Une relation faite d’amour, de sensibilité et d’équité : Nour, la série turque qui sème la zizanie dans les couples

mercredi 27 mai 2015.
 

Durant le mois de ramadan, les séries télévisées occupent une place centrale dans le monde arabe. Le soir, au dîner de rupture du jeûne, la famille se réunit autour du repas et du petit écran. Dans les années 1990, les séries syriennes ont remplacé les sempiternels feuilletons égyptiens. Mais, aujourd’hui, c’est une production turque qui sème la zizanie dans les couples et pose la question du droit des femmes.

Pour Julian Clec’h« Nour suscite divorces et tensions au sein des couples dans le monde arabe » ; « Mohannad, l’homme dont rêvent les femmes, crée des problèmes sans frontières ! »... Jour après jour, les médias se font l’écho du phénomène « Nour ». Cette série turque aurait pu n’être qu’un énième feuilleton dans le flot déversé par les chaînes satellitaires arabes. Mais voilà : « Nour » a débordé du petit écran pour devenir un phénomène de société. Certains oseraient presque parler de mouvement social...

Petits et grands, hommes et (surtout) femmes ne rateraient pour rien au monde les tribulations du couple formé par Nour et Mohannad. La série éclipse même la politique dans les discussions quotidiennes. Selon le propriétaire de la chaîne MBC, M. Walid Al-Ibrahim, qui la diffuse à travers le monde arabe, rien qu’en Arabie saoudite, pays de vingt-huit millions d’habitants, elle a attiré chaque jour trois à quatre millions de téléspectateurs.

Suite à la mort accidentelle de sa petite amie Nihal, Mohannad plonge dans une grave dépression. Son grand-père Fekri Bek décide alors de le marier à Nour, une jeune femme de la campagne que Mohannad avait aimée dans son enfance. Le couple est entraîné dans un tourbillon d’événements épiques : enlèvements, emprisonnements, tentatives d’assassinat... Ce scénario assez convenu, qui lui a d’ailleurs valu de faibles audiences en Turquie lors de sa diffusion en 2005, amène à s’interroger sur les raisons d’un tel succès dans les sociétés arabes.

L’explication tient en trois éléments : « Al-Atf wa al romansiyya wa Muhannad » (« Sentiment, romance et Mohannad »). Au-delà des ingrédients habituels de ce genre de feuilleton, la surprise vient en effet de celui qu’on appelle déjà le « Brad Pitt du monde arabe » : Kivanç Tatlitug, désormais plus connu sous le nom de Mohannad, mannequin de 24 ans que la série a révélé en tant qu’acteur et promu idole du monde arabe. Blond, les yeux bleus, grand et musclé : au-delà de ce physique propre, à lui seul, à faire succomber la gent féminine, c’est la relation qu’il entretient avec sa femme qui a charmé le public ; une relation faite d’amour, de sensibilité et d’équité.

La ravissante Nour, interprétée par Songül Öden, représente quant à elle la femme moderne, indépendante et courageuse. A eux deux, ils forment un couple exemplaire, cimenté par le dialogue, le respect mutuel et la capacité à faire des concessions. Les femmes interviewées dans les différents journaux du monde arabe qui s’intéressent au phénomène sont unanimes : elles sont fascinées par la représentation de cette relation rêvée, si éloignée de leur réalité quotidienne.

Mohannad est le mari parfait, celui que toutes aimeraient avoir. Comme le confie au Washington Post une jeune Saoudienne : « Ce couple symbolise l’amour romantique qui manque à notre culture. C’est certes un peu exagéré, mais il est bien que les hommes voient ce type d’amour, même si ce n’est qu’à la télévision. » De plus en plus de femmes exigent d’ailleurs de leurs maris qu’ils s’inspirent de Mohannad. Certains hommes — car ils ne sont pas les derniers à suivre la série — reconnaissent l’exemplarité du comportement de celui-ci vis-à-vis de son épouse. Hamdan, 24 ans, chauffeur de taxi yéménite et marié, constate : « Dans notre culture, l’homme est supérieur à la femme. Et, dans cette série, on voit chacun faire des concessions pour que ça fonctionne. » « Nour » est presque devenu un manuel pour apprendre à gérer son couple...

