été enterrée, mais plutôt un certain modèle de socialisme. Ces années de prison ont été surtout dures pour ma famille car les attaques visaient mon honneur personnel. Je savais qu’on ne m’offrirait pas des fleurs. Pour une raison simple  : dès son élaboration, la loi fondamentale de la RFA stipulait que les territoires allemands situés hors RFA devaient être récupérés, tous ceux y exerçant une fonction responsable étant considérés comme des criminels, des malfaiteurs. Je savais cela depuis longtemps. Mais je refusais et refuse toujours les accusations qui ont été portées contre moi. L’histoire me libérera. Mon sort personnel importe peu. En revanche, le calvaire vécu par de nombreux citoyens de la RDA relève de l’inadmissible. Je pense à tous ceux qui ont perdu leur travail alors qu’il n’y avait pas de chômage en RDA. Je pense à tous ceux qui ont été marginalisés. La division de l’Allemagne n’était pas chose naturelle. Elle était contraire à notre histoire. Mais avez-vous remarqué que les dirigeants de la RFA ont tout mis en œuvre pour éviter la prison aux nazis  ? Moi, j’ai scrupuleusement respecté les lois de la RDA. Je n’ai commis aucun crime.

Comment avez-vous vécu les derniers jours de la RDA  ?

Egon Krenz. Je ne suis pas de la génération de ceux qui venaient des camps de concentration, de la guerre, de la Résistance, de Moscou. Au bureau politique du SED, j’étais le plus jeune. Je suis un enfant de la RDA. Tous les autres avaient survécu au nazisme. J’ai exercé de nombreuses fonctions  : de représentant des élèves dans mon collège, jusqu’à la présidence du Conseil d’État. Avec la disparition de la RDA, c’est une bonne partie de ma vie que j’ai enterrée.

Aviez-vous passé des accords avec le chancelier Kohl  ?

Egon Krenz. Nous avions décidé d’ouvrir plusieurs points de passage. La date avait été fixée par mon gouvernement au 10 novembre 1989. Or, la veille, un membre du bureau politique, Schabowski, a annoncé publiquement, non pas l’ouverture de passages, mais la « destruction du mur ». Nous nous étions mis d’accord avec Kohl pour l’ouverture en « douceur » des frontières.

Avez-vous pensé, un moment, faire usage de la force  ?

Egon Krenz. Je peux jurer que nous n’avons jamais envisagé une telle décision. Je savais qu’une seule mort aurait eu des conséquences tragiques. L’usage de la force, et nous en avions les moyens, aurait conduit à la catastrophe.

Dans un de vos ouvrages, vous vous élevez contre la réécriture de l’histoire.

Egon Krenz. Tant de choses ont été écrites… Il faut revenir à l’essentiel  : sans Hitler, le nazisme, la Seconde Guerre mondiale et la réforme monétaire de 1948, l’histoire de l’Allemagne aurait pu s’écrire autrement. Le malheur du peuple allemand, c’est le fascisme.

Pensez-vous à vos propres responsabilités  ?

Egon Krenz. J’y pense constamment. Je pense au fossé entre la direction et la base, au déficit de confiance entre le parti et la population. Le manque de démocratie, de débat, la différence entre la réalité et la propagande. Les plus anciens refusaient le débat direct. Une terrible erreur. Il fallait combattre l’adversaire sur le plan des idées. Il fallait accepter la confrontation idéologique. Nous ne l’avons pas fait. Nous rencontrions de gros problèmes économiques et nous faisions comme si tout allait bien. Pour les citoyens de la RDA, les acquis sociaux étaient chose normale. Il fallait dire la vérité, montrer les difficultés, parler franchement.

Vous n’évoquez pas l’environnement international, la guerre froide, le rôle de l’Union soviétique et de Gortbachev.

Egon Krenz. J’y viens. Je l’avoue, j’ai été naïf. J’avais une grande confiance en Gorbatchev, une grande confiance dans la perestroïka comme tentative de renouvellement du socialisme. J’ai rencontré Gorbatchev, le 1er novembre 1989, à Moscou. Quatre heures d’entretien. Je lui ai dit  : « Que comptez vous faire de votre enfant  ? » Il me regarde étonné et me répond  : « Votre enfant  ? Qu’entendez-vous par là  ? » J’ai poursuivi  : « Que comptez-vous faire de la RDA  ? » Il m’a dit  : « Egon, l’unification n’est pas à l’ordre du jour. » Et il a ajouté  : « Tu dois te méfier de Kohl. » Au même moment, Gorbatchev envoyait plusieurs émissaires à Bonn. Gorbatchev a joué un double jeu. Il nous a poignardés dans le dos.

Egon Krenz, le « Gorbatchev allemand », disait-on à l’époque.

Egon Krenz. En 1989, je l’aurais accepté comme un compliment car l’interprétant comme reconnaissant mon action visant à améliorer, à moderniser, à démocratiser le socialisme. Pas à l’abattre. Aujourd’hui, si certains me collaient cette étiquette, j’aurais honte.

