Pourquoi les coups d’Etat et dictatures ?

jeudi 7 décembre 2017.
 

Victor Hugo analyse les raisons du coup d’état militaire de décembre 1851.

Un bon bourgeois dans sa maison

Il est certains bourgeois, prêtres du dieu Boutique,

Plus voisins de Chrysès que de Caton d’Utique,

Mettant par-dessus tout la rente et le coupon,

Qui, voguant à la Bourse et tenant un harpon,

Honnêtes gens d’ailleurs, mais de la grosse espèce,

Acceptent Phalaris par amour pour leur caisse,

Et le taureau d’airain à cause du veau d’or.

Ils ont voté. Demain ils voteront encor.

Si quelque libre écrit entre leurs mains s’égare,

Les pieds sur les chenets et fumant son cigare,

Chacun de ces votants tout bas raisonne ainsi :

Ce livre est fort choquant. De quel droit celui-ci

Est-il généreux, ferme et fier, quand je suis lâche ?

En attaquant monsieur Bonaparte, on me fâche.

Je pense comme lui que c’est un gueux ; pourquoi

Le dit-il ? Soit, d’accord, Bonaparte est sans foi

Ni loi ; c’est un parjure, un brigand, un faussaire,

C’est vrai ; sa politique est armée en corsaire

Il a banni jusqu’à des juges suppléants ;

Il a coupé leur bourse aux princes d’Orléans

C’est le pire gredin qui soit sur cette terre ;

Mais puisque j’ai voté pour lui, l’on doit se taire.

Ecrire contre lui, c’est me blâmer au fond ;

C’est me dire : voilà comment les braves font

Et c’est une façon, à nous qui restons neutres,

De nous faire sentir que nous sommes des pleutres.

J’en conviens, nous avons une corde au poignet.

Que voulez-vous ? la Bourse allait mal ; on craignait

La république rouge, et même un peu la rose

Il fallait bien finir par faire quelque chose

*

On trouve ce coquin, on le fait empereur ;

C’est tout simple. On voulait éviter la terreur,

Le spectre de monsieur Romieu, la jacquerie

On s’est réfugié dans cette escroquerie.

Or, quand on dit du mal de ce gouvernement,

Je me sens chatouillé désagréablement.

Qu’on fouaille avec raison cet homme, c’est possible

Mais c’est m’insinuer à moi, bourgeois paisible

Qui fis ce scélérat empereur ou consul,

Que j’ai dit oui par peur et vivat par calcul.

Je trouve impertinent, parbleu, qu’on me le dise.

M’étant enseveli dans cette couardise,

Il me déplaît qu’on soit intrépide aujourd’hui,

Et je tiens pour affront le courage d’autrui. »

*

Penseurs, quand vous marquez au front l’homme punique

Qui de la loi sanglante arracha la tunique,

Quand vous vengez le peuple à la gorge saisi,

Le serment et le droit, vous êtes, songez-y,

Entre Sbogar qui règne et Géronte qui vote ;

Et votre plume ardente, anarchique, indévote,

Démagogique, impie, attente d’un côté

A ce crime ; de l’autre, à cette lâcheté.

Novembre 1852. Jersey.


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