Mais, forcément, la « Nourmania » et le culte que certaines femmes vouent à son beau héros suscitent quelques tensions dans les foyers et donnent parfois lieu à des situations incongrues que la presse arabe ne manque pas de relater. En Arabie saoudite, en Syrie, à Bahreïn ou encore au Yémen, on ne compte plus les cas de divorce liés à la série. On raconte qu’en Jordanie la question « Nour » était à l’ordre du jour de la commission pour l’éducation du Parlement afin de définir une stratégie face à une « culture non islamique » ; on murmure qu’une Saoudienne venue présenter ses condoléances à une famille endeuillée a demandé où se trouvait le poste de télévision afin de ne pas rater l’épisode du jour...

La dimension romantique de la série n’est cependant pas son seul atout. D’autres éléments expliquent son succès, comme la proximité culturelle des personnages avec le public. « María, Mercedes : ces noms ne me parlent pas », confie Dania Nugali, une adolescente saoudienne, faisant allusion aux séries latino-américaines diffusées auparavant par la chaîne MBC 4. Elle ajoute : « Devant l’une de ces séries mexicaines, j’ai l’impression de suivre un cours de littérature arabe. Alors qu’avec “Nour” j’ai vraiment le sentiment de regarder un divertissement (1). » En effet, alors que les séries mexicaines et argentines étaient doublées en arabe littéral, le feuilleton turc, lui, est diffusé en dialecte syrien.

Outre qu’il facilite sa compréhension par le plus grand nombre, ce choix est loin d’être anodin. Dans les années 1990, le développement de l’industrie syrienne du feuilleton a permis de voir apparaître, sur un marché longtemps dominé par les Egyptiens, des réalisations d’un nouveau genre. Leur style plus soigné, leurs intrigues plus subtiles ont été davantage appréciés par le public que le « sempiternel feuilleton égyptien sur fond d’amour et de vengeance (2) ». Le succès des productions syriennes fut consacré par la série « Bab Al-Hara » (« La porte du quartier »), qui a indirectement contribué au triomphe de « Nour ». En effet, le public passionné par « Bab Al-Hara » s’est peu à peu familiarisé avec le dialecte syrien, au point qu’une relation intime s’est créée entre celui-ci et les téléspectateurs de tout le monde arabe. Ainsi, dès les premiers épisodes de « Nour », le public a eu le plaisir de retrouver les douceurs du parler shâmi (syrien), ce qui a facilité son adhésion.

Mohannad, le « Brad Pitt du monde arabe » Sur le plan culturel, il est évident qu’une série turque est bien plus proche des populations arabes que les feuilletons sud-américains. « Nour » se situe dans un pays musulman et raconte l’histoire d’une famille musulmane : elle met en scène un mode de vie, une mentalité, un ensemble de valeurs et de coutumes qui se retrouvent d’Istanbul à Sanaa. L’importance de la famille dans des sociétés où plusieurs générations vivent sous le même toit, le respect envers les anciens, les mariages arrangés par les parents... autant d’éléments qui, d’emblée, ont rendu la série familière.

Mais, si c’est une culture commune qui a facilité l’identification du téléspectateur aux personnages, ce sont en revanche les différences entre les pays arabes et la société turque — bien plus sécularisée — qui ont déclenché l’ire des conservateurs. Même si Nour observe le jeûne du ramadan, la série comporte des scènes susceptibles de choquer les tenants de la morale islamique : ses protagonistes ne se gênent pas pour boire de l’alcool ou pour avoir des relations sexuelles avant le mariage.

C’est ce mélange d’identification et d’attirance pour la différence qui donne à « Nour » son pouvoir particulier, et qui effraie tant les autorités religieuses. La proximité culturelle entre Arabes et Turcs autorise une certaine empathie ; lorsque celle-ci se double d’une admiration pour les héros, le téléspectateur commence à s’interroger sur les différences qu’il observe entre lui et les personnages. Une jeune Saoudienne résume parfaitement la crainte des religieux : « Quand des jeunes, fascinés par la série, voient des musulmans engagés dans une relation prémaritale, ou ayant des enfants en dehors du mariage, c’est bien plus dangereux que s’ils voyaient des Occidentaux faire la même chose. » Islah Jad, professeure à l’université Bir Zeit, en Cisjordanie, résume le véritable problème des conservateurs : « Cette série montre qu’il y a des musulmans qui vivent différemment (3). »