Vos relations avec Helmut Kohl  ?

Egon Krenz. Le premier entretien date des obsèques de Konstantin Tchernenko, à Moscou. J’accompagnais Erich Honecker et Kohl avait demandé à nous rencontrer. Les Soviétiques étaient opposés à cette rencontre. Mais le rendez-vous était déjà pris à notre résidence. Nous avons vu arriver Kohl. Il s’est installé et nous a dit  : « Enfin, une rencontre en famille  ! » Nous avons longuement parlé, puis nous avons rédigé un court texte mettant l’accent sur le respect des frontières. Mon dernier contact a eu lieu le 11 novembre 1989. Kohl m’a téléphoné, a évoqué l’ouverture pacifique des frontières et m’a remercié.

Vingt après la fin de la RDA, le socialisme, selon vous, est-il mort  ?

Egon Krenz. L’idée socialiste, les valeurs socialistes vivent et vivront. Je reste persuadé que l’avenir sera le socialisme ou la barbarie. Le système ancien est définitivement mort. Je considère que j’ai failli. À d’autres de construire le socialisme moderne et démocratique. Un nouveau socialisme.

Entretien réalisé par José Fort

6) Il y a vingt ans, s’effondrait le Mur de Berlin. Article de L’Humanité

Au-delà du mur

La démolition du mur qui, depuis vingt-huit ans, formait une frontière hermétique traversant Berlin, est l’événement le plus retentissant de l’effondrement du système politico-militaro-économique bâti autour de l’Union soviétique. Au-delà même du bouleversement de l’ordre géopolitique établi en Europe depuis 1945, c’est la fin du monde bipolaire qui se dessine en cette nuit du 9 au 10 novembre 1989. Deux ans plus tard, fin décembre 1991, l’Union soviétique aura cessé d’exister.

La fin de la RDA ne serait-elle que le résultat de la conjonction des pressions occidentales et d’un lâchage de Gorbatchev ? Ou au contraire la victoire d’une révolution démocratique renversant une dictature honnie ? Il est temps de dépasser les interprétations réductrices et passionnelles. La RDA, comme les autres pays européens où fut instauré le modèle soviétique, n’a pas surmonté de lourdes contradictions. Elle proclamait des objectifs émancipateurs, affirmait que « tout le pouvoir politique est exercé par les travailleurs. L’homme est l’objet de tous les efforts de la société socialiste et de son État » (article 2 de la Constitution), affirmait un antifascisme incarné par le passé de ses dirigeants. Mais ces objectifs étaient entravés par un régime ne souffrant pas la moindre opposition, qui limitait gravement les libertés publiques et individuelles. Pourtant, des centaines de milliers de citoyens engagés, membres du SED ou non, font de la RDA une société dynamique et solidaire. Ses réalisations sociales sont reconnues. Sur les droits des femmes, la RDA est très en avance sur l’Ouest. Les années soixante-dix voient les progrès les plus marquants. La RDA est reconnue par de nombreux pays, dont la France. Des sommets interallemands ont lieu à Erfurt et à Cassel.

Les années quatre-vingt sont celles de l’essoufflement économique dans les pays socialistes. La contradiction entre les exigences d’une génération qualifiée, ouverte sur le monde, et une République enfermée derrière un mur et une direction cloîtrée dans ses certitudes s’exacerbe. _ La RDA, fondée le 7 octobre 1949 dans la zone d occupation soviétique après que les puissances alliées eurent créé la République fédérale sur les trois autres zones, connut une crise grave le 17 juin 1953, quand une révolte ouvrière fut durement réprimée par les Soviétiques. Pour faire fin à une hémorragie de travailleurs qualifiés vers l’Ouest, la RDA érigea le mur et renforça sa frontière occidentale le 13 août 1961. Le tournant (die Wende) n’a pas été le fruit d’une lutte politique de longue date, comme en Pologne avec Solidarité ou en Tchécoslovaquie avec la Charte 77. Le contexte fut l’élément déclencheur : cet été 89, la Pologne vit une cohabitation entre le président Jaruzelski et un gouvernement non communiste. La Hongrie détruit les barbelés de sa frontière. En juin, Mikhaïl Gorbatchev, en visite à Bonn, a clairement indiqué que Moscou n’interviendra pas dans les relations interallemandes. Les conditions étaient favorables à une pression populaire pour imposer le droit de voyager. Pour être tombé trop tard, le mur de Berlin aura finalement emporté la RDA ; épilogue que ne souhaitaient pas dans leur masse les manifestants qui scandaient « Wir sind das Volk » (« Nous sommes le peuple »). C’était un rappel à l’ordre aux dirigeants, qui ne cessaient de se référer au peuple sans lui demander son opinion. Le peuple ne fut pas davantage consulté avant le traité d’unification le 3 octobre 1990.

Jean-Paul Piérot


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