Ainsi, de Hébron à Riyad, sermons enflammés et fatwas se multiplient au fur et à mesure que la popularité de « Nour » grandit. « Malsaine », « contraire aux principes et aux valeurs des sociétés islamiques », « décadente » : tout le champ sémantique de la morale est mobilisé pour condamner la série. Mais les religieux ne sont pas les seuls à la critiquer. D’autres, pour des raisons plus « politiques », voient d’un mauvais œil cet engouement pour une production turque. C’est le cas de Sameh Asi, journaliste sur le site d’information en ligne palestinien Al Watan, qui intitule son article : « Les séries turques ont-elles réussi à améliorer l’image des Turcs dans le monde arabe (4) ? » S’il est obligé de répondre affirmativement à cette question, il invite cependant ses compatriotes de la « nation arabe » à se pencher sur l’histoire des relations turco-arabes : « Si l’on remonte un peu dans l’histoire, on constatera que les Turcs, à l’époque de l’Empire ottoman (...), sont la raison du retard civilisationnel et technologique des Arabes. » Et de conclure : « Les séries turques sont un phénomène passager, mais la question est : “Est-ce que ce phénomène a réellement réussi à changer notre regard sur les Turcs et sur les crimes qu’ils ont commis envers nos grands-parents” ? »

Au grand dam de ses opposants de tout poil, la série est aussi devenue un formidable moyen de promouvoir le tourisme en Turquie. Une journaliste du Washington Post en poste à Riyad rapporte que, selon un diplomate turc, le nombre de touristes saoudiens est passé de quarante mille l’an dernier à cent mille cette année (5). Au consulat de Turquie à Sanaa, on constate le même phénomène : « Plusieurs fois par jour, des Yéménites viennent au consulat avec l’intention de se rendre à Istanbul pour visiter les lieux où ont été tournés les épisodes, et pourquoi pas essayer de voir Mohannad ! » Un responsable d’une agence de voyages à Sanaa confirme cet attrait pour la Turquie : « Pas plus tard qu’hier, j’ai organisé un séjour pour toute une famille en Turquie, et bien sûr la série était pour beaucoup dans le choix de leur destination. » Le secteur touristique turc a d’ailleurs su exploiter cet engouement, puisque la maison fictive de Mohannad, sur les bords du Bosphore, a été louée par des tour-opérateurs et transformée en musée.

Grâce à une programmation qui ne laisse rien au hasard, la diffusion de la série s’arrête après deux cents épisodes, à la fin du mois d’août, juste avant la grand-messe du feuilleton arabe durant le mois de ramadan. Réputés traiter des problèmes de société sur le ton de l’humour, tout en veillant à ne pas s’attirer les foudres de la censure, les feuilletons arabes diffusés durant cette période évoquent de plus en plus la question féminine. Plusieurs projets de séries, jugés trop avant-gardistes, ont été ajournés. Leur sortie « était sans doute un peu prématurée, commente sur son blog Yves Gonzalez-Quijano, enseignant de littérature arabe moderne à l’université Lyon-11, mais il est dans la logique des choses — celle qu’impose le goût du public, sur lequel se calquent les annonceurs — que se multiplient, au prochain ramadan ou avant, les explorations de la réalité des femmes dans le monde arabe (6) ».

« Nour », avec les questions qu’elle pose sur la femme et sur le couple, était peut-être une manière de tâter le terrain, tout en s’abritant derrière un feuilleton étranger, à la fois si proche et si loin du monde arabe.

Julian Clec’h

1) Cité par Farah Al-Sweel, « Turkish soap opera flop takes Arab world by storm », Reuters, 26 juillet 2008.

(2) Yves Gonzalez-Quijano, « Télévisions de ramadan (3/3) : géopolitique du feuilleton et questions de femme », sur le site Culture et politique arabe. Lire aussi Yves Dina El-Khawaga et Alain Roussillon, « Du bon usage des feuilletons télévisés égyptiens », Le Monde diplomatique, mai 1995.

(3) « “Un-Islamic” Turkish soap opera all the rage in West Bank and Gaza », Associated Press, 27 juillet 2008.

(4) « Les séries turques ont-elles réussi à améliorer l’image des Turcs dans le monde arabe ? » (en arabe), 28 mai 2008.

(5) Faiza Saleh Ambah, « A subversive soap roils Saudi Arabia », The Washington Post, 3 août 2008.

(6) « Télévisions de ramadan (3/3) : géopolitique du feuilleton et questions de femme », op. cit.


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